La colonne de 300 véhicules tous-terrains en provenance de la province du Darfour au Soudan qui a traversé le Tchad en 48 heures avant d'atteindre la capitale N'Djamena pour essayer de provoquer un Coup d'Etat fait l'objet, depuis une semaine, de toutes les spéculations. D'une part cette colonne composée, pour l'essentiel, de rebelles du l'UFDD avait non seulement obtenu refuge au Soudan mais avait probablement obtenu le financement de groupes soudanais ou du gouvernement soudanais. D'autre part, la résistance des forces gouvernementales tchadiennes a probablement été assistée par l'armée française qui dispose d'une base à N'Djamena depuis 1986 et d'un contingent armé à Abéché pour assister l'ONU. La Libye semble aussi avoir participé à cette assistance militaire. De plus, la mobilisation rapide du Conseil de Sécurité de l'ONU confirme les nombreuses ramifications internationales de ce dossier. Finalement, le calendrier de cette opération ne peut pas être étranger à la mobilisation des forces européennes de l'Eufor Tchad / RCA (voir billet à ce sujet) qui devait démarrer cette semaine. Somme toute, il s'agit bien d'une internationalisation du conflit du Tchad et du Soudan.
Cette colonne rebelle estimée à 1 500 à 2 500 hommes armés, qui a traversé la frontière tchado-soudanaise le 31 janvier, a d'abord contourné la ville d'Abéché où se trouve un contingent français en attente de renforts de l'Eufor puis a poursuivi jusqu'à Ati. Le président tchadien, Idriss Déby Itno (ancien militaire de carrière arrivé lui-même au pouvoir par le biais d'un Coup d'Etat en 1990 avec une colonne armée en provenance du Soudan) avait pris le commandement d'une colonne de forces gouvernementales de 3 000 hommes, 4 hélicoptères, et 10 chars, et tenté de prendre les rebelles en tenaille avec d'autres forces en provenance d'Abéché. La bataille qui eut lieu à Massaguet, à mi-chemin entre N'Djamena et Ati, aurait reçu l'appui d'une unité de renseignement militaire de l'armée française mais n'aura pas empêché les rebelles d'arriver jusqu'à N'Djamena le 1er février. Après avoir repositionné l'armée tchadienne aux points stratégiques de la ville (portes nord et est de la ville, aéroport, présidence, gendarmerie, police, radio, marché), et perdu son Chef d'Etat Major pendant les combats, Idriss Déby aurait aussi reçu l'aide du commandement des opérations spéciales françaises avec des renseignement de terrain, des survols à basse altitude de positions rebelles avec lâchage de leurres et une assistance militaire pour défendre l'aéroport qui se trouve aussi être la base aérienne tchadienne (d'où partent les hélicoptères d'attaque de l'armée) et la base française au Tchad (permettant l'évacuation des ressortissants étrangers). N'ayant pas réussi à prendre cette base, les rebelles ont rapidement été la proie des attaques héliportées de l'armée tchadienne. Les combats à N'Djamena se trouvant être plus durs que prévus (160 morts, des milliers de blessés et 20 000 réfugiés tchadiens de la ville sont partis pour l'essentiel vers le Nord Cameroun et pour une partie dans l'Est du Nigéria), le gouvernement a demandé l'assistance de la France pour obtenir des munitions de tanks de fabrication soviétique (TS-55) qui lui sont arrivées en urgence de Libye (nouvel allié français en Afrique - voir billet à ce sujet). Suite aux combats dans la capitale qui auront duré 48 heures, avec un siège particulièrement agressif du quartier de la présidence, les rebelles se seront retirés à une dizaine de kilomètres de la capitale, prétextant d'un regroupement avec une nouvelle colonne en provenance du Soudan, mais plus probablement car ils se trouvaient à court de munitions et d'essence et trop éloignés de leurs bases arrières (800 km). Des informations contradictoires laissent entendre que les rebelles auraient reçu une aide d'éléments de l'armée gouvernementale tchadienne et que certains d'entre eux seraient maintenant réfugiés au Nord Cameroun (se faufilant parmi les civils réfugiés). Par ailleurs, un regroupement de 200 pick-ups des forces rebelles a été aperçu à Mongo, à 400 kilomètre à l'est de N'Djamena. Il est possible qu'il ne s'agisse que d'un ravitaillement en vue d'une nouvelle attaque. Il faut espérer que cet éparpillement des rebelles ne sera pas un prétexte pour une déstabilisation régionale supplémentaire au Cameroun, Nigéria ou Soudan, comme ce fut le cas pour la région des Grands Lacs pendant 15 ans (voir billet à ce sujet). En fin de compte, l'intervention militaire française sera restée mesurée et dans le cadre des accords de coopération logistique (transport de troupes et de munitions) et de renseignement (surveillance aérienne, interception de communications), contrairement à son intervention directe lors de la rébellion de 2005. Cela n'aura pas empêché les rebelles de jouer sur leur connaissance du terrain en fractionnant leurs troupes sous couvert des arbres afin d'échapper, en un premier temps, à la surveillance française.
Du point de vue international, Paris aura aussi été à l'origine d'une réaction forte du Conseil de Sécurité de l'ONU, quelque chose d'assez inhabituel pour des conflits de cette ampleur (relativement limitée). La réunion du Conseil en urgence le 4 février n'aura pas réussi à formuler une résolution contraignante (deux membres permanents, la Russie et la Chine s'y opposant) permettant aux puissances étrangères (France et premier contingents de l'Eufor sur place) d'user de la force pour expulser les rebelles. Cependant la déclaration (non contraignante) produite aura tout de même condamné cette incursion et soutenu le gouvernement du président Idriss Deby. Le Secrétaire Général de l'ONU, Ban Ki Moon aura jugé "crucial que le Tchad et le Soudan fassent preuve de la plus grande retenue et s'abstiennent de lancer des actions transfrontalières et des opérations militaires", craignant "une escalade du conflit régional". La menace d'une intervention étrangère immédiate en cas de réussite du putsch des rebelles aura ainsi contribué à la désescalade du conflit. Pour venir à bout honorablement de cette initiative problématique sur le terrain (les rebelles étaient campés à l'extérieur de la capitale), une interposition du Burkina Faso et de la Libye aura permis la signature d'un cessez le feu. Entre temps, le couvre feu aura été instauré sur toutes les zones sensibles du pays, "le temps de débusquer les ennemis rampants qui sont encore cachés" selon le Premier Ministre Delwa Kassiré Coumakoye. Tout comme la France, le Soudan aura nié toute participation active dans le conflit, bien que son aviation ait été aperçue en train de survoler l'est du Tchad et appuyer les colonnes des forces rebelles.
Il en reste que cette tentative de déstabilisation du Tchad par les groupes rebelles, aura très probablement été une initiative lancée par ces rebelles en concertation avec le gouvernement soudanais. Leur objectif étant d'éviter le déploiement de la force européenne Eufor Tchad / RCA aux frontières soudanaises avec le Tchad et la République Centre Africaine (RCA). Cette force composée de 14 pays européens, le plus gros déploiement sous l'égide de l'UE sans appui de l'OTAN (dans le cadre d'une opération transfrontalière de l'ONU pour protéger les réfugiés du Darfour et assurer l'application des accords de paix), demeure vulnérable politiquement tant qu'elle n'est pas totalement déployée (probablement pas avant le mois de juin). Sa couverture militaire est assurée par les forces françaises, devenues permanentes au Tchad, mais politiquement, cette force n'a pas pour mandat de s'interposer entre les rebelles et l'armée tchadienne (uniquement la protection des camps de réfugiés et du personnel de l'ONU). Cette option, d'élargissement du mandat de l'Eufor, qui aurait été envisagée en cas de Coup d'Etat réussit ou de guerre larvée, n'aurait probablement pas eu le soutien de nombreux pays participant à l'Eufor et aurait peut être sonné le glas de cette force, mais aussi des efforts de l'ONU pour assurer la mise sur pied de sa force d'interposition dans toute la zone (Eufor au Tchad et en RCA; Casques Blancs de l'Union Africaine et Casques Bleus au Darfour; ces derniers peinant à trouver le matériel nécessaire pour assurer leur mission dépendent aussi de l'UE pour le soutien logistique). Le gouvernement soudanais espérait sûrement pouvoir ainsi bloquer sur le terrain ces interventions internationales qu'il avait été contraint d'accepter par son allié chinois (qui ne pouvait plus se permettre de le soutenir en bloquant toute résolution contre le Soudan au sein du Conseil de Sécurité pour cause de visibilité excessive du Conflit du Darfour). Les participations militaires mesurées de la France (et l'UE) et du Soudan démontrent une volonté d'éviter un conflit élargi aux puissances militaires sur le continent africain, mais n'éliminent pas le soutien à des rebellions et gouvernements discutables afin d'arriver à leurs fins.
Le soutien soudanais s'opère par la voie des rebelles tchadiens réfugiés au Darfour (Gharb Darfour, la province la plus à l'est). La meilleur exemple à ce jour est celui de Mahamat Nour Albdelkerim, ancien rebelle allié de Déby pour prendre le pouvoir en 1990, il rejoint ensuite la rébellion tchadienne, se convertit aux affaires pétrolières au Soudan avec des intérêts commerciaux chinois puis prend la tête des Janjawids avec l'acquiescement du gouvernement soudanais, avant de reprendre la rébellion au Tchad puis rentrer au gouvernement tchadien devenant le ministre de la défense de Déby jusqu'en décembre 2007, où ses hommes combattent les forces gouvernementales à l'est du pays, et il est limogé par Deby avant de rejoindre l'UFDD. L'histoire détaillée des alliances transfrontalières et rébellions est devenue très complexe et difficile à suivre dans cette région sahélienne. Les rebelles ayant tenté de prendre le pouvoir sont issus de trois groupes distincts, qui se sont unis en décembre 2007 au sein du CMU (Commandement Militaire Unifié), sous la direction du Colonel Fizani, et avec un seul porte parole, Abderaman Koulamallah: il s'agit de l'UFDD de Mahamat Nouri (Union des Forces pour la Démocratie et le Développement formé en 2006 sur la base de 6 anciens partis d'opposition à Idriss Déby dont certains comme le PLD d'Ibni Oumar Mahamat Saleh s'étaient présentés à l'élection présidentielle de 2001) , l'UFDD - Fondamentale de Acheikh Ibn Oumar, l'ancien CDR (qui s'était séparée du premier) et le RFC. L'UFDD représente à elle seule 85% des forces du CMU. Pour l'essentiel, ce sont des anciens collaborateurs, conseillers ou ambassadeurs du régime d'Hissène Habré (le prédécesseur d'Idriss Déby qui avait fait la guerre à la Libye), puis, suite au Coup d'Etat de 1990, ils se sont alliés au régime d'Idriss Déby avant de passer à la rébellion entre 2005 et 2007. La première tentative importante de rébellion eut lieu en avril 2006 (les autres étant cloisonnées aux secteurs frontaliers), lorsqu'une avancée rebelle avait provoqué des combats faisant plusieurs centaines de morts à l'est du Tchad. La France n'avait pas hésité à prendre parti clairement en envoyant des Mirages tirer des coups de semonce sur les positions rebelles.
Les opérations françaises à N'Djamena auront par ailleurs servi à protéger les 1500 français résidents au Tchad, les autres résidents étrangers et le personnel de l'ONU sur place (qui devient important compte tenu du nombre de réfugiés dans la zone). En tout, 1200 étrangers auront été évacué, en passant par la base française à Libreville, au Gabon, avant de rejoindre Paris. C'est une des missions principales du dispositif Epervier mis en place en 1986 pour repousser les ambitions militaires de la Libye, ce dispositif permet aujourd'hui d'avoir des troupes pré-positionnées pour récupérer les français et autres étrangers dans les zones de conflits (multiples en Afrique depuis 20 ans). Cela ne signifie pas que ces troupes ne servent pas à exercer une pression militaire française dans la région, mais leur participation directe à des combats sont rares hormis pour exfiltrer des civils ou lors de la participation française à des missions de l'ONU (Rwanda, RDC).
Quindi... N'Djamena est désormais à la croisée des multiples rébellions tchadiennes et soudanaises. Les aides apportées par le gouvernement tchadien à des rebellions au sud du Soudan et aux Zaragina (groupes armés accusés de banditisme) en RCA démontrent aussi des intérêts croisés sur toute la région. La possibilité d'un embrasement de toute la région avec le nord-est camerounais et l'est nigérian est bien réelle. Par ailleurs, l'intérêt que représentent le pétrole soudanais et tchadien (et le pipeline qui transporte le pétrole tchadien jusqu'à la côte du Cameroun), suscitent les rebellions (et leur financement par des oligarchies locales) mais aussi les convoitises internationales (Chine et Inde au Soudan, Etats-Unis, Europe et Russie au Tchad).
Une nouvelle incursion des rebelles venus de l'est pourrait cette fois-ci être réprimée avec plus de sévérité de la part du Président Deby (le traitement qu'il semble réserver aux rebelles fait prisonniers cette fois-ci n'est pas enviable). De même, une participation plus claire de la France sous couvert d'une autorisation (partielle) de l'ONU est désormais envisageable. La visite du Ministre de la Défense français, Hervé Morin, au lendemain de la fuite de la rébellion semblait bien aller dans ce sens. Le seul changement significatif de l'action de la France dans cette intervention, par rapport à son historique en Afrique (la "Françafrique"), est la demande de vote effectuée au Conseil de Sécurité. Il est possible que cette demande ait été effectuée afin de rassurer les grands pays européens, l'Allemagne, Le Royaume Uni et l'Italie en leur montrant que la France distingue maintenant ses intérêts économiques de ses interventions militaires en Afrique. Cela dans le but de les rassurer sur le rôle de l'Eufor au Tchad qui ne servirait pas à conforter les intérêts économiques dans la région mais bien à consolider les forces de pacification du conflit au Darfour. Cependant, les déclarations des rebelles critiquant le rôle de la France dans sa défense du régime de Deby pourrait laisser entendre de possibles représailles contre les intérêts français et européens au Tchad (résidents, forces armées, Eufor): "L'opposition armée est désormais convaincue que la présence française au Tchad est un handicap majeur pour la paix et à l'avènement d'un régime véritablement démocratique (...)", selon un communiqué des rebelles. La rébellion "mettra tout en œuvre, de concert avec toutes les forces vives du pays, pour mettre fin à la Françafrique et bâtir un Tchad nouveau". Il faut espérer que les rebelles, dans leur désespoir et à court de possibilités militaires et politiques, ne fassent pas la jonction avec des éléments d'Al Qaïda très présents au Soudan et dans le nord du Sahel entre le Niger, le Mali et la Mauritanie. Il est maintenant prévisible que les rebelles tchadiens, du moins leur branche militaire, s'unissent aux Janjawids pour déstabiliser davantage le Darfour et l'est tchadien.
La participation française, son soutien logistique, de renseignement et son assistance diplomatique auront déjà été monnayés par le gouvernement français. Les membres de l'association française, "L'Arche de Zoé", qui auront participé à l'enlèvement de 103 enfants tchadiens, les faisant passer pour des enfants orphelins réfugiés du Darfour afin de les remettre à des familles françaises souhaitant adopter des enfants, condamnés par un tribunal tchadien, pourraient être graciés par le Président Tchadien. Le timing de cette proposition de grâce présidentielle ne fait aucun doute sur la nature de cette proposition.
C'est dans ce cadre turbulent que l'Eufor devra désormais se déployer. Malgré un retard de deux semaines, ce déploiement devrait avoir lieu aussi rapidement que possible. Une surprise inattendue est la proposition russe de participation à l'Eufor Tchad / RCA. Elle marquerait un renouveau géopolitique dans la région avec, désormais, la participation de toutes les grandes puissances (Union Européenne, Chine, Inde, Etats-Unis, Russie) dans ce conflit devenu régional.












je trouve cela effrayant la capacité qu'ont de toutes petites troupes de déstabiliser les armées africaines.
Quand on pense que ce genre de troupes, aidées de milices, peuvent entraîner des génocides, et qu'il ne faut sûrement que quelques millions pour les équiper, ça fait froid dans le dos.
L'Afrique manque vraiment de forces Africains capables d'assurer la paix
Rédigé par : vincent | 08 février 2008 à 21:58
de forces africaines bien sûr
désolé
Rédigé par : vincent | 08 février 2008 à 22:03
Bonsoir Vincent,
Oui c'est vrai. A terme, les gouvernements africains (qui ne le pratiquent pas encore) devront apprendre à laisser un espace politique à leurs opposants plutôt que les laisser entrer en rébellion financée par leurs voisins qui embrasent des régions entières...
Pour ce qui est des moyens de défense, certains de ces pays qui ont encore des économies fragiles, devraient consacrer des moyens démesurés pour s'armer et se défendre correctement ... et puis je ne suis pas sur que cela soit souhaitable si le résultat est un retournement de ces armes contre la population au moindre signe d'opposition ou de manifestation... Disons que tant que la démocratie ne devient pas la norme, l'armement lourd devra rester secondaire.
Du point de vue continental les Casques Blancs de la CEDEAO et la mission AMIS de l'Union Africaine donnent espoir que ce genre de choses puisse, à terme, diminuer en fréquence; leurs interventions au Libéria, Sierra Leone, Guinée Bissau, Côte d'Ivoire et aujourd'hui au Darfour vont dans le bon sens, vers une réduction continentale des conflits grâce à l'aide des autres pays africains. Les résultats obtenus en Afrique de l'Ouest sont considérables et on peut espérer que cela fonctionne dans le cadre des guerres du Darfour / Tchad aussi (même si ce sera un travail de longue haleine!)... un signe encourageant est celui qu'est en passe d'obtenir Kofi Annan au Kenya!
Rédigé par : ArnaudH | 08 février 2008 à 23:52