Synopsis: La perte de glace de la banquise arctique ces 35 dernières années, devenue spectaculaire au cours des étés 2000 à 2007, et représentant 1,7 millions de km2 en 2007, ainsi que l'accélération de la fonte au Groenland (300 milliards de tonnes par an) changent progressivement la géopolitique de la région arctique. Les nouveaux calculs géostratégiques des différentes puissances du cercle arctique en matière énergétique (dont les réserves d'hydrocarbures sont censées correspondre à 20% du total mondial selon l'USGS) et de transport de marchandises se multiplient. Cela se voit dans les tentatives russes d'occupation des espaces sous-marins, notamment ceux qui pourraient contenir des gisements d'hydrocarbures, et d'optimisation du Passage du Nord-Est, le développement en cours des ports et des bases militaires le long du Passage du Nord-Ouest au Canada, l'importance croissante du Conseil Arctique, et les derniers positionnements arctiques de l'UE. Dans le cadre de ces évolutions environnementales, énergétiques, et sur les nouveaux passages ouverts au commerce international, les territoires européens et nord-américains de l'Islande, la Norvège, et le Groenland pourraient jouer un rôle décisif pour le futur positionnement de l'UE dans cette région. Les problématiques financières de l'Islande, les relations entre les pays membres de l'Espace Économique Européen et ceux de l'UE, et l'autonomisation par étapes du Groenland, sont toutes des pièces d'un puzzle plus large, celui du redécoupage géopolitique et géoéconomique de la région arctique.
La stratégie de diversification économique de l'ile scandinave d'Islande, menée depuis plus de dix ans à la marge des activités plus traditionnelles (pêche, tourisme, énergie), et des échanges commerciaux au sein de l'Espace Économique Européen (EEE), se solde en 2008, à l'aube de la crise financière mondiale, par un échec à résonance mondiale, qui aura durablement entamé la crédibilité économique des dirigeants du pays. Les manifestations publiques à Reykjavik, les récriminations entre pays d'Europe du Nord, notamment le Royaume-Uni et l'Islande, et le paquet de sauvetage financier de plus de $10 milliards issu de prêts des autres pays scandinaves et du FMI, le premier en Europe de l'Ouest depuis les années 70, aura remis au gout du jour une adhésion possible de l'Islande à l'Union Européenne, lui permettant de bénéficier des protections du bloc européen, notamment financières en cas d'intégration dans la zone euro. Cette adhésion serait particulière car il s'agit non seulement d'un pays à faible population, avec un niveau de vie élevé, et une économie moderne, mais aussi d'un pays répondant déjà à un nombre considérable de conditions de pré-adhésion, de par son appartenance à l'EEE et à la zone Schengen, au même titre que la Norvège, le Liechtenstein, (et prochainement la Suisse via l'AELE si elle ne refuse pas le principe de libre circulation des travailleurs). Une éventuelle adhésion islandaise à l'UE serait donc accélérée et s'effectuerait selon toute vraisemblance au même temps que celle de la Croatie, candidate depuis 2004.
A l'inverse, la stratégie du Groenland, d'autonomisation croissante vis-à-vis du Danemark et de l'UE, cherchant à profiter d'une manne pétrolière relative, sans prise en compte des nouveaux facteurs internationaux liés au réchauffement climatique et la sécurité régionale, démontre un manque de réflexion sur les intérêts à long terme de ce territoire. Sa pleine réintégration dans l'Union Européenne, y compris sous la forme d'un Etat indépendant déclaré réserve environnementale, avec toutes les protections économiques et culturelles nécessaires pour sa population Inuit (couvrant aussi les autres populations arctiques dont les Saami en Scandinavie) est à envisager. Au delà de ces deux exemples, c'est tout le concept d'Espace Économique Européen, de même que celui des opt-outs de certains traités européens choisis par le Royaume-Uni, le Danemark et la Suède, qui est à revoir. Les possibilités offertes depuis les années 90 de participer à une Europe à la carte fragilisent l'architecture géoéconomique et géopolitique européenne, elles l'empêchent même de répondre de manière groupée et significative aux multiples crises de ce début de siècle.
La géostratégie de l'Océan Arctique (voir la superbe carte géopolitique de Philippe Rekacewicz dont une reproduction en noir et blanc se trouve à droite) a longtemps été résumée aux grands ensembles des peuples arctiques: en Europe (Conseil Saami), Inuits Athabaskan, Eyac Gwich'In, et Tlingiten Amérique du Nord (Conférence Circumpolaire InuitConseil de l'Arctique Athabaskan, Conseil International Gwich'In, Aléoutsau sud de la Mer de Béring (Association Aléoute Internationale), et les autochtones (SamoyèdesAltaïqueChukotko-Kamtchatckan) du Nord, de la Sibérie, et de l'Extrême Orient Russe (Association Russe des Peuples Autochtones). De même la théorique ouverture des Passages du Nord-Est et du Nord-Ouest qui justifiait le maintien des bases militaires dans la zone circumpolaire post-guerre froide est devenue une réalité. Ces bases s'étendent donc le long de la Mer de Beaufort (Alaska, Canada), du Passage du Nord-Ouest canadien (île Victoria et de Baffin), au Groenland, en Islande, en Norvège, de la Mer de Barents (où se concentre l'essentiel de la flotte militaire russe) et le long du Passage du Nord-est russe (Mer de Kara, Mer des Laptev). L'extension des possibilités d'extraction d'hydrocarbures et ressources minières (diamants, or, argent, cuivre, zinc, plomb) dans ces zones grâce au réchauffement climatique (nécessitant des moyens techniques supplémentaires devenus rentables), notamment en Mer de Beaufort, sur les îles de la Reine Elisabeth, l'île d'Ellesmere, en Mer de Barents, et en Mer des Laptev, et les déclaration du USGS américain sur l'existence de 20% à 25% des réserves mondiales d'hydrocarbures en zone arctique, accroissent les tensions géoéconomiques pour l'exploitation de nouveaux espaces victimes du réchauffement climatique, dont le Groenland et l'Océan Arctique. De plus, le développement de ces nouvelles ressources hydrocarbures et de nouveaux passages pour la navigation, permettront d'éviter la construction très couteuse de nouveaux pipelines en milieu arctique (TAPS, Nord Stream) pour acheminer rapidement des hydrocarbures par tankers aux Océans Pacifique et Atlantique (l'acheminement de marchandises et hydrocarbures entre l'Europe et le Japon serait réduit de 7 000km, de même qu'entre les Etats-Unis et la Chine de 8 000km, les projections de trafic arctique se situant autour de 14 millions de tonnes pour 2015, avec des eaux libres de glace entre juillet et septembre dès 2013, voire toute l'année dès 2030). C'est ainsi que les Zones Economiques Exclusives (ZEE) et l'exploitation autorisée des ressources dans un espace de 200 miles nautiques, ainsi que les accords bilatéraux, sont devenus des facteurs majeurs d'instabilité dans cette région du monde (frontière russo-norvégienne en Mer de Barents, souveraineté disputée entre le Danemark et le Canada pour l'îlot de Hans au Groenland, contrôle de la Mer de Beaufort entre les Etats-Unis et le Canada, le premier considérant qu'il s'agit d'une route maritime internationale libre de navigation, le deuxième qu'elle traverse ses eaux territoriales, construction de ports en eaux profondes à Nansivik et d'une base militaire à Resolute Bay, développement des flottes de brise-glaces). Ne bénéficiant pas d'un traité de gestion internationale du territoire, comme c'est le cas en Antarctique (Traité Antarctique de 1961, prolongé par le Protocole de Madrid de 1991 interdisant l'exploitation des ressources du continent pendant 50 ans), l'Océan Arctique fait l'objet de revendications étatiques multiples, justifiées par la Convention des Nations Unies sur les droits de la Mer (CNUDM / UNCLOS) qui permet, au delà des 200 miles nautiques, l'exploitation par un Etat des fonds marins et leur sous-sol jusqu'au rebord externe de la marge continentale (talus continental). Le plus souvent, ces revendications s'effectuent sur la base des dorsales (divergence entre plaques tectoniques): Dorsale Alpha pour le Canada et les Etats-Unis, Dorsale de Nansen-Gakkel pour le Danemark, la Norvège et la Russie, Dorsale Lomonossov - chaîne sous-marine de 2 000 km - et Dorsale Mendeleïev pour la Russie, ces deux dernières servant de base de revendication de la Russie sur l'extension de la limite de son plateau continental jusqu'au pôle nord depuis 2001 (en raison des études techniques supplémentaires demandées, la Russie lance une expédition avec deux sous-marins, qui en profitent pour planter, le 2 août 2007, un drapeau en titane inoxydable à la verticale du pôle nord, à 4261 mètres de profondeur). La multiplication des revendications récentes en Océan Arctique (mais aussi ailleurs, avec une trentaine de pays ayant déposé des dossiers), s'explique par l'obligation de dépôt d'un dossier technique et juridique auprès de l'Autorité Internationale des Fonds Marins (AIFM) avant le mois de mai 2009, pour pouvoir prétendre à une extension allant jusqu'à 350 miles nautiques des lignes de base, ou 100 miles nautiques de l'isobathe de 2500 mètres (ce dernier cas de figure étant celui applicable pour les dorsales de l'Océan Arctique).
L'Union Européenne a pris conscience tardivement de l'importance de sa frontière nord, dont trois de ses membres sont partie prenante (Danemark dont le territoire autonome du Groenland, Suède et Finlande) ainsi que deux membres de l'EEE (Islande, Norvège), avec la mise en place entre 1997 et 2005 de la Dimension Nordique (Coopération entre l'UE, l'EEE et la Russie pour la gestion sécuritaire et économique de la zone arctique / nord de l'Eurasie se concrétisant avec des partenariats thématiques, dont la gestion environnementale - NDEP - les problématiques de santé des populations autochtones - NDPHS - et des co-financements avec des banques de développement multilatérales, dont la BEI) et en 2008, poussée par le Parlement Européen (faisant état de ses craintes géopolitiques sur les initiatives russes en milieu polaire, et de discussions avec les parlementaires de pays arctiques - CPAR), d'un début de Stratégie Arctique de l'UE. Pour cette dernière, il s'agirait, entre autres, de renforcer la présence de l'UE au sein des instances de décision régionales, notamment le Conseil Arctique, renforcer les initiatives sécuritaires multilatérales plutôt que nationales émanant le plus récemment des grandes puissances environnantes (Russie, États-Unis, Canada), intégrer pleinement l'Arctique dans les considérations environnementales à l'échelle de l'UE (augmentation des températures arctiques au double de la vitesse moyenne mondiale, hausse du niveau des mers, réduction de l'inlandsis groenlandais, réduction rapide des espaces couverts par de la glace, le pergélisol) et dans ses positionnements internationaux (Bali, Poznan, Copenhague), ainsi que de préparer le développement et les retombées économiques émanant de la région. Même si la mise en place d'un dialogue avec les populations autochtones arctiques est prôné (un tiers des quatre millions d'habitants de la zone, et tout particulièrement les Saami en Europe et les Inuits au Groenland, dont les moyens de subsistance, notamment à travers la pêche de baleines et phoques et l'élevage de rennes, sont en danger), de même que l'objectif prioritaire de la protection et la préservation environnementale (cirse climatique, mammifères marins), il s'agit bien de développer de manière durable (limitation des impacts négatifs sur l'écosystème et des effets anthropogéniques) les flux économiques.
Les calculs géostratégiques européens en arctique devront aussi être modifiés par les événements récents en Islande et au Groenland. La crise financière mondiale, générée par les subprimes, leur titrisation, et la fragilisation de l'architecture financière internationale avec la reprise de certaines grandes banques internationales, aura mis en exergue les déséquilibres de la structure financière islandaise. Cherchant à diversifier ses revenus halieutiques, énergétiques et touristiques, l'île scandinave se sera lancée dans une aventure financière avec la multiplication des opérations bancaires à distance, des financements peu couteux à haut risque (emprunts de devises avec de faibles taux d'intérêts pour investissement dans des marchés à haut revenus), permettant des taux d'intérêts nationaux élevés (et une inflation de 14% les douze mois précédent la crise), menant à la création d'une bulle financière avec la surévaluation de la couronne islandaise, et un déséquilibre de la balance des paiements (15% en 2007). La crise aura exacerbé la faible capitalisation ces dernières années des principales banques commerciales et d'investissement islandaises, Landsbanki (contrôle transmis à l'Autorité Financière Islandaise - FME), Glitnir (75% des actions rachetés par l'Etat islandais), et Kaupthing (contrôle transmis au FME), dont les pertes - 9,5 milliards de couronnes islandaises - représentaient plus de sept fois le PIB national, avec une dette extérieure estimée à $100 milliards; et les faibles réserves en devises étrangères de la Banque Centrale islandaise; mettant à l'épreuve la capacité de la Banque Centrale d'agir en tant que dernier recours des banques privées; menant en octobre 2008 à leur nationalisation en urgence (seulement cinq ans après leur privatisation); provoquant une pression excessive sur les marchés des capitaux, avec une perte quasi totale de liquidité; ainsi que sur la bourse de Reykjavik, qui a perdu 90% de sa valeur, dont l'élimination d'un tiers de la valeur du fonds de pension national; la dévalorisation de la couronne islandaise à hauteur de 80% de sa valeur précédente; des taux d'intérêts se situant au delà des 15%; et des difficultés croissantes pour les opérations d'import-export, devant être financées, pour ce qui est des besoins essentiels, par une ligne de crédit des gouvernements norvégiens et danois. La réaction brutale du gouvernement islandais refusant aux épargnants étrangers l'accès à leurs comptes, notamment les britanniques avec des comptes dans la banque-en-ligne du Groupe Landsbanki, IceSave, les allemands et luxembourgeois, aura provoqué une réaction tout aussi brutale côté britannique, avec l'utilisation de la loi anti-terroriste, permettant de geler les avoirs islandais au Royaume-Uni (le flou étant entretenu sur le gel des réserves financières de la Banque Centrale Islandaise auprès de la Banque Centrale britannique, représentant €400 milliards). Début novembre 2008, afin d'éviter la faillite du système financier islandais, les autres pays scandinaves du Conseil Nordique, auxquels s'est associé le FMI, ont mis en place un paquet de sauvetage financier de $10 milliards. Une tentative de renflouement par la Russie, à hauteur de $4 milliards n'aura finalement pas été réalisée, mais elle aura servi d'épouvantail pour le déblocage rapide de l'aide scandinave et occidentale à travers le FMI. Le plan du FMI sera accompagné d'un programme de stabilisation économique pour faire face à la contraction probable de l'économie en 2009, estimée à 10% (après une croissance annuelle moyenne de 5% ces cinq dernières années), dont la consolidation fiscale, limitant les nouvelles dépenses budgétaires, et la mise en place de nouvelles normes bancaires. Afin de stabiliser sa monnaie, le taux de change de la couronne islandaise sera désormais fixe avec l'euro (voir billet de Jean Quatremer).
La situation politique interne aura aussi évolué rapidement, avec des manifestations régulières contre le gouvernement dominé par le Parti de l'Indépendance de centre droite, à l'origine de la libéralisation financière (menée par le Premier Ministre en poste, Geir Haarde et l'ancien Premier Ministre, actuel Gouverneur de la Banque Centrale, David Oddsson), opposé à tout rapprochement avec l'UE, qui recueillait jusqu'à présent un tiers des voix aux élections législatives, au profit du Parti Social Démocrate et son Alliance Samfylking, partisans d'une intégration de l'Islande dans l'UE, partenaire gouvernemental du Parti de l'Indépendance. Les sondages récents démontrant une nette augmentation du nombre de partisans de l'intégration européenne (69%, voire 80% selon certaines estimations), et du souhait d'une participation de la couronne islandaise à l'euro (73%), cette dernière symbolisant le retour vers la stabilité financière et économique du pays, l'adhésion à l'UE symbolisant le retour en grâce au sein du système international, deux souhaits ne pouvant être remplis par une simple participation à l'EEE. Ce retournement de tendance (l'Islande souhaitant jusqu'à présent rester à l'écart d'une intégration européenne qui aurait signifié une réglementation plus importante dans son secteur halieutique) aura aussi été accompagné par le Commissaire Européenne chargée de l'élargissement, le finlandais Olli Rehn, qui envisage ouvertement une adhésion islandaise à l'UE au même temps que celle de la Croatie (candidate depuis 2004), grâce en grande partie à la convergence réalisée sur l'acquis communautaire à travers l'EEE. L'offre de sauvetage financière russe aura servi à mettre au devant de la scène l'importance géopolitique du petit Etat scandinave, que ce soit sous l'aspect géostratégique de sa participation à l'OTAN (l'alliance financière avec la Russie aurait sûrement modifié la position islandaise à l'égard de la Russie au sein de l'organisation, notamment en ce qui concerne l'adhésion de l'Ukraine ou de la Géorgie, avec un droit de véto de chaque pays membre), son positionnement à 350km au sud-ouest de la Zone de Dreki du Nord, un projet d'exploration d'hydrocarbures sur une surface de 40 000km2, très prisé par les compagnies pétrolières européennes (norvégiennes et britanniques), ou son rôle au sein du Conseil Arctique, instance de décision régionale, voué à se développer à partir de 2009, après finalisation des décisions territoriales de l'AIFM.
Le Groenland suit de son côté une stratégie différente, celle d'une autonomie grandissante vis-à-vis du Danemark mais aussi de l'UE, permettant au territoire de projeter son identité distincte. Le territoire devenu une terre Inuit à partir du XIIIème siècle et qui héberge actuellement un tiers de la population Inuit mondiale (soit 50 000 personnes, 88% de la population), fut colonisé par le Danemark à partir de 1721, son statut de colonie se transformant en Comté d'outre-mer en 1953, suite à l'autonomie de facto et aux contacts étroits entretenus avec l'Amérique du Nord pendant la seconde guerre mondiale (les Etats-Unis offriront d'acheter le Groenland au Danemark en 1946 pour $100 millions). Son retrait de la CEE en 1982 suite à référendum (entré en vigueur en 1985, après 12 années en tant que région membre, la majorité de la population ne souhaitant pas laisser aux flottes européennes le droit de pêcher dans ses eaux territoriales), et l'autonomie politique obtenue en 1978, étendue en novembre 2008 suite à un référendum ( obtenant 75,5% des voix en faveur d'une plus grande autonomie), font de ce territoire de 56000 habitants (dont la population a augmenté d'un tiers en quarante ans), la plus grande île de la planète, avec 84% de sa surface composée de glace, un quasi-Etat, dont le Chef d'Etat demeure la Reine du Danemark, Margrethe II. L'autonomie politique groenlandaise lui permet d'être membre à part entière du Conseil Nordique, bien qu'il soit représenté par le Danemark au Conseil Arctique. Son retrait de la CEE, permettant au territoire de contrôler de manière autonome sa politique de pêche et ses ressources halieutiques, a été concrétisé par le Traité du Groenland, signé en 1984, faisant du Groenland un Territoire d'Outre Mer non membres de l'UE, qui applique certains pans du droit européen, au même titre que des pays ACP (PTOM dont les Iles Féroé, certains COM français, la Nouvelle Calédonie, les îles Clipperton, les BOT britanniques, Aruba et certaines îles des Antilles Néerlandaises). Le référendum de 2008, avec une dévolution dans 32 domaines de politique territoriale, permet au Groenland de contrôler directement ses gardes-côtes, son système juridique et policier; il accorde à l'Inuit le statut de langue officielle; permet surtout un contrôle des ressources minérales et de l'attribution de licences d'exploitation (pétrole, gaz, or, diamants, rubis, uranium, zinc, plomb); et la possibilité d'engager le processus d'accession à l'indépendance. Toutefois, au même titre que le Groenland ne demande pas encore une indépendance totale du Danemark, qui finance une partie conséquente de ses services publics (dont l'éducation et les services de santé) avec un transfert annuel de €456 million (60% du PIB groenlandais), sa prise de distance vis-à-vis de l'UE correspond à une stratégie dangereuse. Ses activités économiques territoriales ne lui permettent pas, de part la faible population, d'assurer une économie très dynamique (c'est le cas pour le projet d'implantation d'une usine de traitement du bauxite par Alcoa qui nécessiterait une main d'oeuvre qualifiée conséquente non disponible localement); son écosystème en péril ne lui permet pas de développer des activités touristiques significatives, de même que pour ses activités halieutiques (qui représentent déjà 90% de ses exportations). Son objectif économique d'utilisation des ressources minières (réserves d'hydrocarbures sur la côte ouest) pour financer son économie et un niveau de vie élevé, tardera à se mettre en place (investissements significatifs nécessaires pour le forage et la production en zone arctique, coût d'exploitation rendant la production rentable à partir d'un prix du baril dépassant les $50), renforcera les risques environnementaux qui pèsent déjà sur le territoire pour cause de crise climatique mondiale, et créeront une dépendance du territoire vis-à-vis des intérêts miniers, ne lui permettant pas de contre-balancer les intérêts environnementaux avec les intérêts économiques.
Au delà des exemples islandais et groenlandais, c'est le modèle de stratégie de niche poursuivi par certains Etats européens qui semble devoir être remis en cause. Cette stratégie s'effectuant par le biais d'opt-outs / dérogations aux traités européens (Royaume-Uni, Danemark, et dans la pratique la Suède sur l'euro; le Danemark, l'Irlande, l'Autriche, la Finlande et la Suède pour la PESD, les quatre derniers y participant officiellement mais pouvant se retirer pour cause de neutralité / non-alignement; l'Irlande et le Royaume-Uni pour Schengen, et au cas par cas pour la coopération juridique et policière; le Danemark pour les affaires intérieures et la citoyenneté européenne; la Pologne et le Royaume-Uni pour la Charte des Droits Fondamentaux) ou de partenariats permettant d'éviter la règlementation européenne sur certains secteurs stratégiques comme la pêche ou le système financier (Norvège, Islande et Liechtenstein à travers l'EEE et la Suisse à travers l'AELE), tout en participant à une Europe à la carte (participation à Schengen de la Norvège, l'Islande; participation à venir de la Suisse et le Liechtenstein; participation de facto pour Monaco, Saint Marin et le Vatican; les territoires danois et norvégiens du Groenland, des îles Féroé, et de l'île de Svalbard étant exemptés) ne permet pas de répondre correctement aux crises internationales, qu'elles soient d'origine financière (politique monétaire et paradis fiscaux), économique (manque de stratégie cohérente et significative), environnementale (non prise en compte de certains territoires pourtant stratégiques comme le Groenland; non utilisation du droit européen, plus contraignant que dans de nombreux pays, en matière de préservation environnementale macro-régionale), liées à la biodiversité (gestion des zones mortes et des espèces excessivement exploitées, gestion des flottes de pêche), ou la sécurité (coopération policière, juridique, et des services de renseignement sur les réseaux terroristes internationaux; prise en charge des obligation sécuritaires mondiales par des Etats avec des moyens militaires et financiers significatifs). Les exemples récents démontrent la nécessité d'une consolidation de la gouvernance économique et financière régionale, dont la mise en commun des ressources monétaires, notamment en ce qui concerne les petits Etats qui n'ont pas les moyens de faire face seuls aux crises internationales (même des Etats avec des politiques économiques responsables semblent être dans la tourmente, comme c'est le cas pour l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie qui envisagent des dévaluations et des recours au FMI). Les mêmes facteurs se retrouvent dans la Stratégie Arctique européenne, morcelée entre l'UE, l'Islande, la Norvège, et les territoires autonomes du Groenland, des îles Féroé et de l'île de Svalbard, face à une stratégie renforcée de la part des autres grands acteurs régionaux, la Russie, les Etats-Unis et le Canada. Les stratégies d'indépendance (certains diraient des stratégies réalistes) poursuivies par certains pays européens ne permettent plus de défendre l'intérêt national, et fragilisent parfois l'architecture naissante des ensembles régionaux et du système international.
Quindi... L'année internationale polaire 2008-2009 met en valeur les défaillances du système international dans cette région et les nouveaux calculs géostratégiques qui se préparent. Pour ce qui est de l'Union Européenne, au delà de l'intégration accélérée de
l'Islande à l'UE, la crise financière révèle un symptôme de faiblesse des États
ne souhaitant pas participer, par le biais d'ensembles régionaux, à la
construction d'une gouvernance mondiale. En Europe, les États de Norvège,
Suisse, Liechtenstein, Andorre, Monaco, et Saint-Marin, ainsi que les territoires
autonomes de l'île de Man, les îles anglo-normandes (Jersey, Guernesey, Aurigny,Sercq, Herm), les îles Féroé, et dans une moindre mesure l'Aland et
Gibraltar - de même que le Groenland en
Amérique du Nord - sont des territoires cohabitant à la marge de l'UE, qui
peinent, à l'exception du premier, à se mettre au diapason de la
mondialisation, cherchant plutôt à en bénéficier à travers une niche économique
(pêche, hydrocarbures, finance, jeux d'argent, zones résidentielles
défiscalisées, etc.), et refusant une part considérable de la mise aux normes
internationales (commerciales, financières, fiscales, zones mortes, etc.) qui
permettrait une pleine intégration dans un système prenant en compte tous les
facteurs des relations internationales au XXIème siècle (crises sécuritaires,
environnementales, alimentaires, économiques, financières, immobilières, etc.).
Ces États se fragilisent d'eux-mêmes lorsque les risques systémiques, auxquels ils
restent confrontés (la voie du protectionnisme total demeure une utopie, leurs
niches économiques étant à l'inverse excessivement exposées aux aléas des
crises internationales), font surface. Seuls des mécanismes pré-existants
d'intégration régionale (droit communautaire, accords inter-gouvernementaux,
Banque Centrale Européenne, BEI), ou des mécanismes de gestion politique rapide
à une échelle significative (plan de sauvetage bancaire européen, plan de
relance européen), permettent de contrer des effets systémiques mondiaux. La
chance de l'Islande aura été d'être partiellement intégrée dans le système
régional (au sein de l'EEE et du Conseil Nordique, flux financiers
transnationaux avec le Royaume-Uni et la zone euro), très influent à l'échelle internationale (FMI), évitant ainsi le
sort d'autres pays ignorés ou ne bénéficiant pas des mêmes largesses financières. La candidature éventuelle de crise à l'UE devrait néanmoins être mise
en perspective dans un contexte historique. Il n'y a pas de candidature à la CEE / l'UE qui ne
soit pas celle d'une crise, imminente ou historique, factuelle ou identitaire.
C'était le cas dans les années 50 avec les six États fondateurs de la CECA,
Euratom et la CEE, tous hantés par les conflits récurrents sur le continent européen et les causes
sous-jacentes de ces conflits; de l'élargissement de 1973 avec des économies et
modèles de société en crise au nord-ouest du continent; des élargissements de
1981 et 1986 cimentant la démocratie dans des États fragilisés par plusieurs
décennies de dictatures post-guerre; de ceux de 2004 et 2007 crédibilisant des
institutions nationales nouvelles suite à l'effondrement du modèle soviétique.
Pour ce qui est de l'Islande, ce petit État de 300 000 habitants est souvent sous-estimé par les
analystes qui ne prennent pas en compte ses atouts géostratégiques. Au même
titre que le Groenland, il s'agit d'une part d'une vaste réserve aquatique et
énergétique d'avenir, avec un rôle prépondérant dans les crises de l'eau (voir billet) et crises climatiques (voir billet). D'autre part, en tant
qu'État situé géographiquement à la marge du 70ème parallèle (N), entre la Mer
de Norvège et le Détroit du Danemark, membre à part entière du Conseil Arctique (contrairement au Groenland qui délègue cette représentation, au
même titre que l'ensemble de ses relations internationales, au Danemark),
l'adhésion de l'Islande à l'Union Européenne renforcerait la position de cette
dernière dans la gestion environnementale et économique de la zone arctique, terrible
conséquence du réchauffement climatique. De plus, il faut aussi noter les
risques d'enlisement des relations internationales dans cette partie du monde
suite au réengagement russe à ses frontières (Caucase Sud, Europe de l'Est,
Asie Centrale au sein de l'OCS), et la volonté historique des pays scandinaves
de contrer toute initiative régionale russe. La Russie semble
d'ailleurs dominer de mieux en mieux ses outils de soft power, avec sa proposition d'entrée dans le capital des banques islandaises, rééquilibrant son approche
de hard power lors de la pose d'un drapeau sur le fond marin arctique.
L'Islande prend ainsi finalement toute sa place géostratégique pour l'UE, à sa
frontière nord-ouest (rôle qu'elle remplit déjà au sein de l'OTAN), miroir
imparfait de la Turquie à la frontière sud-est (autre État membre de l'OTAN
mais pas de l'UE).
En ce qui concerne le Groenland, l'aspect stratégique de l'environnement (représentant 10% des réserves d'eau douce de la planète, en cas de fonte continue des glaces, impact sur le niveau des mers, impact sur la biodiversité et les fonds marins d'un déversement d'eau douce significatif dans l'Atlantique Nord, impact sur la circulation thermohaline et le Gulf Stream; en cas d'exploitation minière à outrance, impact sur la biodiversité), mériterait une politique de préservation similaire à celle en application en Antarctique (moratoire sur les activités économiques, notamment minières) dont le système international ne semble se préoccuper pour le moment, et que seule l'UE serait en mesure de fournir. De même, l'aspect stratégique de la côte ouest du territoire lors de l'ouverture du Passage du Nord-Ouest, mérite réflexion sur les moyens sécuritaires et de protection environnementale dont dispose le Groenland à l'heure actuelle, qui pourraient être facilement palliés par l'UE. Les intérêts géostratégiques américains, canadiens et russes, ainsi que le gouvernement territorial groenlandais, s'orientant davantage vers l'exploitation économique et énergétique de la zone arctique, que vers la protection environnementale, il semble douteux que le Groenland puisse préserver son micro-climat en l'état. Il semblerait donc nécessaire de réorienter le statut groenlandais de Territoire d'Outre Mer (PTOM), pour en faire un territoire prioritaire de protection environnementale de l'UE - seul bloc régional capable, grâce à la communautarisation des intérêts croisés, et le rôle moteur de préservation environnementale à l'échelle mondiale, d'agir rapidement et de manière efficace, tout en respectant les intérêts des populations locales (ce statut doit d'ailleurs être renégocié d'ici 2013, avant expiration de la Décision de d'Association Outre-Mer). Ce statut spécial au sein de l'UE, prévoyant une large autonomie politique, voire une indépendance et intégration comme Etat-Nation membre à part entière, avec des droits d'association spécifiques avec les nations Inuit et Yupik en Amérique du Nord et en Russie, afin de répondre aux craintes culturelles des Inuits (le Groenland deviendrait le seul pays indépendant gouverné par des populations arctiques autochtones, dont le statut et la pérennité seraient garantis par l'UE), compenserait les pertes en termes de moins-values économiques dans les domaines miniers et halieutiques par des investissements significatifs et garantis pour le développement durable (investissements en infrastructures durables - transports intérieurs optimisés, surtout vers la côte est, habitations, énergie - développement des infrastructures et réseaux nécessaires pour la promotion culturelle, tourisme écologique, développement des services à distance, de la recherche marine et arctique, des services de surveillance marine et thermohaline, des infrastructures de défense dans le cadre de l'OTAN et de la PESD sans impact environnemental, dont la transformation de la base de Thulé, dans le Qaanaaq, vouée à devenir un des centres anti-missiles de défense de l'Amérique du Nord, etc.); le développement du système d'éducation sous forme d'inter-connexion virtuelle avec les universités européennes, bénéficiant de programmes d'échanges actifs (10 000 groenlandais de moins de 20 ans étudient déjà au Danemark); et un investissement social pertinent afin de réduire les taux élevés de suicide et d'alcoolisme, et permettre la reconversion progressive des métiers historiques. Du point de vue financier, cela comprendrait une extension de l'enveloppe budgétaire du Programme d'Action Annuel au titre du PTOM de € 25 millions annuels pour l'éducation et la formation, et €16 millions pour les ressources halieutiques (tel que prévu pour la période 2007 - 2013), en y intégrant l'enveloppe danoise et la multipliant afin de rehausser le niveau de vie groenlandais aux standards des pays nordiques. L'Union Européenne étendrait ainsi son territoire arctique de manière considérable sur tout l'Atlantique Nord, rendant sa Stratégie Arctique d'autant plus pertinente, en lui permettant d'avoir un impact significatif dans la gestion environnementale et géostratégique régionale, dont les Passages du Nord-Est et du Nord-Ouest, la réduction de la fonte de l'inlandsis groenlandais, avec une sensibilisation particulière aux problématiques des populations inuit grâce à la participation active d'un de ses Etats / Territoires membres. Le bloc régional se doit de prendre le relai de la protection environnementale lorsque le système international n'est pas en mesure de le faire.
* Liste des Régions Ultra-Périphériques (RUP) de l'UE: Iles Canaries, Açores, Madère, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion et potentiellement Bonaire, Saba et Saint-Eustache / Sint Eustatius (ex-Antilles Néerlandaises).
** Liste des Pays et Territoires Outre-Mer non membres de l'UE ou de Schengen, bien que les ressortissants aient des passeports européens (PTOM, dont les Communautés d'Outre Mer - COM - françaises et certains British Overseas Territories - BOT - répartis entre les RP et RUP): Groenland, Saint Pierre et Miquelon, Curaçao, Sint Maarten (Pays-Bas), Bermudes, Turques et Caïques, Clipperton, Iles Vierges Britanniques, Aruba, Anguilla, Montserrat, Polynésie Française, Pitcairn, Sainte Hélène, Ascencion, Tristan da Cunha, Géorgie du Sud, Iles Sandwich du Sud, Territoire Britannique de l'Océan Indien (Diego Garcia, Iles Salomon, Peros Banhos, Aldabra, Farquhar, Desroches), Territoire Antarctique Britannique (dont Graham Land, les Iles Orkney du Sud, et les Iles Shetland du Sud), Terres Australes et Antarctiques Françaises (dont Bassas da India, l'Archipel des Glorieuses, l'Ile Europa, Ile Juan da Nova, Ile Tromelin, les Iles Saint Paul et Amsterdam, l'Archipel Crozet, l'Archipel des Kerguelen, Terre Adélie, les Iles Eparses), Wallis et Futuna, Nouvelle Calédonie (d'autres anciens membres de cet ensemble ayant pris leur indépendance: Saint Kitts and Nevis, Vanuatu).
A ThierryP qui insiste depuis un moment pour un billet sur la Géopolitique Arctique (il fait suite au premier billet sur demande de Luc Mandret). Merci au Gaulois de m'avoir précédé avec un billet sur ce sujet.
Photos sous licence Creative Commons 2.0 de ezioman, STML, twinxamot, et rockcohen




























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