Juste après le cinquième anniversaire de l'invasion américaine de l'Irak, la révolte des milices chiites du mois de mars 2008 restera un des temps forts du conflit irakien (ou de la guerre civile irakienne, selon la terminologie de préférence), avec plus de 400 morts recensés en moins d'une semaine. Cet épisode vient confirmer l'impression globale, depuis six mois, que le conflit irakien pourrait perdre un de ses points centraux de tensions, en intégrant complètement le Mouvement Sadr chiite dans les institutions de l'embryon d'Etat irakien (de même que certaines milices sunnites), y compris ses milices armées (depuis leur cessez-le-feu unilatéral d'août 2007, la diminution du nombre de morts civils pour cause d'attentats ou attaques est significative, jusqu'à cinq fois inférieure aux chiffres de 2007 pour la même période). Ce sentiment de réduction de la tension globale du conflit, provient aussi de la stratégie américaine de négociation avec les milices sunnites, y compris celles alliées à Al Qaïda jusqu'à récemment; du déploiement, à partir de mars 2007, de 28 000 soldats supplémentaires ("troop surge", ramenant le total des troupes américaines à 160 000) concentrés dans la région de Bagdad afin de sécuriser la ville (initiative qui semble avoir porté ses fruits); et de l'intervention, par des moyens politiques et diplomatiques, des voisins irakiens, et notamment l'Iran afin de consolider le gouvernement majoritairement chiite en place, au détriment des intérêts américains. Le revers de la médaille est le regain de tension au Kurdistan Irakien avec l'intervention turque, l'augmentation de la violence inter-confessionnelle, notamment celle à l'encontre des chrétiens (relativement épargnés jusqu'à récemment) et la professionnalisation des attentats (comme celui du marché de Bagdad de début février 2008). Les tactiques des guérillas, et autres forces insurrectionnelles en Irak, ont démontré leur efficacité en amenant un plus grand nombre de troupes irakiennes et étrangères à surprotéger leurs bases, les bâtiments institutionnels, et les infrastructures du pays; il s'agit pour l'essentiel d'embuscades, bombardements, enlèvements, engins explosifs improvisés, tirs de mortiers, attentats suicides et sabotages des infrastructures routières, électriques, pipelines d'eau, gaz et pétrole. Globalement, malgré une relative diminution de la violence à Bagdad, les autres régions du pays restent soumises à une instabilité constante (avec des alliances politiques locales mouvantes) et des attentats à répétition, qui doivent être attribués à des milices réfractaires aux initiatives gouvernementales et américaines ou à Al Qaïda. Toutes ces guérillas, milices et forces politiques locales semblent s'accorder sur le retrait nécessaire des forces américaines, afin de pouvoir contrôler avec plus de facilité leurs fiefs; toutes semblent disposées à accélérer le processus de fragmentation du pays et sa guerre civile. Les événements de la dernière semaine, avec le regain de tension et la prise des centres villes de Bagdad, Bassorah, Kut, Hilla et Dinawiya par l'Armée du Mahdi (30 000 hommes et des centaines de milliers de sympathisants), branche armée du Mouvement Sadr, semblent confirmer l'instabilité globale du pays, avec un possible retournement d'alliances à tout moment, et du regain d'intensité d'un conflit pourtant en voie de stabilisation depuis un an. Le risque de déstabilisation lié au retrait des troupes étrangères s'est fait d'autant plus sentir cette dernière semaine, qu'une des cibles privilégiées des attaques, Bassorah, point de passage d'une grande partie du pétrole irakien, était jusqu'à récemment sous contrôle de l'armée britannique, jusqu'à son retrait en périphérie de la ville et le transfert de son rôle sécuritaire aux forces armées gouvernementales irakiennes, qui n'ont pas hésité à attiser les haines locales en procédant à des arrestations arbitraires de chiites.
La position de Moqtada al Sadr (34 ans) inspirateur du Mouvement Sadr est délicate depuis 2007, date à partir de laquelle il perd le contrôle sur une partie des membres de son mouvement. Le Mouvement Sadr, initié à Sadr City, dans la banlieue de Bagdad en 2003, devenu un des principaux adversaires de l'armée américaine en 2004 avec des batailles d'envergure à Bagdad, Najaf et Falloujah, a pris une importance prépondérante dans le conflit irakien à partir de 2006. Ses positions pendant le conflit irakien ont évolué, avec une lutte menée de manière indépendante en 2003 (entre chiites du centre du pays); une alliance de circonstance en 2004 avec les sunnites et les forces salafistes dont Al Qaïda, notamment à Falloujah, avec des soulèvements massifs contre les forces américaines; une lutte contre Al Qaïda et Abou Moussab Al Zarqaoui en 2005; une lutte contre un autre groupe chiite, le Conseil suprême islamique irakien (ISCI, devenu le principal parti politique irakien participant aux institutions du pays) et sa branche armée l'Organisation Badr, en 2007 (le Mouvement Sadr étant plus populaire et l'ISCI plus élitiste et traditionnel); puis un cessez-le-feu avec les américains et le gouvernement depuis 2007. La décision de cessez-le-feu prise unilatéralement par le Mouvement Sadr en août 2007 (notamment en ce qui concerne ses actions contre les américains et les sunnites), faisait suite aux pressions internes (liées à la perte de contrôle partielle des nouvelles composantes du mouvement, aux massacres de sunnites par l'Armée du Mahdi même quand ces derniers n'on aucun lien avec les milices ou Al Qaïda), entre mouvements chiites, pour une réduction des violences, ainsi qu'aux pressions gouvernementales et américaines. Cependant, ce mouvement, fortement indiscipliné, ne peut contrôler toutes les milices qui se revendiquent du sadrisme (l'annonce par Moqtada al Sadr de l'arrêt des combats contre les troupes américaines et gouvernementales irakiennes de mars 2008 en dit beaucoup: "Quiconque porte une arme et prend pour cible les institutions du gouvernement ne fera plus partie de nos rangs"; les difficultés que rencontrent le Mouvement Sadr et le gouvernement irakien pour contrôler les débordements à Sadr City depuis l'appel au calme aussi; ces violences inter-chiites risquent de redémarrer lors des rassemblements d'avril à Najaf). Pour compliquer la donne, le mouvement participait aussi au gouvernement avec six ministres (qui se sont retirés du gouvernement en avril 2007 suite au refus du Premier Ministre de demander le retrait américain) et participe à l'assemblée avec 32 députés, il a infiltré la police nationale irakienne, mais ses milices, regroupées au sein de l'Armée du Mahdi, demeurent une des forces armées indépendantes les plus puissantes du pays (souvent brutale, surtout face aux sunnites), ce qui empêche l'armée américaine de les attaquer directement, au risque d'envenimer encore plus la situation sur le terrain (mais une alliance objective existe entre les américains et l'ISCI pour réduire l'influence grandissante des sadristes). A l'image d'un Hezbollah ou d'un Hamas, le Mouvement Sadr et l'Armée du Mahdi financent aussi des projets sociaux, notamment à Sadr City en ce qui concerne les services publics et la sécurité, et des projets religieux, notamment les pèlerinages des villes saintes chiites, Najaf et Kerbala, consolidant ainsi son influence dans l'attente d'un départ des forces américaines. A partir de 2006, les sadristes ont étendu leur contrôle au delà de la région de Bagdad pour s'étendre aussi vers les zones chiites du sud du pays, mais cette extension s'est accompagnée d'une plus grande corruption et criminalisation du mouvement qui entraîne l'aliénation d'une partie de la population et de l'ISCI, pouvant, à terme, déboucher sur une guerre civile entre chiites. Il semble très probable que le Mouvement Sadr soit financé par l'Iran (Moqtada Al Sadr a passé un temps considérable en Iran en 2008) et qu'il agisse, depuis 2007, dans le cadre d'une realpolitik américaine qui viserait à intégrer discrètement l'Iran - élément déstabilisateur naturel pour l'Irak, compte tenu des majorités chiites des deux pays voisins - dans la gestion politique de l'Irak afin de réduire le niveau de violence global du conflit. Par ailleurs, dans les espaces en conflit en Irak, la zone chiite de l'est (dont une grande partie marécageuse au sud-est de l'Irak) qui avait connu un nombre importants d'avancées pendant la guerre Iran-Irak des années 80, est cette fois-ci extrêmement calme par rapport au reste du pays (y compris les zones désertiques de l'ouest irakien). Un des éléments les plus parlants de cette politique de rapprochement et ingérence iranienne est la visite récente en Irak de Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien conservateur, populiste et anti-américain, grâce à une initiative du gouvernement irakien. Pendant sa visite, le nombre d'attentats commis avait diminué de manière spectaculaire. Certains analystes avancent que l'Iran serait directement responsable de la fin des hostilités de la semaine passée entre chiites dans le sud de l'Irak (de même, l'Iran serait idéalement placée pour déstabiliser le pays à nouveau).
Parmi les premiers groupes sunnites à s'être rebellés suite à l'invasion américaine en 2003, l'Armée Islamique en Irak est composée majoritairement de sunnites ex- baasistes,
ayant participé aux forces armées du régime de Saddam Hussein, il
s'agit d'un mélange de mujahidin islamistes et nationalistes, mais sans
éléments salafistes
(dans le cadre de sa composante nationaliste, l'organisation comprend
aussi des minorités de combattants chiites, kurdes, et arabes d'autres
nationalités). Ce mouvement "rebelle" (selon les sunnites qui
participent au gouvernement irakien) s'attaque aux forces d'occupation
internationales, aux forces gouvernementales, à l'Armée du Mahdi et à
l'Organisation Badr. Il a la particularité de considérer les forces de
l'Armée de Mahdi comme une force d'occupation iranienne contre laquelle
il faut lutter autant que contre les forces internationales
d'occupation. L'Armée Islamique en Irak participe à la vie politique du
pays dans le cadre de communiqués formulés par une alliance de six
groupes (tous issus du mouvement panislamiste sunnite Ikhwan des Frères Musulmans, prônant la mise en place de la sharia, dont le Mouvement de Résistance Islamique / Brigade de la Révolution de 1920 et le Front Islamique de la Résistance Irakienne).
Les relations de l'Armée Islamique en Irak avec Al Qaïda ont été
tumultueuses depuis le début de l'occupation en 2003. Jusqu'en Octobre
2004, l'organisation alliée de l'Armée Islamique en Irak, dirigée par
le jordanien Al Zarqaoui (avec des mujahidin d'autre pays arabes et des islamistes sunnites kurdes, notamment ceux de l'organisation Ansar Al Islam opérant dans le nord-est du pays), était dénommée Jama'at Al Tawhid Wal Jihad (Monothéisme et Jihad) avant de se soumettre à Oussama Ben Laden et devenir Al Qaïda en Irak
ou Tanzim Qaidat Al Jihad fi Bilad al Rafidayn (Jihad dans le pays des
deux rivières), relié aux petites organisations régionales leurs
permettant d'effectuer des attaques d'envergure y compris à l'extérieur
de l'Irak (à Aqaba en Jordanie et Sharm el Sheikh
en Egypte). Ses tactiques sont considérablement plus violentes que les
tactiques de guérillas utilisées par les autres groupes en Irak. Il
s'agit surtout d'attentats suicide ou d'attaques ciblées utilisant des
véhicules piégés, des grenades, des roquettes, des snipers ou des
décapitations, qui visent tous les groupes non sunnites (chiites,
kurdes, gouvernement irakien, dont les politiciens au plus haut niveau,
les policiers, l'ONU, les associations humanitaires, les sociétés
privées et les figures religieuses du pays). Entre 2004 et 2006, les
deux groupes opéraient de manière conjointe, se servant de leurs forces
respectives (caches d'armes baasistes, connaissance du terrain des
sunnites irakiens, techniques de guérilla et d'attentats d'Al Qaïda,
soutien sur le terrain venu de militants islamistes internationaux
aguerris issus de l'internationale terroriste, soutien financier
international). Cependant, la vision du conflit prônée par
l'organisation terroriste internationale (expulsion des américains,
mise en place d'un califat islamiste, extension du conflit aux voisins
séculiers de l'Irak et à Israël) et sa tentative, début 2006,
d'unification de tous les mouvements sunnites irakiens sous une seule
organisation, le Conseil Mujahidin de la Sharia, remplacé fin 2006 par l'Etat Islamique d'Irak organisé en gouvernorats régionaux sur l'ensemble des zones sunnites en Irak en implantant sa "capitale" à Bakouba,
à 50km au nord-est de Bagdad, diffère de celle de l'Armée Islamique en
Irak, notamment sur sa vision géopolitique (réduite à l'Irak) et
religieuse (plus tolérante et moins violente). L'assassinat par les
forces américaines d'Al Zarqaoui en juin 2006 radicalise encore plus Al
Qaïda en Irak et le projet d'Etat Islamique d'Irak ne rencontre plus
l'assentiment de l'Armée Islamique en Irak. S'installe alors un état de
guerre entre les deux factions, avec des assassinats réciproques de
figures des deux mouvements, et des alliances de circonstance entre
l'Arme Islamique en Irak et les forces américaines dans certaines
villes sunnites (ces alliances ne se sont pas généralisées à l'ensemble
du territoire)**.
La zones majoritairement sunnites désertiques occidentales de l'Irak (région Al Anbar), frontalière avec la Syrie, la Jordanie et l'Arabie Saoudite sont aussi soumises à des attaques régulières, surtout en 2006 et 2007, même si moins spectaculaires que dans les zones centrales autour du Tigre et de l'Euphrate. Elles se concentrent surtout autour des villes frontalières, notamment Al Qaim, à la frontière entre la Syrie et l'Irak, zones qui permettent aux milices de moindre envergure de s'armer, avant d'effectuer des attaques, puis se réfugier de l'autre côté de la frontière, peu surveillée. L'intensité des combats dans ces zones a diminué au cours des cinq dernières années mais le nombre significatif de déplacés dans les pays frontaliers (entre 1,5 et 2 millions d'irakiens sont réfugiés en Syrie et en Jordanie) pourraient facilement servir de base arrière pour une milice plus active et mieux financée par un des gouvernements voisins. Le groupe insurgé dominant dans la région est celui du Conseil Mujahidin de la Sharia qui bénéficie du soutient d'Al Qaïda en Irak. Un des groupes qui s'est formé à partir de 2005 pour contrer ces attaques récurrentes de la part de réseaux terroristes (dont le groupe Abu Mahal qui transitait par la région pour équiper Al Qaïda en Irak) et criminels, a été Réveil d'Anbar, avec 60 000 troupes (surtout des civils recrutés et armés, dont d'anciens baasistes), qui compte un soutien financier de l'armée américaine, et pourrait potentiellement devenir un allié clé pour contrôler le pays. Sur la base de cet exemple, la constitution de mouvements Sahwa (Eveil) ou Satwa (héros) régionaux s'est poursuivie dans plusieurs régions du pays à partir de 2006 afin de contrer les forces insurrectionnelles sunnites (et notamment Al Qaïda); un début de Sahwa existe aussi, au sein de la population majoritairement chiite, pour contrer l'impact de l'Armée du Mahdi. Il s'agit pour l'essentiel de coalitions de Cheikhs locaux, y compris ceux qui s'étaient auparavant attaqués aux forces gouvernementales ou d'occupation, qui ont pour rôle d'assurer la sécurité sur certaines zones irakiennes, dont les barrages routiers, et de fournir des renseignements aux forces américaines sur les agissements d'Al Qaïda en Irak. Ils sont financés et équipés, en grande partie, par les forces américaines ce qui leur permet de se désengager de nombreuses zones périlleuses et d'éviter des malentendus culturels pouvant aggraver les insurrections locales. Leur rôle a été très important cette dernière année pour marginaliser Al Qaïda en Irak. Cependant, ces forces de sécurité qui permettent une gestion locale et / ou régionale plus importante, pouvant arriver à un état d'indépendance de facto du gouvernement fédéral ou fédéré, ne bénéficient pas de l'assentiment du gouvernement fédéral. Le Premier Ministre irakien, Nouri Al Maliki, par peur de voir ces groupes sunnites s'allier (but recherché par les américains pour éviter une fragmentation du pays) et devenir une force qui pourrait s'opposer aux chiites majoritaires, refuse d'assister au financement et ravitaillement en armes de ces forces, ou même d'envisager leur intégration dans les forces armées et de police fédérales. Les tensions augmentent donc entre le gouvernement et les groupes de réveil, surtout dans certaines régions où ces groupes sont mixtes chiites / sunnites comme à Diyala, et les zones où il y a une prise de conscience de la subordination, demandée par le gouvernement fédéral, des forces sunnites par les forces chiites.
L'intervention turque de février 2007 dans la région frontalière nord entre la Turquie et l'Irak, le Kurdistan Irakien, pour contrer les forces du PKK, la guérilla kurde opérant en territoire turque qui cherche à renforcer l'autonomie du Kurdistan Turque, a eu pour effet la déstructuration partielle des réseaux du PKK en Irak, zone qui lui servait de refuge depuis l'invasion américaine de 2003 (Saddam Hussein maintenait un certain contrôle lointain sur les liens entre le Kurdistan Irakien et le PKK). Cette intervention turque, allant à l'encontre des voeux américains, de l'OTAN, du gouvernement fédéral irakien, et du gouvernement fédéré du Kurdistan Irakien, aura cependant eu un certain succès selon les militaires turques: au cours de deux mois d'interventions aériennes et 8 jours d'intervention armée sur le terrain, plus de 500 membres du PKK auront été tués et plus d'une centaine de pièces d'artillerie auront été détruites (aucune autre information ne permet de confirmer cette analyse). Cependant, la courte durée de cette intervention, ainsi que la visite d'Etat du Président Irakien d'origine kurde, Jalal Talabani, en Turquie au mois de mars 2008, auront permis d'éviter une dégradation totale des relations entre les deux voisins. Il semblerait que le gouvernement kurde irakien soit disposé à négocier avec la Turquie au sujet du PKK afin d'éviter une militarisation supplémentaire de ce conflit régional latent, au moment même où le gouvernement kurde doit préserver ses moyens armés pour la défense des gisements pétroliers de Kirkouk, à sa frontière avec la zone sunnite irakienne. Une coalition de 150 députés sunnites et chiites irakiens issus de 12 partis politiques réclament une résolution du statut de la ville et la signature exclusive des contrats pétroliers par le gouvernement fédéral de Bagdad, ce qui fragiliserait l'assise du gouvernement fédéré du Kurdistan Irakien, en l'empêchant d'avoir une autonomie financière. Finalement, rien n'exclut une nouvelle intervention turque dans le nord de l'Irak, voire même, une occupation en cas d'annonce d'une indépendance du Kurdistan Irakien.
Le Koweït s'est fait discret tout au long de cette crise mais son rôle reste prépondérant du point de vue stratégique. Les attaques dont il fait l'objet depuis 2003 ne sont guerre diffusées dans les médias occidentaux, mais elles sont le signe de l'accumulation croissante de moyens américains sur ce territoire pour gérer la prochaine phase de l'occupation irakienne (pour la partie sud du pays, il s'agit de protéger les puits de pétrole, les pipelines et le terminal maritime d'attaques de milices chiites ou d'une prise de contrôle de ces ressources par l'Iran, par le biais d'une nationalisation des ressources par le gouvernement chiite fédéré d'Irak). Le Koweït agira donc dorénavant en élément déstabilisateur du sud irakien.
Les Chrétiens d'Irak
(de rites syriaque, arménien, orthodoxe et romain, ils représentent
3,5% de la population irakienne), une des dernières populations se
servant encore de la langue araméenne,
souffrent depuis 2006 d'un regain de pression inter-confessionnelle à
l'égard d'une communauté peu armée (qui s'explique partiellement par le
lien qu'effectuent les sunnites entre les chrétiens d'Irak et les
forces de la coalition). Il
s'agit notamment de la généralisation du racket, de l'obligation, dans
certains villages, de marier une fille par famille avec un musulman,
l'interdiction tacite de porter des signes religieux chrétiens,
l'enlèvement et parfois la torture de représentants des églises et de
la destruction d'églises par les milices sunnites. La communauté qui se
trouvait dans la partie centrale du pays et la région de Mossoul a, en
grande partie, trouvé refuge au Kurdistan Irakien et à l'étranger. Le
dernier symbole d'envergure a été l'enlèvement en février 2008, puis
l'assassinat, de l'archevêque chaldéen de Mossoul, Paulos Faraj Rahho, qui était opposé à l'introduction de la charia dans la loi irakienne.
Les positions du gouvernement irakien alimentent parfois aussi le conflit. C'est le cas des attaques à la marge, des raids et détentions de membres des branches du Mouvement Sadr, surtout ceux qui ne respectent pas forcément la hiérarchie du mouvement et s'attaquent au gouvernement (ces raids sont parfois le fruit des rivalités entre les forces politiques chiites de l'ISCI, le Mouvement Sadr et le Parti Islamique Dawa du Premier Ministre Malili). Ces attaques minent le faible contrôle de la hiérarchie sur le mouvement et augmentent le risque d'une extension du conflit par manque d'interlocuteurs avec qui négocier. Cependant, ces actions, même si incohérentes avec la stratégie globale, notamment celle de l'armée américaine, sont inévitables car il s'agit d'effectuer, dès que l'occasion se présente, des démonstrations de force afin d'assurer une certaine légitimité au gouvernement, au delà de son appui par les américains et probablement par les iraniens (via la représentation politique du Mouvement Sadr) et essayer de réduire la faiblesse de l'équipe dirigeante face aux autres groupes politiques institutionnels. Le cercle vicieux dans lequel se trouve le gouvernement, celui d'actions indépendantes en usant de ses pouvoirs régaliens limités (police, justice, militaire) afin de démontrer son existence réelle aux irakiens, même lorsque ces actions contribuent à déstabiliser davantage le pays, entamer le capital réussite (déjà relativement faible) de l'armée américaine, et accélérer le départ de troupes étrangères qui le soutiennent, est inévitable, faute de réussir à réintégrer toutes les forces politiques et militaires locales et régionales au sein de ses institutions. La réintégration des anciens fonctionnaires et militaires baasistes, issus du régime de Saddam Hussein, dans les ministères et l'armée (ils en avaient été écartés suite à l'invasion de 2003, pour remplacement par une Autorité Provisoire, ce qui avait provoqué la chute de l'organisation institutionnelle du pays) démontre la faiblesse du gouvernement à majorité chiite, obligé, sous la pression internationale, de pactiser avec ses anciens ennemis. Bien que cette action participe d'une stabilisation progressive du pays, son effet est minime car la mesure exclue les baasistes ayant pu rejoindre les forces insurgées, ceux-là même qui ont préservé et étendu une forme de pouvoir dans l'Irak post-baasiste. Du point de vue structurel, le gouvernement irakien est géré par une troïka au sein du Conseil Présidentielle (un kurde, un sunnite et un chiite) et un Premier Ministre, Nouri Al Maliki . Cependant, il s'agit, pour l'essentiel d'une façade qui masque la difficulté à mettre en oeuvre une politique cohérente au sein d'un gouvernement dominé par des chefs locaux cherchant à maximiser leur pouvoir au sein des instances gouvernementales et par des intérêts géopolitiques cherchant à contrôler la part nationale des ressources pétrolières. La seule décision importante prise récemment concerne la tenue, pendant l'hiver 2008, de nouvelles élections provinciales qui pourraient permettre une réintégration des sunnites et des chiites sadristes dans les institutions du pays (les deux communautés avaient boycotté le dernier scrutin).
En ce qui concerne les stratégie de sortie de crise, les élections présidentielles américaine auront d'abord servi de catalyseur pour provoquer le début de retrait des forces américaines en Irak, dont George W. Bush s'est partiellement fait l'écho avec un premier retrait partiel d'ici l'été 2008 (les forces militaires américaines, poussées au maximum de leur capacité de déploiement, ne pouvant perdurer sous cette capacité maximale pendant longtemps), pour ensuite revenir à un scénario plus réaliste, lorsque les débats sont devenus plus techniques (Barack Obama aura fait évoluer sa position sur le retrait total des troupes en 4 mois à un retrait important en 16 mois avec le maintien d'un important contingent au Koweït) ou le refus de retrait (position de John McCain). C'est dans ce cadre que l'ancien Secrétaire d'Etat de Jimmy Carter, Zbignew Brzezinski aura signé une tribune, se faisant l'écho d'une part croissante de la population et des politiques américains, appelant au retrait plus rapide des forces militaires américaines, qui n'auraient jamais du être déployées en Irak, et ne font, selon lui, qu'envenimer davantage le conflit, désagréger la société irakienne, attiser les positions anti-occidentales dans le monde arabe, et augmenter la puissance de l'Iran dans la région. Il explique que l'impasse actuelle, dans les relations entre chiites et sunnites en Irak, est le produit de l'occupation américaine et non d'actions terroristes liées à Al Qaïda qui auraient visé les Etats-Unis avant l'invasion du pays. Il considère que le retrait militaire américain est aussi devenu nécessaire pour cause de coût prohibitif de l'occupation (estimé à $500 milliards début 2007). Pour préparer ce retrait, il considère qu'un traité d'assistance devra être mis en place avec le gouvernement irakien, qui doit prévoir une assistance en cas d'ingérence iranienne et une aide continue pour les forces armées irakiennes, notamment dans leurs actions contre Al Qaïda. Par ailleurs, il reprend la formule utilisée par tous les candidats démocrates qui souhaitent assurer la stabilité de la région en négociant directement avec les voisins de l'Irak, l'Iran et la Syrie (voir billets sur la politique étrangère de Barack Obama et Hillary Clinton).
Les arguments de réplique républicains concernent avant tout le risque géostratégique que représenterait un retrait - même partiel - des forces américaines en Irak, notamment pour Israël et dans le cadre d'une stratégie de plus en plus tournée vers le containment de l'Iran et de la Syrie. Dans le cadre d'un changement d'orientation officiel de la politique étrangère américaine après la prochaine élection présidentielle, l'administration Bush a déjà préparé la suite des opérations en Irak, même dans le cadre d'un retrait conséquent des forces américaines, qui ne seraient plus à même d'assurer des missions sécuritaires dans les villes irakiennes. Cette stratégie passe par la construction en cours d'une nouvelle ambassade et de bases militaires permanentes disséminées à travers le pays de manière à protéger les sources énergétiques, les pipelines, et les principales institutions gouvernementales, permettant ainsi d'affirmer, quelle que soit la dégradation de la situation sécuritaire sur le terrain, qu'il y a bien une continuité institutionnelle irakienne, quitte à laisser l'Etat irakien devenir, potentiellement, un Etat fantôme, en protégeant le Kurdistan et ses ressources pétrolières directement, et en laissant l'Iran, dans le cadre d'une entente cordiale, contrôler le sud chiite mais pas ses ressources pétrolières, à portée de main de bases américaines au Koweït.
De plus, nous assistons à une privatisation des efforts de guerre qui se poursuivra probablement même après le début du retrait officiel américain (ce qui rendrait ce retrait inexistant sur le terrain, mais maintiendrait le coût de l'occupation). Plusieurs exemples existent, dont les plus notoires sont les moyens déployés par la société privée de mercenaires Global Strategies Group pour protéger l'aéroport de Bagdad, essentiel pour l'acheminement de matériel et de troupes en Irak, et la Zone Internationale ("Zone Verte") dans laquelle se trouvent les institutions gouvernementales, l'ambassade américaine (devenue la plus grande du monde, qui a la réputation de gérer l'ensemble des relations internationales du pays, des efforts de reconstruction, ainsi que sa politique énergétique) et le gros des troupes internationales à Bagdad. Ainsi, une guère de dimension considérable, dont les enjeux internationaux sont le contrôle des ressources énergétiques et la (dé)stabilisation régionale, peut s'autofinancer et se réaliser par le biais de forces non étatiques: mercenaires internationaux, groupes armés régionaux, flux énergétiques transnationaux.
Le nombre d'excès de morts depuis le début de la guerre d'Irak
varie énormément en fonction des sources d'information (150 000 selon
les Nations Unies, 400 000 morts selon le Ministère de la Santé
Irakien, plus d'un million de morts selon Opinion Business Survey),
et encore plus si l'on prend les estimations basses de l'armée
américaine ou des médias traditionnels. Cette variation s'explique par
les informations insuffisantes utilisées dans les estimations de
l'armée (qui ne compte pas de manière systématique les morts civils
irakiens), des médias traditionnels ou de ceux qui s'en servent comme
source principale d'information (qui n'ont pas les moyens de suivre
l'ensemble des pertes civiles ou collatérales), les estimations factuelles de l'ONU, Haut Commissariat pour les Réfugiés
qui ne prennent en compte uniquement les entrées dans les morgues et
hôpitaux, les estimations sous-estimées du Ministère de la Santé
Irakien qui ne compte que les civils passant par les services de santé
de l'Etat (nombre de morts irakiens ne passent pas par les morgues ou
par les services de santé, notamment les combattants des milices et les
populations les plus pauvres ou éloignées des centres villes - tendance
déjà remarquée lors du conflit algérien) et les estimations
internationales indépendantes (les plus élevées) qui sont réalisées sur
des bases statistiques (par rapport au nombre de morts moyens d'avant
guerre, et au nombre de morts précédant les embargos d'Irak). Dans tous
les cas de figure, le nombre de morts reste considérable pour un
conflit de cette envergure à l'époque des armes conventionnelles
"intelligentes" (rapporté à la population, le nombre d'attaques et la
durée du conflit). Les statistiques démontrent cependant une baisse
considérable du nombre de morts depuis mai 2007. A l'inverse, le nombre
de déplacés, fait du conflit irakien un des plus complexes à gérer
(hors Afrique) pour le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés
(HCR) avec un nombre avoisinant les 4,8 millions de réfugiés,
principalement répartis sur une dizaine de pays, dont cinq des six
voisins irakiens (l'exception notable est le Koweït), et notamment deux des pays les plus pauvres de la région, la Syrie (jusqu'à 1,5 millions) et la Jordanie
(jusqu'à 0,5 millions), sans parler des réfugiés internes en Irak (2,5
millions). On estime que la population irakienne est maintenant de 27
millions d'habitants et que dans certaines régions, dont Bagdad,
jusqu'à 40% des familles ont perdu un de leurs membres pour cause,
directe ou indirecte, de guerre.
Quindi... Le conflit irakien,
devenu un des plus complexes du Moyen-Orient compte tenu de la
démultiplication des acteurs, de leur faible cohérence stratégique dans
le temps, et du manque d'historique pour analyser correctement les
stratégies à long terme des acteurs, hormis les difficultés
inter-confessionnelles, les agissements d'Al Qaïda en Irak et la
défense de parcelles d'un territoire fragmenté selon de nouvelles
lignes de partage, n'est pas prêt de se terminer. La stabilisation de
façade actuelle ne fait que masquer les tensions sous-jacentes au sein
de chaque mouvement (chiite de l'Armée du Mahdi, sunnites de l'Armée
Islamique en Irak, de l'Etat Islamique d'Irak, Sahwa, Réveil d'Anbar,
Al Qaïda, PKK, gouvernement irakien, coalition internationale, armée
américaine) qui pourraient à tout moment repartir. Un des principaux
éléments stabilisateurs récents a été la reconnaissance par les
américains et le gouvernement irakien du statu quo sur le terrain de
chaque groupe armé (Armée du Mahdi dans la région de Bagdad et le sud
du pays, Armée Islamique en Irak dans le triangle sunnite,
gouvernement fédéré au Kurdistan Irakien), en leur laissant les tâches
de sécurité et administration locale (les forces de la coalition
restent cantonnées dans leurs bases régionales), voire de relations
extérieures (dans le cadre des relations entre le Kurdistan Irakien et
la Turquie, et entre le Mouvement Sadr et l'Iran), et en apportant un
soutien matériel (acheminement de l'aide internationale) et financier
quand cela peut contribuer à la normalisation des relations et la
diminution de l'influence d'Al Qaïda en Irak. A l'inverse, le manque
d'interlocuteurs fiables chez les groupuscules opérant à l'ouest du
pays et dans les agglomérations, qui usent pour la plupart de méthodes
dites de terreur, de pillage ou d'enlèvement ne peuvent faire l'objet
d'une pacification, d'autant plus s'ils sont financés de l'extérieur
(Syrie, Iran, Al Qaïda, autres groupes terroristes internationaux,
autres puissances islamiques de faible envergure). Les actions d'Al
Qaïda en Irak pourraient soit s'intensifier, soit faire l'objet d'une
coalition entre sunnites, chiites et kurdes qui chercheraient à
l'expulser du pays. Le retrait des forces internationales (dont les
principaux éléments australiens, britanniques et bientôt américains,
qui devraient réduire leurs troupes de 30 000 soldats dans les neuf
prochains mois) ira probablement de pair avec un regain de tension dans
les zones contrôlées par ces groupuscules. Entre temps, toutes les
puissances régionales dont la Turquie, l'Iran, la Syrie et le Koweït
placent leurs pions respectifs pour la période post-occupation
(massive) américaine.
Le maintien du statu quo irakien semble donc très peu probable, à moins d'une intégration rapide des forces provisoirement alliées (Armée du Mahdi, Armée Islamique en Irak, Sahwa, Réveil d'Anbar), de manière officielle et permanente, dans les institutions irakiennes, avec le pouvoir démesuré que cela engendrerait, d'une représentation politique pouvant s'appuyer sur une force armée bien ancrée sur le terrain. Une intégration de ces milices armées au sein de l'armée irakienne semblerait peu probable car il s'agit bien de l'assise de pouvoir de ces groupes, qu'ils ne peuvent laisser échapper aussi facilement. Pourtant un certain espoir subsiste d'une intégration future de ces groupes, comme ce fut le cas pour l'Organisation Badr shiite (branche armée du groupe politique shiite ISCI, forte de 10 000 hommes), qui a intégré les institutions politiques du pays, l'armée et la police, et garde un contrôle privilégié, à travers ses milices, de la zone de Kerbala (ce qui soulage les forces américaines mais sape la prise de contrôle du territoire national par l'armée et le gouvernement irakiens). La situation semble donc, pour le moment, se diriger soit vers une instabilité politique permanente, à l'image des situations libanaise et palestinienne, soit vers une fragmentation de facto de l'Irak en territoires de faible envergure avec des éléments de puissance inégaux, pouvant faire l'objet de coalitions changeantes, et de guerres à géométrie variable. L'appui occidental au gouvernement irakien et au Kurdistan (quel que soit le futur président américain et la réorientation de la politique étrangère américaine), ainsi que l'appui des puissances régionales à chacun des groupes politiques / groupes armés, et d'Al Qaïda a sa branche irakienne, devraient empêcher une fragmentation totale comme ce fut le cas en Somalie, mais pourraient favoriser la séparation progressive du territoire en plusieurs entités (Sud Chiite, Centre mixte à domination sunnite, Nord Kurde et Chrétien), comme l'Ethiopie / Erythrée, le Soudan (voir billet) et le Nord de la Somalie (Somaliland et Puntland). Certains analystes se demandent si c'est la stratégie poursuivie par le Pentagone depuis le début. Entre temps, l'Irak continuera d'être un terrain d'entraînement privilégié pour les terroristes de toutes origines, l'occupation attisant la violence et plongeant le pays dans un cycle de guerre civile...
* Photo de l'Army Media Center sous licence Creative Commons2.0 - je place cette photo en haut d'article, sachant pertinemment qu'elle participe d'une image d'entente culturelle que veut donner l'armée américaine, mais le contraste entre la petite fille et le soldat surprotégé qui craint la moindre incursion à l'extérieur des bases américaines (voire même à l'intérieur de la "zone verte") me fait sourire.
Carte sous licence GNU FDL Version 1.2
** L'Administration américaine a elle-même précisé dans un rapport détaillé du Pentagone qu'il n'existait pas de "connexion directe" entre Al Qaïda et le régime de Saddam Hussein (et ce malgré les insinuations précisant le contraire d'avant-guerre)






















Merci ;)
Rédigé par: vincent15 | 05 avril 2008 at 18:19