L'accord a été donné lundi 28 janvier à Bruxelles pour le déploiement d'une force militaire européenne de 3 700 hommes au Tchad et en République Centre Africaine (RCA) baptisée Eufor Tchad / RCA. L'objectif principal de cette force est la sécurisation des camps de réfugiés dans les deux pays (estimés à 723 000 dont 241000 soudanais réfugiés au Tchad, 3 000 soudanais réfugiés en RCA, 179 000 réfugiés tchadiens internes et 300 000 réfugiés centrafricains internes - seuls 20 000 de ces derniers, situés au Nord-Est du pays, seront sous protection de l'Eufor) et de la frontière entre la province soudanaise du Darfour et le Tchad et la RCA. L'Eufor doit par ailleurs assurer la protection du personnel et de l'infrastructure de l'ONU (HCR, PAM, OMS, PNUD), des ONG opérant dans les camps de réfugiés et faciliter l'acheminement de l'aide humanitaire dans les deux pays et à destination du Darfour. Son déploiement a démarré (France, Irlande, Pologne, Italie, Pays-Bas, Suède, Autriche), hors militaires français déjà pré-positionnés (500 hommes au sein de l'opération permanente française au Tchad baptisée "Opération Epervier"), et devrait être finalisé en juin 2008, juste avant la saison des pluies. Le besoin d'agir rapidement est la cause de la forte participation française à l'opération, cette dernière étant le plus à même de se déployer dans cette zone.
Composée des forces de 14 pays européens, l'Eufor Tchad / RCA sera dirigée
depuis la base du Mont Valérien (OHQ dédié aux opérations de l'Eufor) près de Paris par le Général Irlandais Patrick Nash et
aura un commandement opérationnel (sous les ordres du général
français Jean-Philippe Ganascia) et une base arrière logistique à
Abéché, au Tchad. La France fournira l'ossature de l'Eufor avec 2100
hommes ainsi que 9 hélicoptères de combat, manoeuvre et évacuation sanitaire (permettant d'assurer la
couverture de la zone très large des opérations). Du point de vue des
dispositifs médicaux et chirurgicaux, deux bases avancées seront
présentes à Abéché au Tchad et à Birao en RCA et une base arrière sera
mise en place à Ndjamena. La complexité logistique de cette mission est unique car le transport du matériel s'effectue par voie maritime jusqu'au port de Douala au Cameroun puis par route à travers le pays avant d'atteindre le Tchad puis la RCA. Finalement, pour compléter le dispositif, en tant que Nation-Cadre, la France mettra à disposition de l'Eufor, en cas de besoin, sa force de frappe aérienne pré-positionnée sur la base militaire permanente à Ndjamena.
L'Eufor fait partie d'un dispositif plus large sous égide des Nations Unies qui prévoit une mission au Darfour (MINURCAT) et une mission de "containment" des effets de la crise du Darfour au Tchad et en RCA (validée par la résolution 1778 du Conseil de Sécurité le 25.09.2007) afin d'éviter une extension de la crise régionale et une déstabilisation de ces gouvernements. Le Tchad est déjà fortement déstabilisé pour cause d'attaques fréquentes de groupes rebelles appuyés par le gouvernement soudanais, quand ce n'est par les milices Janjawids en provenance du Soudan. Ainsi le Dispositif militaire Epervier français, en place depuis 1986, dont la mission originelle était le maintien à distance de la Libye, agrémenté de l'Opération Dorca, en appui des forces de l'ONU agissant au Darfour, a du intervenir à plusieurs reprises pour appuyer le gouvernement du président tchadien Idriss Deby avec des renseignements militaires ou un appui aérien et peut-être terrestre aux forces armées gouvernementales tchadiennes. La RCA passe elle aussi par une déstabilisation politique depuis la fin 1979, devenant un "Etat Fantôme", avec des tentatives de coup d'états à répétition (11 dans la dernière décennie), deux rébellions en cours au nord-ouest et nord-est du pays et un banditisme important (des groupes Zaragina) en provenance du Tchad provoquant une crise des réfugiés dans ce petit pays (4 millions d'habitants). La France appuie aussi militairement (Opération Boali composée de 250 hommes) le président de la RCA, François Bozizé, dans sa lutte contre les rebelles (plusieurs missions militaires françaises avaient déjà été menées entre 1979 et 1982). C'est un des facteurs de risque pour l'Eufor, dont l'essentiel des forces sont françaises: l'assimilation par les groupes rebelles nationaux et soudanais des troupes européennes comme des alliés des gouvernements tchadien et centrafricain pourrait faire basculer l'Eufor dans les conflits locaux alors que sa présence doit uniquement servir à la pacification régionale.
Le déploiement de l'Eufor sera sans doute long compte tenu de la durée du conflit au Darfour, de nature ethnique et tribale mais aussi écologique (lié à la désertification) et économique (occupation des terres agricoles restantes par les milices musulmanes) et de la fragmentation des forces en présence (le gouvernement soudanais appuyé par des milices de nomades musulmans et les Janjawids d'une part et les groupes rebelles non arabes, dont les principaux sont le JEM et le SLA - avec le soutien du SPLM du Sud Soudan- issus des tribus Four, Zanghawa et Masalit d'autre part). Ce conflit qui a démarré en 2003, se trouve être le troisième conflit dans cette zone depuis 1987. La fin du conflit n'est pas envisageable à court terme et le bilan provisoire est déjà catastrophique (200 000 à 400 000 morts, 2,5 millions de déplacés et réfugiés). Parallèlement au conflit du Darfour, la seconde guerre civile soudanaise (1983-2005) est dans un phase de stabilisation précaire. D'origine religieuse, cette guerre civile entre le gouvernement musulman de Khartoum et le Sud Soudan catholique qui réclame son indépendance, a provoqué la mort de 2 millions de soudanais et une crise des déplacés et réfugiés estimés à 4 millions. L'application des accords de paix est inégale et l'indépendance théorique à venir du Sud Soudan n'est pas évidente. Ainsi, la guerre ouverte pourrait facilement reprendre au Sud Soudan et un nouvel embrasement au Darfour serait tout aussi probable. Les deux conflits simultanés pourraient devenir impossibles à maîtriser pour les forces internationales mais aussi pour le gouvernement de Khartoum. Le véritable risque, et la raison du déploiement de l'Eufor Tchad RCA en parallèle d'une présence militaire éthiopienne forte au la frontière orientale du Soudan, est le débordement possible des guerres du Soudan sur les pays et les conflits avoisinants et la fusion ou l'entraide entre les différentes forces rebelles (chose courante dans les conflits africains) qui pourraient embraser toute la région: en plus du Tchad et de la RCA, il s'agirait du conflit en cours de pacification entre la RDC, l'Ouganda et le Rwanda (cf. billet à ce sujet), du conflit entre l'Ethiopie (avec l'appui des Etats-Unis) et la Somalie (Tribunaux Islamiques) ou du conflit latent entre l'Ethiopie et l'Erythrée.
La principale composante de la force internationale devant assurer la pacification du conflit du Darfour est une mission conjointe de l'ONU et de l'Union Africaine (UA), la MINUAR. Elle aurait du être pleinement opérationnelle début 2008 avec 26 000 hommes mais, n'arrivant pas à trouver l'équipement militaire nécessaire, elle dépend encore en grande partie de la mission de l'UA envoyée au Soudan à partir de 2004 (AMIS). Cette dernière est composée de 7 000 hommes depuis 2005 qui reçoivent un appui logistique par une autre force de maintien de la paix et stabilisation de l'ONU située dans le centre du pays suite à la guerre entre le Nord et le Sud Soudan (MINUS) et de moyens déployés en urgence par l'UE. Le véritable enjeu qui retarde la mise en place de cette force hybride est la mise à disposition de 18 hélicoptères de transport et 6 de combat par les pays contributeurs afin de permettre aux troupes de l'ONU une mobilité nécessaire pour couvrir un territoire aussi vaste. Il est devenu excessivement difficile d'obtenir ces équipements suite à l'étalement des forces militaires des pays contributeurs traditionnels en Irak, Afghanistan, Liban, RDC et Côte d'Ivoire et le manque de moyens techniques des autres pays contributeurs de troupes (l'Inde, le Bengladesh, le Nigéria...) qui ne peuvent mettre à disposition ce genre de matériel à l'extérieur de leur région.
Pour ce qui est des moyens de projection militaire, policière et civile européenne, l'Eufor Tchad / RCA fait suite à trois autres déploiements de type Eufor (militaires): en Macédoine (Eufor Concordia) depuis mars 2003 pour la pacification des tensions entre la communauté minoritaire kosovar et la majoritaire macédonienne; en Bosnie depuis décembre 2004 (Eufor Althea), tous deux avec l'appui logistique de l'OTAN; et au Congo - RDC en appui de la force des Nations Unies, la MONUC, en 2003 pendant le conflit d'Ituri à la frontière avec l'Ouganda puis sur sept mois en 2006 autour de la période électorale congolaise (Artemis puis Eufor RCD). Par ailleurs des missions d'assistance policière sont en cours en Bosnie (EUPM), en Macédoine (Eupol Maxima, Eupat), en RDC (Eupol Kinshasa, Eusec RDC), en Afghanistan (Eupol Afghanistan), en Palestine (Eupol Copps) et une force est prête pour être déployée après la déclaration d'indépendance du Kosovo (Eupol Kosovo). D'autres missions spécifiques existent comme celle de contrôle des frontières entre l'Egypte et Gaza (Eubam Rafah), de contrôle de la frontière entre la Transnistrie, la Moldavie et l'Ukraine (Eubam Moldavie Ukraine), d'assistance à l'application d'accords de paix (AMM à Aceh en Indonésie entre le gouvernement et les rebelles du GAM) ou d'assistance et formation juridique en Géorgie (Eujust Themis) et en Irak (Eujust Lex). Carte d'Aperçu des Missions de l'UE
Une fois pleinement opérationnelle, L'Eufor Tchad / RCA sera la plus grosse force
militaire envoyée sous égide de l'Union Européenne et la deuxième fois que
cela se fera sans appui de l'OTAN, mais cette fois-ci de manière prolongée. La mission Eufor au Congo était déjà
la première projection à l'extérieur du théâtre européen et dans un
cadre extrêmement hostile. Ces
missions participent ainsi à la mise en oeuvre pratique de la Politique
Extérieure et de Sécurité Commune (PESC) et à la transformation progressive de l'UE en puissance militaire sur la scène internationale. La participation des principales puissances militaires européennes à une même mission avait eu lieu lors de l'opération Eufor Althea en Bosnie (dont les français, britanniques, allemands, italiens, espagnols, néerlandais) mais cette dernière était essentiellement un remplacement de la force de l'OTAN (Sfor, Ifor) avec les mêmes moyens. Depuis, la France ou l'Allemagne ont généralement géré les missions Eufor (Eufor RDC avait été commandée par un général allemand, Eufor Tchad / RCA par un général irlandais). Ainsi, il reste uniquement à démontrer que les forces militaires européennes savent travailler ensemble à l'extérieur du cadre de l'OTAN, même avec des contingents importants des principales forces militaires européennes. L'utilisation de la force européenne Eurocorps (France, Allemagne, Espagne, Belgique, Luxembourg) comme force principale au sein d'une prochaine Eufor pourrait permettre une meilleure coordination muti-nationale, sans Nation-Cadre, en vue de la préparation d'une future armée européenne (du moins une force hybride à l'image des caques bleus, mais disponible de manière permanente pour les missions extérieures à l'UE).
Quindi... Il est important de constater que les puissances militaires avec une capacité de projection extérieure sont devenues rares au XXIème siècle. A part l'UE, il s'agit, pour l'essentiel, des Etats-Unis mais appuyés par des coalitions hybrides qui lui fournissent des troupes nécessaires pour la composante maintien de la paix de ses missions extérieures (Coalition en Irak, OTAN en Afghanistan); de l'Union Africaine, qui a participé à de nombreuses missions militaires sur son continent, souvent avec l'appui logistique et financier d'autres pays; et des Casques Bleus de l'ONU qui permettent a de nombreux pays d'avoir des contingents réduits au sein d'une force plus large (les Casques Bleus sont la deuxième force militaire mondiale à l'heure actuelle, leur déploiement est géré par un français, le sous-secrétaire général de l'ONU chargé des opérations de maintien de la paix, Jean Marie Guéhenno). D'autres puissances ont des capacités de déploiement dans leur région comme la Chine, l'Inde, Taïwan, le Pakistan, le Brésil, l'Iran et la Corée du Sud.
Par ailleurs, les problèmes de mise en place de l'Eufor Tchad / RCA, pour cause de manque de matériel militaire aérien, deviennent récurrent dans les déploiements européens. Ainsi, lors de missions précédentes de l'Eufor, les moyens de l'OTAN ont été mis à disposition afin de pallier aux défauts militaires européens. Le budget et la stratégie militaire européenne ne peuvent plus être gérés sur la base de théories de défense du territoire mais doivent être repensés dans le cadre de la projection de forces à l'extérieur du théâtre européen. C'est dans ce cadre que l'Agence Européenne de Défense et achats de matériel militaire doit jouer pleinement son rôle avec des acquisitions de matériel pour l'ensemble des forces européennes, et non plus seulement des forces nationales, basé sur l'expérience réelle de l'Eufor et de l'OTAN dans ses déploiements et tout particulièrement, les expériences récentes en Bosnie, au Kosovo, en Irak, en Afghanistan, au Liban, en Asie du Sud Est (Philippines, Indonésie, Thaïlande) et en Afrique (RDC, Côte d'Ivoire, Libéria, Sierra Leone, Soudan, Tchad, RCA).
L'Union Européenne ne va bientôt plus pouvoir se permettre d'agir à une échelle réduite et sans concertation et prise de décision commune. Son histoire, son positionnement militaire et son rôle international croissant en Afrique (bases au Tchad, Gabon, Sénégal, Côte d'Ivoire, Djibouti), au Moyen Orient (bases à Abu Dhabi, Qatar, Chypre, présence au Liban) dans l'Océan Atlantique (Ile d'Ascension) l'Océan Indien (La Réunion, Mayotte, Diego Garcia et Singapour), l'Océan Pacifique (Nouvelle Calédonie, Polynésie), en Asie Centrale (bases en Afghanistan et Ouzbékistan), et en Amérique (Saint Pierre et Miquelon, Antilles, Falklands) en font un acteur majeur des relations internationales au XXIème siècle. Une PESC plus énergique, efficiente et puissante est devenue nécessaire au XXIème siècle, aucune autre puissance (Etats-Unis, Chine, Inde, Union Africaine) ne sera disposée à reprendre le rôle naturel de l'UE dans ces zones et les Casques Bleus manquent cruellement de moyens et capacité de déploiement rapide pour effectuer ces missions. Le débat sur la participation ou non de l'OTAN dans ces missions est un faux débat. L'OTAN n'a pas les moyens de se déployer sur un nombre illimité de théâtres.















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