Fernando Lugo, ex-évêque, candidat d'un regroupement de 20 forces politiques, a remporté l'élection présidentielle paraguayenne dimanche 20 avril 2008. Premier candidat du centre et du centre gauche, regroupant les démocrates chrétiens, les socio-libéraux, les écologistes et les socialistes, au sein de l'Alliance Démocratique Tricolore née il y a 7 mois (mais aussi d'un regroupement plus large, l'Alliance Patriotique pour le Changement, allant du centre droite à la gauche radicale), à gagner une élection en Amérique Latine; il sera aussi le premier président, depuis 61 ans, mais aussi depuis la chute de la dictature d'Alfredo Stroessner (1954-1989), à ne pas être issu du Parti Colorado (Association Nationale Républicaine) de droite; parti au pouvoir qui détenait le record de longévité devant le Parti Communiste Chinois. Le nouvel équilibre politique de centre gauche en Amérique du Sud a permis ce changement historique. Pour apprécier l'ampleur de ce changement, il est nécessaire de prendre en compte les forces qu'aura réussi à regrouper Fernando Lugo au sein de son alliance: les démocrates du Parti Démocrate-Chrétien du Paraguay (PDC), les socialistes du Parti Révolutionnaire Fébrériste (PRF), les socio-libéraux de centre-droite du Parti Liberal Radical Authentique (PRLA, dit Parti Bleu, l'opposition historique au Parti Colorado, membre de l'Internationale Libérale), les dissidents du Partido Colorado au sein du Mouvement des Forces Républicaines - Coloradisme Historique (MFR), les écologistes du Mouvement Accord Ecologique de Martin Almada (avocat reconnu au niveau international pour sa lutte pour les Droits de l'Homme, ses procès contre la famille Stroessner, et ses recherches sur l'Opération Condor), les forces indigènes de défense des droits des indiens guaranis (Ñembyaty Guaraní, Patrimonio Guarani etc.), les forces féministes (Coordinadora de Mujeres Py) et plusieurs mouvements politiques (dont le Movimiento al Socialismo et Mouvement Populaire Tekojoja), syndicaux et mouvements d'agriculteurs que certains analystes assimilent à la gauche radicale. Le candidat à la vice-présidence étant Federico Franco, le président du PRLA, un libéral, directeur de campagne de Fernando Lugo. Ce large regroupement des forces centristes et de gauche aura permis à Fernando Lugo de remporter l'élection présidentielle avec 40,8% des voix, face à 30,7% pour son principal adversaire, Blanca Ovelar, du Parti Colorado (50 ans, première femme à briguer la présidence du pays mais devant faire face à de fortes divisions internes de son parti qui flanche face à la corruption) et 20% du Général Lino Oviedo du Parti Unace (Général de Cavalerie, ancien Colorado qui avait tenté un Coup d'Etat manqué en 1996 et a été récemment libéré de prison afin, selon l'opposition, de diviser l'électorat de Lugo, cf. Le Monde 19.04.2008); le taux de participation se situant à 65%. Les élections politiques de 2008
au Paraguay s'opéraient à plusieurs niveaux avec des élections présidentielles (présidence, vice-présidence), législatives nationales (assemblée nationale et sénat), législatives pour le Parlement du Mercosur (les 18
représentants paraguayens du Parlement du Mercosur), et régionales (gouverneurs des départements du Paraguay). Ne devant pas prendre ses fonctions avant le 15 août 2008, Fernando Lugo, qui se qualifie de progressiste, plutôt que de gauche, fort de son résultat à l'élection présidentielle, aura le temps pour créer un gouvernement stable et établir les contacts sereins avec tous ses partenaires et les pays associés de la Communauté Economique du Mercosur, tous gouvernés par le centre gauche ou la gauche radicale.
Peu influent en politique régionale ou internationale, le Paraguay pourrait, en s'appuyant sur les différents forces qui composeront le futur gouvernement Lugo, créer des liens économiques plus forts avec ses deux voisins, géants économiques du sous-continent, dirigés par des socio-démocrates, l'Argentine et le Brésil, mais aussi avec la Bolivie, productrice de gaz, dirigée par la gauche radicale. Un premier challenge se présentera avec la demande de renégociation des contrats de fourniture d'énergie hydroélectrique que souhaite entamer Fernando Lugo avec ses deux grands voisins, l'Argentine et le Brésil (en proposant de vendre l'énergie hydroélectrique au prix du marché, il espère faire passer les recettes de $400 millions à $3,5 milliards). Le souhait des Etats-Unis de construire une base militaire au Paraguay sera probablement refusé (cette idée étant surtout populaire au sein du Parti Colorado) une bonne fois pour toute sous le gouvernement Lugo (notamment par Martin Almada) ce qui risque d'isoler le petit pays sur la scène internationale et renforcer sa dépendance envers le poids économique et politique croissant du Mercosur. Un risque lié à cet isolement serait l'utilisation du territoire paraguayen, et des mafias travaillant sur ce territoire, comme base arrière de guérillas latino-américaines, notamment les FARC (les Etats-Unis ont aussi placé dans le collimateur du terrorisme international la communauté muslmane de la zone frontalière avec l'Argentine et le Brésil). Toutefois, en tant que membre fondateur du Mercosur (dont un des traités fondateurs fut signé en 1991 à Asunción, la capitale paraguayenne), le Paraguay pourra utiliser ses appuis politiques au sein de l'organisation, qui dépasse progressivement les attributions d'une organisation purement économique, pour peser un peu plus au niveau régional. La validation unanime du statut final du Venezuela, ainsi que celles des candidatures de la Bolivie et du Pérou, pourraient permettre au Paraguay de mieux négocier certaines dispositions économiques et en infrastructures.
Les problèmes économiques de ce pays de 6,5 millions d'habitants sont dantesques: la moitié de la population vit avec moins de 2 dollars par jour; 43% de la population est soit au chômage soit en situation de sous-emploi; le pays fait face à un véritable exode de sa jeunesse et des femmes (1,5 millions de paraguayens vivent en Argentine, 90 000 en Espagne, 60 000 aux Etats-Unis); les cultures agricoles sont en voie de brésilianisation et les agriculteurs subissent une paupérisation d'une ampleur inconnue; la première source de fonds en provenance de l'étranger, devant les exportations de soja, sont les remesas (fonds envoyés de l'étranger représentant $750 millions en 2007); la lutte contre la corruption et le clientélisme devront prendre le dessus afin d'éviter de voir toutes les autres politiques, et les fonds publics, cannibalisées par les favoritismes économiques historiques. De plus, la corruption des administrations précédentes aura permis à de nombreuses mafias commerciales (produisant des copies ou s'adonnant à des trafics inter-frontaliers illégaux (les "sacoleiros" de Ciudad del Este) dont le blanchiment d'argent, le trafic de drogues et le trafic d'armes, d'étendre leur contrôle sur des pans entiers du pays (surtout à l'est du pays). Le principal lobby du pays est formé par les agriculteurs producteurs de soja transgénique devenus, de même qu'en Argentine, les nouveaux oligarques du pays grâce aux exportations en constante progression vers l'Asie (qui auront permis une croissance du pays de 6,4% en 2007 et font du Paraguay le quatrième exportateur mondial de soja), et notamment la Chine. La possibilité d'une augmentation des impôts à l'exportation pour financer des programmes sociaux, comme vient de le proposer le gouvernement argentin, pourrait aussi provoquer des troubles au Paraguay. La seule richesse naturelle facilement exploitable du pays est l'Aquifère Guarani (nappe phréatique), une des plus grandes réserves d'eau du monde, qui permet l'exportation d'eau potable et la gestion de barrages hydroélectriques, dont le Barrage d'Itaipu à la frontière entre le Paraguay et le Brésil, deuxième plus grand barrage du monde, et le Barrage de Yacyretà, entre le Paraguay et l'Argentine. Par ailleurs les projets d'Hidrovia sur les rivières Paraguay-Parana, s'étendant en amont jusqu'à la Bolivie (afin de désenclaver ce pays qui n'a pas accès directement à la mer) par la Rivière Paraguay et aux Etats du Minais Gerais et São Paulo à l'intérieur du Brésil par la rivière Tiete (Hidrovia Parana-Tiete), et en aval par la rivière Paranà jusqu'à l'Argentine, l'Uruguay et l'Atlantique, auront permis l'aménagement d'écluses, de ponts (dont le Pont International de l'amitié entre Foz do Iguaçu au Brésil et Ciudad del Este au Paraguay) de terminaux portuaires, pôles industriels, pôles de distribution, zones touristiques (la Triple Frontière avec les Chutes d'Iguaçu), ainsi que le passage de plus de 2 millions de tonnes de fret par an et la création de plusieurs dizaines de milliers d'emplois. L'exploitation responsable de l'ensemble de ces infrastructures pourrait permettre au Paraguay de diversifier ses ressources économiques et tirer parti de ses ressources écologiques.
Fernando Lugo a une expérience relativement limitée en politique, ayant démarré il y a deux ans (bien qu'il vienne d'une famille persécutée pendant la dictature d'Alfredo Stroessner), après une carrière passée en tant que prêtre (depuis 1971) au Paraguay et en Equateur, puis en tant qu'évêque (depuis 1994) à San Pedro, une des régions les plus pauvres du Paraguay. Il prend la tête, à partir de 2004, des manifestations d'opposants et du mouvement de Résistance Citoyenne (qui regroupe la majorité des partis d'opposition) à la politique du Président Nicanor Duarte Frutos. Suite à une pétition signée par plus de 100 000 personnes, il quitte l'église en 2006, à 55 ans, pour entamer une campagne électorale de 14 mois. Son programme électoral est relativement modeste et il préfère s'attarder à écouter les paraguayens, surtout les plus appauvris, comme les indigènes guaranis dont il parle la langue (à l'image de 90% des paraguayens), snobée par l'essentiel de l'establishment politique. Il prône donc la réforme agraire pour favoriser les 300 000 paysans sans terre du pays (mouvement qui s'accélère au fur et à mesure du développement des cultures du soja, 98% des terres du pays seraient contrôlées par des familles membres de l'oligarchie paraguayenne ou des groupes agro-industriels) qui pourrait aussi affecter les 500 000 brésiliens installés au Paraguay (les "brasilguayos") qui gèrent ces terres en accord avec les pratiques d'agriculture transgénique utilisées au Brésil. Un geste politique fort aura été son arrêt, les derniers jours de la campagne électorale, pour écouter les familles des victimes des 396 morts du supermarché paraguayen de 2004 (alors qu'une explosion avait eu lieu dans les cuisines, le gérant enferme les clients à l'intérieur, afin d'éviter leur fuite avec les marchandises). Membre de la Société du Verbe Divin, et proche des théories de la Théologie de la Libération, "l'évêque rouge" ou le "p'ai" (prêtre en guarani) aura été sanctionné par le Vatican (sanction a divinis qui ne lui permet plus d'exercer les sacrements) et attaqué de manière virulente par la droite paraguayenne qui l'aura accusé d'être un marxiste proche des FARC et de collusion avec Hugo Chavez et la gauche radicale. Pourtant Fernando Lugo récuse toute comparaison avec les tenants de la gauche radicale sud-américaine, que ce soit Hugo Chavez ou Evo Morales, il affirme être ni de gauche, ni de droite, et préfère les comparaisons avec le président brésilien Luis Inacio Lula Da Silva (bien que son discours soit parfois taxé de populiste et d'anti-brésilien).
Quindi... Le mouvement de réconciliation prôné par Fernando Lugo, y compris en intégrant les dissidents du Parti Colorado au sein de son Alliance Tricolore (dont certains ont honte de l'association de leur parti politique d'origine avec des pratiques de corruption politique et économique) devrait permettre une alternance douce. Néanmoins, l'élimination de l'influence du Parti Colorado sur l'appareil d'Etat, de même que ses pratiques clientélistes et le niveau de corruption atteint par les institutions du pays (classé 29ème plus corrompu sur les 32 pays du continent américain par Transparency International), ne se fera pas du jour au lendemain, et impliquera une bataille politique acharnée à tous les échelons de l'Etat. L'appui que recevra le gouvernement de Fernando Lugo de toutes les forces politiques du Mercosur et de ses associés, principales forces extérieures pouvant influencer la politique et l'économie paraguayennes, devrait stabiliser le pays lors de cette transition historique. L'opportunité d'un réalignement historique qui se présente permettrait aussi de transformer l'image de ce petit pays qui a souffert de la domination de ses voisins, notamment lors de la Triple-Alliance entre le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay de 1865 à 1870 qui avait eu des résultats catastrophiques lors de la guerre contre le Paraguay, avec la perte de plus de la moitié de sa population (300 000 hommes) et l'annexion d'une large partie de son territoire (mal délimité); ce morceau d'histoire oublié de la majorité des latino-américains fait encore partie de l'inconscient collectif paraguayen. Cet alignement du Paraguay sur les politiques majoritaires du continent, d'inspiration socio-libérales, notamment au Brésil, en Argentine, en Uruguay et au Chili, devrait permettre d'accélérer les investissements nécessaires pour le développement du pays, le deuxième plus pauvre de la région après la Bolivie. Un programme économique alliant réforme agraire partielle; promotion des exportations; gestion agricole respectueuse de l'équilibre environnemental (ce qui n'est pas le cas des plus de 2,2 millions d'hectares de production de soja au Paraguay); ainsi que la réindustrialisation du pays (agro-industrie mais aussi une industrie créatrice d'emplois), en usant des richesses naturelles comparatives du pays comme son Aquifère, son hydro-énergie, la biodiversité de sa jungle (dont le morceau de Pantanal sur territoire paraguayen, avec la plus riche collection de plantes aquatiques du monde), sa situation géographique au coeur du bassin du Paranà et au centre des projets de développement financés pars les Etats du Mercosur, dont les hydrovia sur les rivières de la région, lui permettrait de devenir un carrefour économique du continent et redynamiserait considérablement le pays, en mal d'investissements en infrastructures (surtout dans le domaine des transports), et en projets de rénovation urbaine. Il s'agirait ainsi, en intégrant les équilibres macro-économiques fragiles du pays, d'établir une politique industrielle sur le long terme qui soit respectueuse des besoins sociaux, des besoins des minorités indigènes, des femmes et de l'écosystème.












L'Amérique Latine ne cesse de bouger. Plutôt en bien, au fond.
Rédigé par : Hervé Torchet | 21 avril 2008 à 22:31
Oui, le Paraguay était le dernier verrou de la démocratisation de l'ensemble de la région. J'espère que le développement du Mercosur arrivera à les protéger des secousses économiques et politiques à venir, de la même manière que l'UE / CEE a réussi à le faire en Europe.
Rédigé par : ArnaudH | 22 avril 2008 à 08:01
C'est une bonne nouvelle l'élection de Lugo. Et je suis d'accord, on ne peut pas le placer dans la gauche radicale.
Dans tous les cas, il est à la tête d'un coalition qui ne permet pas de le comparer à Chavez.
Rédigé par : Diego | 22 avril 2008 à 10:06
Je suis assez ravi de voir l'Amérique latine évolué vers la démocratie quand on sait ce qu'elle a vécu dans les années70. Cette Amérique la donne au Monde une belle leçon de l'exercice de la démocratie et j'espère qu'elle s'étendra vers l'Amérique du Nord
Rédigé par : houhou | 22 avril 2008 à 12:46
Tiens, j'avais pas vu la carte politique ! Pas mal, tu l'as trouvé où ?
Rédigé par : Diego | 22 avril 2008 à 19:50
- la carte satellite qui met en relief le Pantanal est de la NASA (source Wikipedia) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:Pantanal_55.76W_15.40S.jpg
- les cartes géopolitiques: je les réalise sur un logiciel (SmartDraw) avec des cartes vides; très ScPo, lol: http://i47.servimg.com/u/f47/11/97/40/90/paragu10.jpg
Rédigé par : ArnaudH | 22 avril 2008 à 20:06
Tiens j'ai trouvé cet article sur les gauches en Amérique latine : http://laviedesidees.fr/Les-gauches-en-Ameriques-du-Sud.html
La typologie nuance un peu l'opposition gauche modéré/gauche radicale. En fait, on en déduit un peu à la fin de ce CR que la principal différence entre les deux reste la question des nationalisations et la pratique du pouvoir.
Rédigé par : Diego | 28 avril 2008 à 16:27
@ Diego
Merci beaucoup, pour l'article et le site web, tous deux passionnants (je n'étais pas au courant de l'existence de ce site!). Pour l'article (j'hésite à acheter le livre maintenant, ne sachant pas à quel point la trame a déjà été dévoilée par l'article), je le trouve très juste sur son analyse des régimes de "gauche radicale" (et je suis 100% d'accord avec ton commentaire sur les nuances qu'il apporte), mais trop léger sur les régimes socio-démocrates au Brésil et en Argentine. C'est justement les politiques sociales (hormis Bolsa Familia et Pro Uni au Brésil) et les politiques de redynamisation micro-économique qui m'intéressent le plus; car j'ai l'impression qu'elles se placent au centre de l'échiquier politique, et créent donc une nouvelle fracture avec la gauche radicale, cette fois-ci purement budgétaire, plutôt qu'idéologique. C'est ce qui différencie notamment le Venezuela du Brésil, le refus de laisser les déficits se creuser au Brésil pour des politiques sociales trop généreuses (bien qu'aucun observateur impartial ne remettrai en cause les besoins sociaux criants). Sur le Mercosur, je ne suis pas d'accord avec l'auteur du livre, le Mercosur est asymétrique, certes, mais pas plus que la CEE à ses débuts, et justement moins depuis l'adhésion du Venezuela (l'adhésion du Chili et de la Colombie viendraient rééquilibrer l'ensemble et permettrait, comme indiqué dans le résumé, de favoriser les politiques de développement dans les pays les plus pauvres), oh et puis si, je vais l'acheter, je suis trop curieux, lol!
Rédigé par : ArnaudH | 29 avril 2008 à 11:52
Good point. I hadn't thughot about it quite that way. :)
Rédigé par : Bobbi | 20 avril 2011 à 05:42