Le Liban est secoué depuis un an par une crise politique qui peut être symboliquement résumée aux reports constants pour élire un nouveau président de la république (14 reports à ce jour). La toile de fond géopolitique entre le soutien des Etats-Unis, la France, l'Arabie Saoudite et l'ONU à la majorité (Hariri - Siniora) et le soutien de l'Iran et de la Syrie à l'opposition (Hezbollah de Nasralllah - Maronites du Général Aoun - Amal de Berri) vient cependant d'être grandement compliqué. En représailles de l'enlèvement par le Hezbollah de soldats israéliens, à l'origine de la guerre israélo-libanaise de l'été 2006, mais aussi d'une série d'attentats et enlèvements effectués par le Hezbollah et le Jihad Islamique depuis 1982, le Mossad (très probablement) vient d'assassiner, Imad Moughniyeh, un des plus hauts responsables militaires du Hezbollah qui vivait caché à Damas, en Syrie. La réponse du Hezbollah lors des obsèques: une déclaration de guerre ouverte contre Israël, au delà du "territoire et des frontières naturelles" du conflit (Israël a depuis mis en état d'alerte toutes ses ambassades à l'étranger et donné des consignes de prudence à ses ressortissants à l'étranger).
La carrière d'Imad Moughniyeh est une des plus étoffées parmi les chefs militaires arabes de la région (les américains offraient $5 millions pour sa tête et Interpol le recherchait depuis 23 ans). De confession chiite, il aura d'abord participé à la Force 17, chargée de la sécurité de Yasser Arafat au Liban. Par la suite, après le retrait de l'OLP à Tunis, il aura organisé les attentats de 1983 du Jihad Islamique contre l'ambassade américaine (63 morts), le quartier général des forces américaines (241 morts) et le quartier général des forces françaises (58 morts). Il aura participé à la création de la branche armée du Hezbollah en 1982. Afin de réaffirmer ses liens avec l'Iran, il aura été membre des Gardiens de la Révolution (unité d'élite travaillant en parallèle de l'armée iranienne) et lutté pendant la guerre Irak-Iran. Par la suite, il a participé au détournement sur Beyrouth du vol TWA 847 en 1985 (1 mort) et aurait été derrière (accusations émises par les services de renseignement occidentaux) les attentats contre l'Ambassade d'Israël et l'Association Mutuelle Israélite Argentine de Buenos Aires (1992 et 1994) provoquant respectivement 28 et 84 morts; l'attentat contre les installations militaires américaines à Khobar en Arabie Saoudite (20 morts); et la contrebande d'armes à destination de Gaza. Il sera l'un des principaux chefs militaires pendant la guerre qui oppose Israël au Hezbollah en 2006. Pendant ses obsèques, l'Iran n'aura pas hésité à envoyer un des ses plus hauts représentants, le Ministre des Affaires Etrangères Manouchehr Mottaki, clarifiant ainsi de manière publique ses liens avec le Hezbollah.
Cet assassinat politique semblerait clairement visé pour venger les actes de guerre du Hezbollah lors de l'été 2006, ayant eu pour conséquence la guerre israélo-libanaise, qui aura permis au Hezbollah de démontrer sa puissance militaire de guérilla, devenue invincible sur le terrain. L'opportunité qui s'est présentée au Mossad, de tuer un des terroristes les plus expérimentés du mouvement, a du être jugée plus importante par le Ministère de la Défense et le Premier Ministre israéliens (et ce, juste après avoir été partiellement blanchis d'accusations de négligence pendant la conduite de la guère de 2006), que les représailles éventuelles sur le terrain du Hezbollah. La prise d'otage de militaires israéliens par le Hezbollah, qui avait déclenché la guerre, avait probablement eu pour objectif de donner un répit au Hamas palestinien dans sa défense du territoire de Gaza, face aux attaques militaires d'Israël (après que le Hamas ait remporté les élections législatives palestiniennes de janvier 2006). Remis de cette double guérilla à ses frontières, les militaires israéliens semblent vouloir reprendre l'initiative sur les deux fronts, afin de ne pas se laisser encercler par de multiples mouvements non étatiques, seuls capables de mener un combat efficace contre la première puissance militaire de la région (les retraits de Tsahal du Liban en 2000 et de Gaza en 2005 sont utilisés comme preuves par les deux organisations).
La crise politique interne du Liban aura pris un relief symbolique ce 14 février 2008, avec les obsèques d'Imad Moughniyeh se tenant simultanément aux commémorations du troisième anniversaire de l'assassinat de l'ancien Premier Ministre sunnite, Rafiq Hariri. Malgré les déclarations récentes de réconciliation entre la majorité et la minorité et les messages de condoléances de la majorité au Hezbollah pour l'assassinat d'Imad Moughniyeh, la situation demeure complexe. Les événements et manifestations menant à la Révolution du Cèdre, suite à l'assassinat de l'ancien Premier Ministre en 2005 (vraisemblablement organisé par la Syrie), forçant l'évacuation des troupes syriennes après 15 ans d'occupation, auront permis l'élection en juin 2005 du Courant du Futur (le parti de l'ancien Premier Ministre) de Saad Hariri (le fils de l'ancien Premier Ministre) qui a mis Fouad Siniora au pouvoir (au sein d'une coalition plus large des forces ayant participé à la Révolution du Cèdre, l'Alliance du 14 Mars). La mise en minorité du mouvement chiite Hezbollah, du CPL du Général Aoun (chrétien favorisant un mouvement laïc), du mouvement chiite Amal de Nabih Berri,et du Parti Social Nationaliste Syrien -laïc- (regroupés pendant les élections autour du Bloc de la Résistance et du Développement soutenant la présence de la Syrie au Liban) créeront une certaine tension entre la majorité et l'opposition. Cette dernière se sent sous-représentée à cause de la vague en faveur du Courant du Futur, suite à l'assassinat politique et l'évacuation syrienne. La tension politique et géopolitique (avec l'appui militaire de la Syrie et de l'Iran aux différentes factions de l'opposition et l'appui diplomatique français, américain et saoudien à la majorité) aura aussi pour effet le redémarrage d'une vague d'attentats dont les principales victimes sont les journalistes et représentants politiques ayant favorisé le départ des syriens (Samir Kassir, George Hawi, Gébrane Tuéni, Pierre Amine Gemayel, Walid Eido, Antoine Ghanem) et les gradés de l'armée libanaise (François Al Haj). Afin de compenser cette sous-représentation, un nouvel équilibre est trouvé entre les deux plus grands partis au sein de l'opposition, avec la signature d'un accord programmatique en février 2006 entre le Hezbollah et le CPL du Général Aoun (scellant une réconciliation entre des parties significatives des communautés maronite et chiite). Suite à la victoire sur le terrain du Hezbollah pendant la guerre israélo-libanaise de l'été 2006, un nouveau rapport de force politique s'est installé dans le pays. Afin de forcer une prise en compte institutionnelle de ce rapport de force et changer la majorité gouvernementale en place, une manifestation d'ampleur inégalée est organisée en décembre 2006 entre les communautés maronites et chiites en faveur des mouvements Hezbollah, CPL et Amal suite à la démission en novembre des six ministres représentants ces partis au gouvernement (mettant de facto les institutions en état de crise car plus aucun groupe chiite ne participe au gouvernement se devant constitutionnellement d'être multi-confessionnel). Entre décembre 2006 et novembre 2007, tout sera fait (par le gouvernement, l'armée et l'opposition) pour étouffer les révoltes potentielles des quatre principales communautés (maronites, chiites, sunnites, druzes) et des deux principaux camps politiques (même si des heurts violents isolés ont lieu) en attendant les élections présidentielles (élection ayant lieu au parlement) et la clarification des circonstances de l'assassinat de l'ancien Premier Ministre (et autres attentats politiques ayant survenu depuis 2004) par un Tribunal international de l'ONU (auquel s'oppose la Syrie).
Le jeu institutionnel libanais obligeant l'élection d'un président maronite, le Général Aoun se présente au nom de l'opposition, en espérant former un consensus autour de son nom, sa position actuelle au sein de l'opposition, l'alliance passée avec le Hezbollah, et de son combat contre la Syrie pendant la Guerre du Liban (1975-1990); mais sa candidature ne trouve pas de majorité au parlement. L'incapacité de la majorité et de l'opposition à se rassembler autour d'un candidat a pour résultat le départ de l'ex-Président pro-syrien Emile Lahoud sans qu'aucun successeur ne soit nommé. Dans l'intérim, conformément à la constitution, les pouvoirs présidentiels sont transférés au Conseil
des ministres présidé par Fouad Siniora, mais ce rôle, tout comme la légitimité du
gouvernement, est contesté par l'opposition. Après 14 reports de la séance parlementaire de nomination d'un nouveau président, le pays est toujours dans l'impasse (les principaux négociateurs étant le sunnite Rafiq Hariri, le chrétien Michel Aoun et le président chiite du Parlement, Nabih Berri). Pourtant, un candidat consensuel a été trouvé en la personne du chef de l'armée Michel Souleïmane (les obstacles légaux à sa candidature ont été levés) et la médiation du secrétaire général de la Ligue Arabe, Amr Moussa (après la tentative infructueuse et les sept voyages du Ministre des Affaires Etrangères français, Bernard Kouchner - ainsi que le fiasco diplomatique syrien de l'Elysée* qui se soldera par une nouvelle rupture des relations diplomatiques entre Paris et Damas -, Amr Moussa venait mettre en place un compromis obtenu entre la Syrie et l'Arabie Saoudite, soutiens respectifs de l'opposition et la majorité) aura contribué à éclaircir le dossier (ce dernier affirme que des progrès ont été réalisés sur la forme des dialogues mais très peu sur le fond, notamment la désignation d'un cabinet d'union nationale et l'adoption d'une nouvelle loi électorale en vue des élections législatives de l'année prochaine). Le véritable point de divergence est la répartition du nombre de sièges entra la majorité (qui réclame 14 des 30 portefeuilles ministériels, 10 pour l'opposition et 6 étant nommés par le Premier Ministre) et l'opposition (qui demande une parité de 10 portefeuilles entre la majorité, l'opposition et les nominations directes); l'objectif premier de l'opposition étant d'empêcher la majorité d'avoir les deux tiers plus une voix nécessaire pour prendre des décisions unilatérales (et inversement). Les configurations gouvernementales souhaitées auraient ainsi pour objectif de bloquer toute initiative non consensuelle du gouvernement (l'impasse n'étant que repoussée). La prochaine séance parlementaire doit se tenir le 26 février, mais rien ne permet pour le moment d'affirmer une possible sortie de cette impasse politique (la Syrie profitant entre temps de l'instabilité politique du Liban); le risque réel de cette impasse est le changement de phase, de la modération et la négociation, aux des actions militantes ou militaires à l'intérieur ou à l'extérieur du territoire...
Quindi... Après une brève période d'accalmie sur le front israélo-libanais, il faut maintenant s'attendre à une nouvelle période d'agitation militaire. Ce terrain sera d'autant plus miné qu'une force d'interposition de l'ONU est présente dans la région (FINUL Renforcée) avec 15 000 troupes de 25 pays dont 2 500 italiens et 2 000 français. Leur présence à la frontière israélo-libanaise et dans le sud Liban pourrait internationaliser tout conflit. C'est ce qui explique peut être la préférence affichée du Hezbollah pour des opérations à l'extérieur du théâtre "naturel" des opérations. On pourrait alors assister à une autre forme d'internationalisation, par le biais d'assassinats politiques et attentats à travers le monde, perpétués par le Hezbollah et ses alliés d'une part, et par le Mossad et la CIA d'autre part (une participation de la DGSE n'est plus à écarter d'un tel scénario après l'élection de Nicolas Sarkozy et ses positions sur le dossier libano-syrien). Par ailleurs, les efforts de l'ONU et son secrétaire général, pour mettre sur pied un tribunal international ayant pour mission de déterminer les responsables de l'assassinat de l'ancien Premier Ministre Rafic Hariri, pourraient être un élément perturbateur d'une réconciliation de façade entre la majorité et la minorité libanaise. Si cette réconciliation ne s'opère pas malgré les pressions des alliés géopolitiques des deux camps, il est parfaitement imaginable que le Liban devienne à nouveau le terrain d'opérations de toutes les puissances régionales et internationales, comme ce fut le cas entre 1975 et 2005 (un premier attentat visant des diplomates américains a eu lieu le 15 janvier et deux attentats ont déjà visé les forces de la FINUL). Les incidents entre militants des deux camps ces dernières semaines (faisant 8 morts le 27 janvier), qui ont forcé des interventions de l'armée, pourraient à terme facilement dégénérer en un conflit ouvert entre les deux camps. Le Liban n'a d'autre choix que de permettre cette réconciliation s'il ne veut pas sombrer à nouveau dans la guerre, civile et / ou régionale. La capacité des forces en présence à trouver un accord permettra aussi de jauger l'état réel des tensions géopolitiques régionales entre la Syrie, l'Iran, les Etats-Unis, Israël, l'Arabie Saoudite, la Ligue Arabe et l'Union Européenne (ces deux derniers au sein de la FINUL et en appui des autres forces en présence). Il est regrettable que l'ONU n'ait pas trouvé moyen de peser davantage pour désamorcer ces crises latentes avant qu'elles ne dégénèrent à nouveau.
* cf. article du Monde du 12 janvier 2008 "Liban: les dessous de la tentative infructueuse de l'Elysée de renouer les contacts avec Damas"












Commentaires