Profitant de la journée mondiale de l'eau 2008, et dans le cadre des réflexions internationales sur la crise climatique (voir billet), il est nécessaire de se pencher sur les implications de cette crise sur les relations internationales. La première journée mondiale de l'eau avait été décrétée par l'ONU en 1992, suite au deuxième Sommet de la Terre à Rio de Janeiro et les recommandations de l'Agenda 21. Encore aujourd'hui, deux milliards d'individus sont privés d'eau potable et 5 milliards n'ont pas d'assainissements, ce qui force la question: l'eau devrait elle être un bien public mondial? Cela remettrait en cause l'équilibre actuel qui consacre 70% de l'eau potable à l'agriculture (qui s'explique par "l'eau virtuelle", la quantité d'eau consommée par les animaux et les plantes pour la production agricole qui sera, par la suite partiellement retransmise dans la consommation humaine), 22% à l'industrie et 8% pour la consommation humaine. L'objectif étant d'assurer la quantité minimale d'eau nécessaire, estimée à 50 litres par jour et par personne. Cependant, si toute la planète consommait l'eau au rythme des pays industrialisés (400 litres aux Etats-Unis avec un régime à base de viande qui consomme une quantité d'eau virtuelle importante, tout comme le fromage), la consommation d'eau douce mondiale devrait augmenter de 75%. Au delà de la gestion urbaine et agricole de l'eau et des infrastructures humaines, les implications de la crise climatique sur la gestion de l'eau seront considérables: remontée des eaux qui menacent toutes les zones inondables mais surtout les écosystèmes comme les deltas de rivières dont dépendent de larges populations pour leur gestion agricole; désertification croissante et perte de sources d'eau potable renforçant le cycle; fonte des neiges en montagne et dérèglement du cycle d'alimentation des rivières et nappes phréatiques et réduction, voire disparition des glaces en zone arctique; qui ensemble changeraient dramatiquement l'équilibre entre les eaux salées (97% des eaux de la planète) et douces (3% des eaux de la planète dont 2% sous forme glacée). Le sujet est tellement vaste qu'il ne pourra être qu'effleuré ici. Le principe de l'analyse géopolitique en la matière est lié à la répartition inégale de l'eau sur la planète (neuf pays se répartissent 60% du débit annuel mondial d'eau douce) qui crée le besoin d'une gestion régionale des ressources en eau, surtout dans les pays qui connaissent déjà des conflits liés à l'eau ou qui consomment plus de 50% de leurs ressources (Palestine, Irak, Syrie, Jordanie, Arabie Saoudite, Egypte et Soudan, Libye, Tunisie, Djibouti, Malte, Pakistan, Afghanistan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizstan) ou avec de fortes inégalités internes en ressources hydrauliques (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Algérie, Australie etc.). Par ailleurs, lorsque l'on prend en compte l'eau virtuelle nécessaire à la production de biens agricoles et industriels qui seront par la suite exportés, alors les flux transnationaux d'eau deviennent beaucoup plus complexes.
L'aspect le plus abordable de la géopolitique de l'eau est l'impact des populations urbaines. Elles représentent approximativement la moitié de la population mondiale, mouvement qui s'est accéléré ces dernières décennies avec la création de mégalopoles qui ne bénéficient pas encore des infrastructures nécessaires pour la gestion équilibrée de l'eau. Les problèmes posés par ces mégalopoles sont ceux d'une urbanisation anarchique (les bidonvilles installés sur les collines aux alentours des villes comme à Mexico, Caracas ou Rio de Janeiro, détruisant les barrières naturelles de passage de l'eau sans la contrepartie nécessaire d'infrastructures de canalisation des flux hydrauliques urbains) et de la surexploitation des nappes phréatiques. Les risques liés à cette surexploitation sont exacerbés en cas de séisme, le pompage excessif des nappes crée des tassements supplémentaires dans les villes (comme ce fut le cas à Mexico en 1985), et d'inondations, l'excès d'eau ne pouvant être évacué par le biais de nappes obsolètes. Certaines agglomérations devront faire l'objet de travaux lourds, comme Bangkok qui s'est affaissé en pompant lourdement dans ses nappes phréatiques et a fait l'objet d'inondations lors du comblement de ces fosses. Les pressions démographiques ont aussi réduit considérablement les réserves d'eau douce dans certaines zones. Par exemple en Asie, principale zone consommatrice d'eau (70% de la consommation mondiale), pour cause de poids démographique mais aussi de cultures agricoles nécessitant une irrigation abondante, les réserves d'eau douce ont diminué de 50% au cours des années 90. Au niveau géographique, les principales zones touchées sont en Chine, en Inde et au Pakistan. Ces pénuries devraient s'aggraver si des systèmes de réduction des consommations, amélioration des infrastructures et de meilleure répartition ne sont pas mis en place à une échelle régionale. Encore aujourd'hui, la majorité des foyers asiatiques n'ont pas d'eau potable ou sanitaires. De plus, la qualité de l'eau est variable: 25% à 50% de la population n'a pas accès à l'eau salubre en Chine, Inde et Indonésie et 50 à 75% de la population au Laos, Népal et Bhoutan. L'utilisation d'eau non traitée dans les canaux des villes (seules 10% des eaux sont traitées dans certains pays en voie de développement) entraine de multiples maladies (virus, bactéries, parasites, diarrhées qui toucheraient approximativement 700 millions de personnes), voire des épidémies (choléra). Au Brésil, 90% des lits des hôpitaux publics sont occupés par des malades liés à la pollution de l'eau. Au delà des eaux non traitées, la forte utilisation de nitrates dans l'agriculture contribue aussi à détériorer la qualité de l'eau en zone semi-urbaine.
Des disparités importantes existent entre le nord et le sud en ce qui
concerne leurs besoins d'eau pour des activités agricoles, vitales pour
certaines économies du sud. En Afrique et en Asie, la part de
l'agriculture dans les consommations d'eau douce est très importante,
dépassant parfois les 85% (au Mali et au Tchad, pour irriguer les
productions de coton, elles correspondent à 90% des consommations
hydrauliques nationales), l'impact sur la gestion géographique des
ressources hydrauliques a souvent des conséquences néfastes sur
l'écosystème. A l'inverse, dans les pays développés, les consommations
industrielles avoisinent les 50% (atteignant 80% en Allemagne), d'où
l'importance de la réduction de l'utilisation de l'eau dans les
processus industriels et d'un traitement correct des eaux usées. Un
autre élément d'inégalité se trouve dans la production énergétique: 19%
de l'énergie mondiale est d'origine hydraulique, mais les effets des
barrages sur les écosystèmes sont souvent plus graves dans les pays en
développement, qui ne bénéficient pas des moyens économiques leur
permettant de choisir les options avec le moins d'impact
environnemental. Dans le cadre des moussons et des deltas, l'eau est
vitale à l'organisation agricole des pays (Bangladesh, Egypte, etc.).
Certaines oeuvres humaines comme le barrage d'Assouan en Egypte, ou le barrage des Trois Gorges en Chine, ont déréglé le système écologique. C'est le cas du limon fertilisant du delta du Nil,
en aval du barrage, qui est en récession et diminue les capacités
agricoles naturelles de la région (créant un besoin en engrais
chimiques avec des effets polluants), ou encore des pertes colossales
par évaporation et de l'absence de drainage du sel en amont, dans les
lacs artificiels crées par les barrages. Dans des pays avec de fortes
pluies saisonnières, la forte densité de population et la mauvaise
gestion urbaine aggravent les inondations majeures qui peuvent causer
des milliers de morts. C'est régulièrement le cas de Dhaka au Bangladesh lors des moussons. Certains cas de sècheresse sont des conséquences directes du
détournement des sources pour irriguer des plantations agricoles avec,
en conséquence une salinité croissante qui détruit la faune et la flore
marines, détruisant le secteur de la pêche. C'est ce qui s'est passé en
Mer d'Aral (Russie) et au Lac Tchad. Par ailleurs, la masse de dioxyde
de carbone absorbée
par les océans est en augmentation. Sa transformation en acide
carbonique au contact de l'eau de mer diminue l'alcalinité de l'eau,
changeant l'écosystème et le cycle de vie et de reproduction de la
faune et la flore marine (les coraux et les planctons sont les formes
marines souffrant le plus de l'acidification de la mer). Le même type
d'effets est prévisible à long terme avec le réchauffement des océans.
La crise climatique a aussi intensifié la crise de l'eau, des
éléments comme la désertification, la montée des eaux et la disparition
de la calotte polaire nord agissent de plus en plus comme des facteurs
exogènes de plus en plus présents. L'aridification (dégradation du sol
et de la végétation) totale liée à la désertification, amplifié par le réchauffement de la planète et le surpâturage,
pourraient provoquer des migrations considérables (50 millions de
personnes dans les 10 prochaines années) de populations vivant dans les
zones potentiellement touchées (pouvant représenter, à long terme, jusqu'à deux milliards de personnes selon l'Université des Nations Unies).
Une meilleure gestion des terres agricoles, des ressources hydrauliques
et une réorientation de l'activité humaine locale permettraient
pourtant de freiner, dans de nombreux cas, cette avancée du désert. La
crise climatique telle que décrite par le GIEC intègre aussi une augmentation du volume de l'eau
et une augmentation du niveau de la mer (18 à 59 centimètres d'ici
2100) due à son réchauffement (dilatation thermique) et la fonte des
calottes glaciaires continentales (qui se fera sentir à long terme).
Les effets potentiels seront une plus grande humidification, changeant
la thermodynamique atmosphérique et augmentant la puissance des
précipitations aux latitudes élevées, au même temps qu'elle diminuera
dans les régions subtropicales et un lent changement de la circulation thermohaline (gulf stream
etc.). Dans tous les cas de figure, l'élévation du niveau des mers se
poursuivra (un ou deux centimètres par décennie), même après la
stabilisation de la température moyenne du globe, notamment à cause de
la fonte des calottes polaires et du Groenland, phénomène qui se
déroule sur des décennies voire des siècles. Certaines zones, notamment
les îles du Pacifique ou de l'Océan Indien pourraient, à terme, être
complètement submergées (l'effet de la montée des mers étant doublé par
un effet de subduction, un enfoncement des terres dans l'océan, comme
c'est le cas sur les îles Tuvalu).
On redoute aussi les effets d'un accroissement des températures
moyennes sur les eaux continentales. Elles pourraient augmenter
l'érosion, la turbidité et l'eutrophisation
des bassins d'eau douce, et changerait ainsi les écosystèmes et la
répartition géographique des consommations d'eau douce, avec des
besoins industriels croissants pour rendre certains points d'eau douce
potables. L'investissement mondial annuel en infrastructures de l'eau,
représentant $500 milliards actuellement, devrait donc encore augmenter.
Au niveau des conflits latents pour cause d'eau (le Jourdain, la Mer Morte, le lac Tchad, le lac Nasser, le Tigre et l'Euphrate etc.), une gestion régionale de cette ressource est la seule manière de franchir le pas et éviter les conflits qui ne peuvent que perdurer dans le temps (les ressources en eau ne peuvent pas être saisies sans conséquences importantes pour les populations locales, leur développement humain et économique, surtout quand il s'agit de gestions discutables de cours d'eau en amont). De nombreux exemples réussis existent, prenant des formes d'organisation multiformes, qui pourraient servir de précédents pour de futures gestions régionales des ressources hydrauliques:
- la Commission Centrale pour la Navigation du Rhin, la plus vieille organisation internationale chargée d'assurer la navigabilité du fleuve;
- la Commission du Danube(une organisation intergouvernementale siégeant à Budapest), chargée de gérer tous les aspects environnementaux et économiques du fleuve qui traverse 10 pays, avec un bassin versant regroupant neuf autres pays;
- le Conseil des Etats de la Mer Baltique qui regroupe 12 pays;
- l'Autorité Liptako-Gourna gérant les ressources minières, énergétiques et hydrauliques de la zone sahélienne frontalière enclavée entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger (dont les ressources actuelles sont tournées vers l'agriculture);
- l'Autorité du Bassin de la Volta entre les 6 pays ouest- africains traversés par le fleuve, avec une organisation chargée de gérer de manière intégrée les ressources et l'écosystème du bassin;
- l'Union du Fleuve Mano entre les le Libéria, le Sierra Leone et la Guinée (avec une existence théorique entre 1973 et 2004 pour cause de guerres régionales, qui a depuis été relancée)
- le Comité Inter-Etat de lutte contre la Sècheresse au Sahel (CILSS) qui gère des projets de sécurité alimentaire et lutte contre la désertification en Afrique Sahélienne;
- l'Organisation du traité de Coopération Amazonienne, qui cherche à assurer de manière rationnelle entre les 8 pays sur lesquels s'étend la forêt amazonienne, le développement durable de la zone avec une exploitation des richesses de la forêt et une protection de son écosystème;
- le Conseil de l'Arctique, un forum intergouvernemental pour le débat entre les huit gouvernements de la zone et les six communautés arctiques indigènes. Ce dernier n'aura cependant pas réussi à limiter l'exploitation commerciale des ressources de l'arctique, comme cela a été le cas pour l'Antarctique;
- le Système du Traité de l'Antarctique, signé par 46 pays depuis 1959, désigne l'Antarctique comme une réserve naturelle sur laquelle les activités militaires et économiques sont interdites.
Quindi... Cette analyse est largement fondée sur le principe du "Ceteris Paribus", mais les appels des Sommets de la Terre et de la CNUCED semblent commencer à porter leurs fruits, avec un approfondissement des débats sur la gestion des ressources hydrauliques au sein des instances internationales et des négociations bilatérales. L'accès à l'eau potable demeure un des plus grands défis du XXIème siècle. Cependant, une meilleure gestion des ressources dans des zones sèches, l'utilisation à bon escient d'industries de désalinisation de l'eau, une amélioration qualitative des infrastructures hydrauliques et de la gestion des eaux usées, l'application d'une réglementation plus stricte en matière de pesticides et rejets industriels dans les bassins d'eau (guidant des efforts de recherche), et un encadrement des constructions en milieu urbain, en prenant en compte les risques d'inondations, pourraient représenter un réel progrès à moyen terme. Dans le cadre des actions de service public de l'eau, une piste intéressante développée par la Loi Houdin est celle de donner la possibilité aux collectivités locales de ponctionner 1% du budget municipal en eau afin de financer des actions de coopérations décentralisées en eau dans les pays en développement par le biais d'ONG (comme ce fut le cas après le Tsunami en Océan Indien en 2004). La généralisation de ce principe permettrait une accélération des programmes d'amélioration de la gestion de l'eau dans les pays en développement. Il est donc concevable que des micro-politiques et des politiques locales et régionales mieux coordonnées, généralisées à l'échelle de la planète, et tout particulièrement dans les pays en développement, puissent réduire considérablement les pressions actuelles sur les réserves d'eau douce.
Les effets potentiellement dévastateurs de la crise climatique sur
l'activité humaine, la biodiversité et la biosphère doivent être
intégrés dès maintenant dans les analyses géopolitiques. Dans le cadre
de l'eau, il s'agit d'une probable diminution des ressources en eau
douce dans la plupart des régions sèches tropicales et subtropicales
(et une augmentation en Eurasie du Nord, Canada et Alaska), une
diminution du débit des sources d'eau issue de la fonte des glaces et
des neiges, une augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes
comme les pluies torrentielles, les tempêtes et les sècheresses (et
leurs impacts sur l'agriculture). Certains éléments comme
l'augmentation du niveau des mers, avec les inondations de zones
humaines, et les changements des cycles et intensités des
précipitations et des cours d'eau sont inévitables. Ils entraîneront
des migrations conséquentes (écoréfugiés),
des besoins spécifiques en infrastructures (à l'image de se qui se
prépare à Venise) et des conflits exacerbées pour des ressources
naturelles comme les réserves d'eau douce, les terres arables etc. Une
grande partie de ces effets peuvent être compensés par une
planification adaptée aux circonstances locales, d'où le besoin
d'approfondir les négociations de Bali et les travaux réalisés par les
agences de l'ONU dans les pays en développement, moins à même de
prévoir les conséquences écologiques.












Un vrai article d'universitaire!...Je peux vous dire que j'ai pris mon temps et toute mon attention pour tout saisir mais merci beaucoup je suis content d'y être arrivé!
Juste histoire de relâcher la pression, voici une illustration des actions mises en place pour la journée de l'eau:
http://farm4.static.flickr.com/3169/2360935581_089d55faed_o.jpg
Rédigé par : Tom | 25 mars 2008 à 18:10
MDR :)
PS: Bravo pour ton site, je l'ai mis dans le blogroll
Rédigé par : ArnaudH | 25 mars 2008 à 18:35
Merci beaucoup! ça nous fait tous très plaisir :)
Rédigé par : Tom | 25 mars 2008 à 19:48