Le Premier Ministre Australien, Kevin Rudd, arrivé au pouvoir en novembre 2007 (voir billet), a fait un pas significatif vers la repentance de l'Etat australien en direction des peuples indigènes australiens (aborigènes et indigènes du détroit de Torres) lors du discours d'ouverture* de la session parlementaire le 13 février 2008 à Canberra. Pour symboliser ce nouveau départ, un groupe d'indigène a effectué une dance traditionnelle au démarrage de la session parlementaire, pour perpétuer une tradition millénaire des aborigènes, qui invitait les législateurs à agir sur leurs terres ancestrales en s'assurant que tout le monde y était accueilli. L'objectif poursuivi par le Premier Ministre est la cicatrisation des plaies encore ouvertes de la Nation Australienne, en reconnaissant ses torts, et cherchant à rétablir l'égalité des chances et des droits pour tous les australiens, dont ceux issus des deux minorités qui représentent 2,4% de la population du pays. La réconciliation australienne avec son héritage culturel est donc au coeur de ce débat qui est centré, pour le moment, sur les "générations volées."
Arrivés il y a approximativement 40 000 ans sur les terres australiennes, les peuples indigènes australiens, et les aborigènes en particulier, ont vécu de manière autarcique, créant une culture très riche (linguistiquement - 250 langues et 700 communautés linguistiques - spirituellement - avec le Temps des Rêves et artistiquement - avec des peintures et gravures s'assimilant à une forme d'écriture et des instruments à vent, parmi les plus anciens sur terre). Plus de 750 000 aborigènes ont été dénombré à l'arrivée des premiers colons européens en 1788 (ils ne sont plus que 450 000 aujourd'hui). Décimés par les massacres (parfois par empoisonnement) et les épidémies, ils ont été rapidement chassés de leurs terres et confinés dans des réserves, sur les terres les plus pauvres, représentant 10% du territoire australien jusqu'en 1976. Les indigènes de Détroit de Torres étaient, pour leur part, plus tournés vers la mer et les voisins océaniens de l'Australie; bien qu'initialement de culture aborigène, un mélange s'est opéré avec la langue et la culture papoue de Nouvelle Guinée.
Aujourd'hui, l'espérance de vie des aborigènes est de 17 ans plus faible que celle des autres australiens; des maladies comme la lèpre et les otites chroniques existent encore parmi ces populations. Une trentaine de langues auront survécu mais elles n'ont plus que quelques centaines de locuteurs. Le niveau de santé des indigènes est très en dessous de la moyenne nationale et le taux d'emprisonnement très au dessus (13 fois supérieur), de même que les taux de chômage, d'alcoolisme et toxicomanie. Les écarts éducatifs sont aussi flagrants. Cependant, le plus grand mal, tel que vécu par les indigènes, est celui des générations volées: une politique gouvernementale (basée sur une logique de "probable extinction" de la race aborigène au profit de la race blanche, les enfants métissés devaient être "protégés" du manque d'acceptation dont ils souffraient dans les communautés indigènes) permettant d'enlever au moins 100 000 jeunes aborigènes (entre 10 et 30% des enfants selon les communautés et les générations), les plus clairs de peau (souvent métissés), entre 1869 et 1969, afin de les éduquer dans des centres spécialisés (orphelinats, internats, missions chrétiennes) ou les placer dans des familles blanches d'adoption. Les conditions d'accueil des enfants dans les institutions spécialisées ou les familles d'accueil étaient souvent désastreuses (devenant parfois de la main d'oeuvre gratuite, but recherché afin de favoriser l'extinction de cette race) et interdisant aux enfants de parler leurs langues d'origine en leur fournissant un niveau basique d'éducation (pour les former en tant que travailleurs agricole ou aides domestiques). Le rapport de synthèse ayant permis d'aborder la repentance fait état d'abus sexuels sur 17% des filles et 8% des garçons. Le résultat de cette politique est une méfiance importante des indigènes envers tous les services de l'Etat, ces derniers ayant participé à l'enlèvement des enfants. Ces services n'étant majoritairement pas tenus par des indigènes, ceci explique les énormes différences entre les effets de la santé publique, la protection sociale et l'éducation nationale entre les populations indigènes et immigrées. Cela explique aussi l'importance symbolique, mais aussi dans les faits, de démontrer une réelle repentance nationale; un moment de l'histoire auquel pourront se référer les chefs indigènes pour réduire la méfiance envers l'Etat australien et faciliter une intégration plus harmonieuse des indigènes au sein de la société australienne. La réduction des différences de traitement entre les deux communautés sera un travail de fourmi dantesque.
Symboliquement, les deux drapeaux des communautés indigènes, le rouge, jaune et noir des Aborigènes et le vert, bleu et blanc des Indigènes du Détroit de Torres flottaient un peu partout en Australie. Les principales figures connues de descendance indigènes (Cathy Freeman, Evonne Goolagong Cawley...) ainsi que des représentants des générations volées étaient présentes dans les galeries du parlement. Après le discours de repentance du Premier Ministre, c'était au tour du chef de l'opposition du Parti Libéral, Brendon Nelson, de faire acte de repentance. En 1997, les parlements de certains Etats australiens avaient déjà effectué des actes officiels de repentance (Victoria, South Australia, New South Wales, Northern Territory). Depuis 1998, une journée nationale du pardon avait été mise en place, avec des millions de participants, des événements publics permettant d'exprimer le remords de tout un peuple et la promotion de la réconciliation nationale. En 2000, la Commission des Nations Unies pour les Droits de l'Homme, avait sévèrement critiqué la façon dont le gouvernement libéral avait traité le sujet des générations volées. La même année, le choix de l'athlète aborigène Cathy Freeman pour allumer la flamme aux jeux olympiques de Sydney avait été salué comme un début de reconnaissance du problème (sa grand-mère faisait partie des générations volées). La première compensation financière pour des actes à l'encontre de membres des générations volées a eu lieu en 2007 (Bruce Trevorrow avait été légalement enlevé à l'âge de 13 mois lorsque son père l'avait amené se faire soigner dans un hôpital public en 1957, déclaré orphelin, il avait été placé dans une famille blanche).
Quindi... L'étendue du problème n'a été qu'effleuré pour l'instant car il s'agit bien d'une politique d'eugénisme ou darwinisme social avec une assimilation forcée qui aura été mise en pratique en Australie pendant un siècle (certains comme Sir Ronald Wilson, l'ancien président de la Commission Australienne des Droits de l'Homme, vont jusqu'à dire un génocide lent). Les abus de cette politique sont encore plus graves (abus sexuels généralisés). Ses conséquences humaines sont dramatiques; afin de les redresser sociologiquement (santé, éducation, habitation, emploi), il faudra un investissement financier et social conséquent qui n'en est qu'à ses débuts. Ses conséquences culturelles sont définitives (avec des pertes linguistiques, artistiques et historiques considérables) et ne peuvent être freinées qu'avec une politique culturelle forte de préservation de ce qui existe encore.
Etape importante dans la réorientation de la politique australienne, cette repentance est la troisième mesure conséquente du gouvernement travailliste de Kevin Rudd. La première, la signature du traité de Kyoto, avait été rapidement suivie par la participation aux négociations sur les prochaines mesures à prendre dans le cadre du réchauffement climatique. La deuxième, le retrait des troupes de combat du théâtre irakien, avait été signifiée lors d'un voyage du Ministre Australien des Affaires Etrangères à Washington. Ces revirements avec une haute valeur symbolique sont nécessaires après 11 années de gouvernement libéral mené par John Howard. Ce dernier avait refusé de prendre en compte les recommandations du rapport "Bringing them Home" datant de 1997 détaillant l'ampleur du phénomène des générations volées et insistant sur le besoin d'une repentance envers les indigènes, de même qu'une compensation pour les traitements historiques encourus (sa justification étant celle du refus de générations présentes de payer pour des erreurs de générations passées). Il avait aussi refusé de prendre en compte la crise climatique dans ses choix énergétiques et politiques.
Le problème de la compensation aura été très peu abordé sur le fond. L'Etat australien de Tasmanie avait payé A$ 5 millions en compensation pour 106 aborigènes mais le gouvernement australien a refusé d'intégrer une compensation dans ses déclarations. De nombreuses voix parmi les aborigènes et les chefs de tribus ont commencé à réclamer une compensation, comme Patrick Dodson, reconnu comme le père de la réconciliation. Cependant, cela n'aura pas empêché les indigènes de ressentir un soulagement de savoir qu'une page s'est finalement tournée et les australiens d'accepter cette repentance (deux tiers des australiens disent que c'est une étape nécessaire; un tiers craint que cela attisera les conflits ethniques dans le pays) malgré quelques réticences (quelques membres conservateurs du parlement n'auront pas assisté à la séance). D'un point de vue pragmatique, Kevin Rudd souhaite d'abord s'attaquer aux problèmes de santé publique, souhaitant diminuer de moitié l'écart d'espérance de vie; d'habitation (les projets d'habitation pour indigènes mis en place par les gouvernements précédents ont trop souvent été mal conçus); et de reconnaissance constitutionnelle des indigènes. D'autres problèmes épineux comme la promotion et réhabilitation des langues indigènes et la dévolution des terres ne sont pas encore abordés (même si la répudiation de la doctrine de terra nullius en 1992 a déjà permis d'avancer sur ce problème).
*Déclarations du Premier Ministre, Kevin Rudd, au Parlement Australien: "Nous présentons nos excuses pour les lois et les politiques des parlements et gouvernements successifs qui ont infligé une peine, une douleur et une perte profondes à nos compatriotes australiens. Aux mères et pères, aux frères et sœurs, pour avoir séparé des familles et des communautés, nous demandons pardon. Et pour l'atteinte à la dignité et l'humiliation infligées à un peuple fier de lui-même et de sa culture, nous demandons pardon."[...] "Les générations volées ne sont pas des curiosités intellectuelles, ce sont des êtres humains. Des êtres humains qui ont été gravement blessés par les décisions des parlements et gouvernements. A partir d'aujourd'hui, le temps des négationnismes, le temps des délais, est enfin terminé." [...] "Notre génération n'est pas responsable de ces actes et ne devrait pas se sentir coupable d'actions qui ont été réalisées avec les meilleures intentions, même si ce n'est certainement pas valable dans tous les cas." (traduction libre par l'auteur du blog)













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