L'élection présidentielle au Monténégro du 6 avril 2008, la première depuis l'indépendance de cette ex-république yougoslave de 680 000 habitants en mai 2006, a confirmé, dès le premier tour, la réélection du candidat socialiste, Filip Vujanovic (du Parti Démocratique des Socialistes DPS) qui a obtenu 52,3% des voix. Sa candidature, et l'alliance avec le Premier Ministre Milo Djukanovic, qui avait accédé au poste en 1991 à 29 ans (et revient pour la cinquième fois après une vacance de 17 mois pour s'occuper de ses affaires personnelles, et d'une accusation de collusion avec la mafia des Pouilles formulée par la justice italienne qui vient d'abandonner les charges), favorisaient une intégration rapide du pays dans l'Union Européenne, qui a déjà signé un accord de stabilisation et d'association (ASA) en octobre 2007 (lors de l'institutionnalisation de la nouvelle constitution), afin de consolider les acquis récents en matière de stabilité sécuritaire et croissance économiques et éviter une reprise des rivalités ethniques. Bien que la fonction présidentielle soit avant tout celle d'une représentation extérieure du pays, cela confirme la satisfaction globale des monténégrins sur les orientations géopolitiques et géoéconomiques engagées par leur pays depuis sa séparation de la fédération de Serbie et du Monténégro.
L’indépendance du Monténégro en mai 2006 était l’avant dernier pallier de la décomposition de l’ex-Yougoslavie (voir billet) ; elle mettait fin à l’Etat chimérique de la Communauté d'Etats Serbie et Monténégro crée en 2003 (avec une clause de sortie qui pouvait s’exercer trois ans après la création de l’Etat, que le Monténégro a donc utilisé en toute légalité internationale) sur les ruines de la Yougoslavie avec l’appui insistant de l’UE, en échange d’une voie rapide pour l’adhésion à l’Union, sous réserve d’une pleine coopération avec le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPY). Le blocage du processus d’adhésion à l’UE pour la Serbie décrété en mai 2006 pour cause de non coopération avec le TPY n’a cependant pas affecté le Monténégro qui a pu poursuivre son chemin.
Cette indépendance, bien qu’elle n’ait pas été contestée avec véhémence par la Serbie, grâce aux efforts déployés par Javier Solana, le Haut Représentant pour la Politique Extérieure (PESC) de l’UE, était tout de même le fruit d’un vote serré (50% de participation minimale - 86,5% ayant voté - et un résultat supérieur à 55% pour être validé, le résultat final était de 55,53%). Elle contribuait, malgré la fragmentation supplémentaire, à stabiliser la sous-région des Balkans de l’ouest grâce à la politique d’association et d’adhésion dans l’UE, souhaitée, contrairement à la Serbie, par la majorité des monténégrins (y compris ses minorités serbe, albanaise, croate et bosniaque). Les efforts déployés par le Président Serbe, Boris Tadic, à l’inverse de son Premier Ministre Vojislav Kostunica qui faisait la moue, pour réduire la fracture, en visitant le Monténégro post-indépendance, ont facilité la transition pacifique. Cette entente entre les principaux dirigeants serbes et monténégrins s'explique aussi par leur historique commun de résistance face aux actions guerrières de Slobodan Milosevic, malgré leur appartenance, pour certains d'entre eux, au même parti que le défunt leader serbe. Cependant les nationalistes serbes, les principaux médias du pays, ainsi que les éléments "unionistes" du Monténégro (ethniquement serbes votant pour le Parti Populaire Socialiste de Predrag Bulatovic) avaient, à plusieurs reprises, laissé entendre leur opposition à l’entrée du Monténégro dans le giron de l’UE au détriment d’une union avec la Serbie, et ce, malgré les promesses réalisées à l’UE par toutes les parties (participation et respect du résultat), y compris la Serbie, de respecter le résultat du référendum. A l’image de ce qui s’est passé pour le Kosovo en 2008, le cafouillage au plus haut niveau de l’Etat serbe, lors de la prise d’indépendance du Monténégro en 2006, démontrait le manque de préparation pour cette éventualité (pourtant probable) et le manque de compréhension, à l'époque, du nouvel environnement international post-Milosevic de l’équipe dirigeante. Les monténégrins d’origine serbe se sont récemment fait entendre, après la reconnaissance par 38 pays de l’indépendance du Kosovo (voir billet), sur la possibilité d’unir tous les morceaux de territoires qui seraient majoritairement peuplés de serbes (Serbie, République Serbe de Bosnie, territoires Leposavic, Zveçan, Zubin Potok et Strpce du Kosovo, territoires serbes au Monténégro) afin de compenser la création de l’Etat kosovar par une Fédération Serbe. Tous ce mouvements internes au « monde serbe » confirment d’une certaine façon la crainte de voir une radicalisation de la politique serbe, s’éloignant ainsi de la possibilité d’un nouvel équilibre régional au sein de l’UE, crainte renforcée par la remise en jeu du mandat du Premier Ministre Serbe nationaliste, Vojislav Kostunica, lors d’élections devant se tenir en mai 2008.
Du point de vue géographique, l’indépendance du Monténégro signifiait une plus grande cohérence de gestion de certains territoires, comme la Péninsule de Prevlaka (à la frontière entre le Monténégro et la Croatie, qui faisait l’objet de disputes entre la Serbie et la Croatie vieilles de 15 ans pour cause de proximité de bases militaires et navales), le nouvel Etat étant plus neutre envers les populations de ses deux voisins compte tenu de sa composition multiethnique (à l’inverse de la Serbie et de la Croatie qui favorisent ouvertement leurs populations majoritaires, bien qu'ils soient signataires des convenions du Conseil de l'Europe sur le respect des minorités). Ce genre d’apaisement a permis au cours des deux dernières années la mise en place de relations stables entre le Monténégro et tous ses voisins de la région, notamment la Slovénie (membre de l’UE), la Croatie (candidate pour l’adhésion à l’UE et nouveau membre de l’OTAN), le Kosovo (sous protection de l’OTAN et l’UE), la Macédoine (candidate pour l’adhésion à l’UE et à l’OTAN, qui dépend exclusivement de son différend avec la Grèce) et l’Albanie (membre de l’OTAN, futur candidat à l’UE), tous satisfaits de voir le projet de "Grande Serbie" disparaître au fur et à mesure. Ces relations stables permettent au Monténégro, malgré son indépendance récente, de se retrouver à la tête des pays candidats à l’UE et l’OTAN (voir billet), à l’inverse du Kosovo qui devra attendre des années ou des décennies (à l’image de la situation d’équilibre instable dans laquelle se trouvent la Géorgie et l’Ukraine). Par contre, le petit Etat rencontre toujours une opposition de la part de certains Etats de l’UE, comme l’Italie et l’Espagne, qui craignent que sa petite taille le rende non-viable, qu’il devienne une proie du crime organisé comme l’Albanie, ou qu’il serve de précédent pour la dissolution du modèle fédéral (souhaité par les régions catalane, basque et padane) bien que ces craintes soient tempérées par les bonnes relations de voisinage du nouvel Etat.
La
division de l'opposition lors du récent scrutin présidentiel est de bon
augure pour le pays car un seul parti représentait clairement des
intérêts ethniques. Bien qu'il soit arrivé deuxième, le Mouvement de la
Liste Serbe (SL, une fédération de sept partis politiques et mouvements pro-serbes) d'Andrija Mandic,
n'a récolté que 19,3% des voix alors que le pays compte une part de
population s'identifiant en tant qu'ethniquement serbe, de 30%. La
Liste Serbe prônait l'obtention de la nationalité serbe pour les serbes
du Monténégro, la promotion de la langue serbe (plutôt que le dialecte monténégrin),
et la protection de l'église orthodoxe serbe du Monténégro. Ainsi, la
plateforme pro-européenne de l'équipe gouvernementale de Filip
Vujanovic et Milo Djukanovic correspond bien à un choix géostratégique
de la population (allant bien au delà des 40% de la population se
définissant comme ethniquement monténégrine). Cependant, cette
coalition, bien que victorieuse, est à la merci de chocs extérieurs
comme l'indépendance du Kosovo. Les monténégrins albanophones (7% de la
population), qui avaient permis l'indépendance du Monténégro,
souhaitent une reconnaissance rapide du Kosovo, à l'inverse des serbes
du Monténégro.
Les questions économiques et monétaires ne peuvent pas être dissociées de ce scrutin particulier car il s'agissait avant tout de valider les options, dont certaines ont des conséquences sociales dures, pour une pré-adhésion dans l'UE. Les investissements conséquents réalisés dans le pays depuis 2003 par les pays membres de l'UE (mais aussi la Russie et l'Ukraine), surtout dans le secteur du tourisme, ont permis un niveau de croissance exceptionnel (6,5% en 2006 et 6% en 2007), la diminution du chômage (14,7% en 2007 par rapport à 34% en 2006) et l'augmentation de la valeur des biens immobiliers; mais l'augmentation des prix des loyers et des biens importés (le taux de couverture des importations par les exportations étant de 34% entre mai 2006 et mai 2007), le retournement de la conjoncture économique mondiale, ainsi que l'utilisation de l'euro comme monnaie courante, pourraient compliquer l'avenir économique du pays (bien que le Monténégro soit devenu membre du FMI et de la Banque Mondiale en 2007). La dépendance de l'industrie agro-alimentaire monténégrine envers les consommations serbes pourrait aussi devenir problématique (ainsi que son adaptation progressive à la PAC). Avec la question récurrente de la corruption, qui représentait l'essentiel de la plateforme électorale du troisième candidat, Nebojsa Medojevic (du Mouvement pour les changements, PZP, qui a obtenu 17,7% des voix), l'économie pourrait devenir un point problématique du dossier monténégrin auprès de l'UE, surtout après la persistance de la corruption observée en Roumanie et Bulgarie plus d'un an après leur adhésion à l'UE. La nébuleuse d'intérêts du Premier Ministre monténégrin explique ces accusations de corruption (notamment sur le trafic de cigarettes qui prospérait dans la région jusqu'en 2000); ses intérêts économiques s'étalent dans les domaines bancaires, touristique et immobilier bien qu'il précise avoir délégué la gestion à des tiers et qu'il n'existe pas de conflits d'intérêts. Ces questions, critiquées par Bruxelles dans son dernier rapport sur l'état du dossier d'adhésion du Monténégro (les remarques sur le manque de transparence économique et politique et le manque de moyens des policiers monténégrins en matière de lutte anti-corruption ont permis la mise en place d'une commission anti-corruption au Monténégro en février 2007) ne remettent cependant pas en cause la gestion du Premier Ministre en poste compte tenu du rôle stabilisateur exceptionnel joué par Milo Djukanovic pendant toute la période d'instabilité dans les Balkans (on le considère souvent comme le politicien le plus habile de la région).
Quindi… A l’inverse du Kosovo, le processus d’indépendance du Monténégro aura été exemplaire et ce, grâce à une historie institutionnelle moins complexe (Milosevic n’avait jamais remis en cause le statut du Monténégro), une intervention rapide et efficace de l’UE (une diplomatie de tous les moments engagée par l’équipe de Javier Solana, usant de ses appuis diplomatiques slaves dans la sous-région), une multiethnicité respectée par tous les intervenants (dont les monténégrins représentant 43% de la population), une volonté de transparence de certains ministres serbes (notamment le Ministre de la Défense serbe qui s’était engagé à ne pas intervenir quel que soit le résultat) permettant la création d’une commission référendaire (RKK) indépendante sous présidence du représentant de l’UE (le slovaque Frantisek Lipka, venant renforcer l’équipe du représentant spécial de l’UE au Monténégro, un autre slovaque, Miroslaw Lajcak, tous deux avec une expérience directe de la dissolution d’entités fédérales) , une incompréhension des forces en jeu de la part de l’exécutif serbe (contrairement au Kosovo qui concentrait toutes ardeurs nationalistes serbes et où la majorité kosovar était écrasante, le gouvernement serbe pensait pouvoir obtenir plus de 45% des voix lors du référendum pour l'indépendance du Monténégro) et un suivi des médias en leur imposant un code de conduite afin d’éviter des dérives populistes et nationalistes. Il n’aura pas empêché la dénonciation par les deux camps de pratiques jugées indignes, malgré une supervision de l’OSCE (comme les accusations de la part des nationalistes serbes à l'encontre des albanophones et des musulmans; ou les peurs suscitées injustement sur le non paiement des retraites, pertes des propriétés serbes au Monténégro ou inversement, etc.).
Le rêve d’une "Fédération Serbe" couvrant des territoires peuplés majoritairement de serbes en Serbie, Bosnie, Kosovo, Monténégro n’a aucun sens. Ce serait non seulement le meilleur moyen de déstructurer le travail réalisé depuis 20 ans dans les Balkans par la Communauté Internationale et les principaux Etats de la région, et ranimer la guerre des Balkans, mais aussi un moyen de créer un précédent déstructurant pour tous les Etats du monde dont la population ethniquement hyper-majoritaire est répartie sur plusieurs pays (Hongrie, Macédoine, Albanie, Allemagne, Pologne, Russie, Turquie, Iran, Chine, Mongolie, Corée, Ethiopie, Soudan, Congo, Mexique, Pérou, Bolivie etc.). La référendum indépendantiste monténégrin aura eu cela de bon qu’il aura permis un débat ouvert sur les facteurs de résistance nationaliste de la part de la minorité serbe, notamment les guerres des années 90 en ex-Yougoslavie et les actions de certains chefs de guerre comme Ratko Mladic et Radovan Karadzic (né au Monténégro), mais aussi un débat sur l’avenir du Monténégro et son appartenance à l’UE et l’OTAN. C’est la deuxième partie de ce débat, sur l’avenir du Monténégro, qui aura été repris pendant l’élection présidentielle de 2008. L’expérience des deux dernières années, au sein d’un Monténégro indépendant et non membre de l’UE ou de l’OTAN, aura aussi servi à apaiser les craintes de la minorité serbe au sujet d’une séparation du Monténégro en deux entités, qui auraient été rattachées à la "Grande Croatie" et la "Grande Albanie". L’inverse sera tout aussi vrai, les actions du Président serbe Boris Tadic auront apaisé les craintes d’un retour de la "Grande Serbie" qui dépècerait le Monténégro.
Bien que l'élection présidentielle se soit bien déroulée, ainsi que le processus constitutionnel terminé en octobre 2007, et que le Monténégro ait confirmé son intention d'adhérer à l'UE et à l'OTAN, plusieurs points devront être clarifiés avant une adhésion aux deux organisations. D'une part, est-ce que le Monténégro est économiquement viable séparé de son "grand frère" serbe, surtout si ce dernier décide de se maintenir à l'écart de l'UE après les élections de mai prochain? D'autre part, est-ce que la gestion économique du gouvernement actuel, qui s'apparente à la gestion d'une entreprise mais fait l'objet de soupçons de corruption, pourra faire face à une adhésion à l'UE avec tous les critères économiques contraignants que ce la représente? Finalement, du point de vue géopolitique, le Monténégro subit des chocs géopolitiques en provenance des autres pays balkaniques, liés aux différentes minorités du pays. Est-ce que l'OTAN et l'UE arriveront à stabiliser cet Etat au même temps que la Macédoine et le Kosovo pour finalement permettre aux Balkans de l'Ouest de dépasser la période des grands déséquilibres démarrée il y a presque 20 ans (ou 100 ans diraient certains historiens)? Entre temps, le Monténégro bénéficiera progressivement de tous les acquis de l'ASA, en termes de visa (vital pour le tourisme), assistance financière (pour la réforme des institutions, la construction d'infrastructure modernes, dont la construction urgente de centrales électriques, le retour des réfugiés) ce qui lui permettra de consolider son intégration européenne mais aussi sa stabilité politique, sociale, et économique.
Pour ceux que les Balkans intéressent
particulièrement et qui lisent en anglais, je vous recommande le très
bon blog d'Ed Alexander, Balkan Baby
Photo de fester franz sous licence Creative Commons 2.0
Carte de Vladimir Varjacic sous licence Creative Commons 2.5






















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