Malgré la fin des deux mandats constitutionnellement permis du Président Robert Kotcharian, l'élection présidentielle arménienne de mardi dernier a favorisé une certaine continuité de sa ligne politique, avec la victoire, dès le premier tour, du Premier Ministre Serge Sarkissian (52,9%),du parti républicain (le HHK, conservateur), dauphin du président sortant. Le renouvellement politique n'était pas très présent dans cette élection dont les autres concurrents étaient l'ex-président (le premier de l'Arménie indépendante 1991-1998), Levon Ter Petrossian (21,5% des voix, après une décennie de retrait de la vie politique arménienne, il rassemblait plusieurs petits partis de l'opposition) et l'ex-président du parlement, le centriste (du Parti Orinants Erkir), Artur Bagdassarian (16,8%) qui n'avaient pas réussi à se mettre d'accord sur une candidature unique. L'OSCE, avec 400 observateurs sur place (600 observateurs internationaux en tout), a jugé l'élection conforme aux normes internationales ("dans l'ensemble"), avec un taux de participation de 70%, mais cela n'a pas empêché la contestation des résultats de la part du principal opposant. Les contestations avaient démarré avant même l'annonce officielle des résultats, avec des dénonciations de bourrage d'urnes, de pressions sur les électeurs, violence à l'égard des militants, manipulations de la commission électorale et de l'utilisation des moyens de l'Etat pour favoriser la candidature de Sarkissian (chaines télévisées, ressources administratives dont des locaux municipaux servant à faire campagne). Ces contestations se sont étendues à la mise en cause de la neutralité de l'OSCE. Des milliers de partisans de Levon Ter Petrossian ont, depuis, entamé une marche sur la Commission Electorale Centrale, révélant les difficultés des jeunes démocraties de la région à faire accepter les résultats électoraux (le même problème s'était posé en Géorgie le mois précédent, voir billet, malgré les marges considérables des scores électoraux). Les principaux analystes politiques arméniens ont fait part de leurs
craintes sur le maintien de la sécurité pendant la période
post-électorale. Ces craintes sont liées aux événements de 1999 où un
commando armé avait fait irruption au Parlement et tué huit haut
responsables. Afin d'éviter de nouveaux troubles, toutes les
institutions du pays dans la capitale Erevan, dont la commission
électorale, sont sous surveillance policière renforcée.
L'espace politique que s'est crée l'ex-président Levon Ter Petrossian, devenu principal opposant, est celui de la contestation du pouvoir en place (il était sorti de la scène politique arménienne en 1998 affaibli suite à la guerre avec l'Azerbaïdjan et avait été poussé vers la sortie par le président en exercice; sa réélection en 1996 avait fait l'objet d'accusations de fraude électorale). Sa plateforme est celle d'une demande populaire de réformes en matière de lutte anti-corruption, droits des minorités et du code électoral. Ses méthodes sont populistes, n'hésitant pas à accuser le gouvernement d'avoir institutionnalisé un système mafieux (en volant $3 à $4 milliards) et à accuser le président sortant et le premier ministre d'être membres du "Clan du Karabakh" (arméniens de l'enclave du Haut Karabakh en Azerbaïdjan). Mais ces attaques, et la polarisation de la course présidentielle, sont surprenantes car les ces trois personnages étaient, à l'origine, unis au sein d'un même camp (Petrossian représentant la branche intellectuelle et Sarkissian la branche managériale moderniste). Mais sur le fond, les programmes des deux principaux candidats ne diffèrent pas, et leurs programmes diplomatiques vis-à-vis de l'OTAN et de l'UE (pourtant des enjeux stratégiques de l'avenir de la région) n'ont pas été scrutés lors de la campagne électorale (ils semblent favorables à l'équilibre instable actuel entre les grandes puissances de la région). Le candidat centriste, Artur Bagdassarian, avait lui fait campagne sur un programme d'équité, promettant une meilleure répartition des fruits de la croissance, mais surtout en favorisant ouvertement une adhésion à l'UE et l'OTAN. Les résultats économiques du gouvernement en place (13% de croissance en moyenne ces trois dernières années) lui assuraient une longueur d'avance et lui ont permis de faire campagne sur le thème de la stabilité politique et économique. L'alignement du pays sur Moscou et son éloignement de l'Azerbaïdjan et de la Turquie devrait ainsi continuer, malgré les difficultés pour faire évacuer les deux bases militaires russes (dans les localités d'Akhalkalaki et Batoumi, héritées de la période soviétique; la Géorgie se trouve dans une situation similaire vis-à-vis de la Russie). Par contre l'Arménie ne voit pas d'un mauvais oeil la présence russe à leur frontière avec la Turquie sur la dernière base militaire, celle de Gyumri . C'est une partie importante du dispositif de dissuasion actuel.
La situation géopolitique de l'Arménie, petit pays de 3,2 millions d'habitants est particulière. Déchirée suite à la victoire d'Atatürk entre un morceau oriental devenu soviétique et un morceau occidental rattaché à la Turquie, la petite république chrétienne (99,5% de la population) d'Arménie orientale retrouve son indépendance avec les autres ex-républiques soviétiques en 1991. Cependant, les frontières issues de l'URSS créent des tensions entre Arméniens et Azéris. Un des seuls facteurs de puissance dont elle dispose est sa diaspora (estimée à 8 millions de personnes, elle est très présente aux Etats-Unis, en Russie, France, Turquie, Iran, Liban, Argentine, Australie, et dans des parties de l'Afrique de l'Est et l'Asie de l'Est; elle est fortement représentée à l'échelle internationale par la FRA, la Fédération Révolutionnaire Arménienne, participant à la coalition gouvernementale nationale); cette dernière lui permet d'avoir des relations diplomatiques privilégiées avec les Etats-Unis, la France et la Grèce. Les investissements en provenance des Etats-Unis ces dernières années ont permis un développement considérable de l'économie et le déficit énergétique a été pallié par le redémarrage de la centrale nucléaire de Metsamor (mise à l'arrêt sous la pression des écologistes, suite au tremblement de terre de 1988). Enclavée entre trois grandes puissances, la Turquie, l'Iran et la Russie et deux puissances moyennes instables, l'Azerbaïdjan et la Géorgie, le pays souffre aussi des maux des républiques séparatistes et territoires non contigus. Le premier, plus problématique et le Haut Karabakh enclave arménienne en Azerbaïdjan (autonome jusqu'à la période soviétique). Le statut de ce territoire de 140 000 habitants, qui a déclaré son indépendance et a fait l'objet d'une guerre qui a duré six ans entre 1988 et 1994 (bien que remportée par l'Arménie, le bilan humain est considérable avec 20 000 morts côté azéri et 5 000 morts côté arménien, des centaines de milliers de réfugiés et un territoire qui demeure infesté par les mines anti-personnel) n'a toujours pas été résolu (aucun pays ne reconnait l'indépendance du Haut Karabakh et l'enclave a son propre gouvernement distinct de l'Arménie et l'Azerbaïdjan qui participe à un espace économique et monétaire commun avec l'Arménie). Le processus de paix, dit "Groupe de Minsk" (France, Russie, Etats-Unis) est dans l'impasse et la diaspora arménienne contribue au problème avec le symbolisme de la résistance arménienne et la "quintessence identitaire" du territoire. Le deuxième est le Nakhitchevan, exclave azérie (république autonome rattaché à l'Azerbaïdjan) de 373 000 habitants, entouré de l'Arménie et l'Iran (sans continuité territoriale avec l'Azerbaïdjan). C'est une des plaques tournantes internationales de la drogue et un refuge pour de nombreux groupes pourchassés comme le PKK kurde et les Loups Gris turcs. La population arménienne de ce territoire avait été expulsée lors des tensions au sujet du Haut Karabakh suite à des persécutions démarrées en 1989 (une grande partie ayant déjà été déplacée pendant la période soviétique). Par ailleurs, les tensions avec la Turquie sont permanentes depuis l'indépendance de l'Arménie (bien qu'un début de dialogue s'opère) et ont été ravivées récemment par la reconnaissance du Génocide Arménien par le Congrès Américain.
Quindi... Il serait temps que les pays de la région passent à la vitesse supérieure. Leur progrès économiques sont louables mais sont devenus insuffisants pour assurer l'avenir de la région. Ils se voient obligés de jouer un jeu d'équilibriste entre leurs relations avec la Russie (cette dernière n'hésite pas à exercer une pression militaire avec ses bases régionales, mais aussi économique, avec des demandes de remboursement de dettes) et l'Occident, qui ne leur permet pas de créer une stabilité et un espace économique prospère (la plupart des frontières de cette zone sont sous étroite surveillance). L'Union Européenne devrait établir une nouvelle relation de voisinage (l'actuelle est trop timide) et un débat clair sur le potentiel d'adhésion des pays du Caucase (le manque de clarté est devenu un facteur de déstabilisation et l'adhésion de l'Arménie au Conseil de l'Europe ne lui apporte pas un espace de développement géoéconomique). Une part importante de la population arménienne, 64% (sondage 2005), souhaiterait voir le pays adhérer à l'UE (bien que conscients qu'il s'agira d'un processus long). De plus, les experts politiques arméniens sont conscients de l'intérêt stratégique que représenterait pour eux une accession de la Turquie à l'UE. Cette réorientation de l'opinion arménienne, traditionnellement favorable à une alliance avec la Russie, fait suite à la Révolution des Roses en Géorgie et la Révolution Orange en Ukraine. L'OTAN ne devrait pas faire peser le sort de leur adhésion exclusivement sur ces petits pays caucasiens mais négocier cela dans le cadre d'une politique sécuritaire régionale qui ne peut plus exclure la Turquie, la Russie et l'Iran (le Partenariat pour la Paix et la CEI ne sont pas des programmes suffisamment cohérents pour créer un espace géopolitique sécurisé). Si un des conflits dans les enclaves du Caucase devait se ranimer, une option devenue probable depuis le précédent de l'indépendance du Kosovo, une escalade du conflit aux grandes puissances régionales, serait quasi-automatique. C'est aussi une façon d'affirmer que le parapluie sécuritaire de la Russie dans la région ne peut plus être le même. Depuis les guerres menées et tensions locales dans les enclaves géorgiennes (Ossétie du Sud, Abkhazie) et russes (Tchétchénie, Ingouchie, Ossétie du Nord), les enjeux ne sont plus les mêmes. La Russie est aussi devenue un facteur d'instabilité et elle doit accepter un partage des rôles dans la région. L'Iran devrait progressivement devenir un acteur plus important, depuis la détente avec la Russie et la mise en place des Sommets de la Mer Caspienne. La mise en place d'un gazoduc entre l'Arménie et l'Iran est un symbole de cette détente. Finalement le rôle de l'organisation économique régionale, la Zone de Coopération Economique de la Mer Noire (ZCEMN) pourrait permettre le début de dialogue régional mais aussi le développement d'accords plus larges avec l'UE et les Etats-Unis. Cette intégration de l'Arménie dans le tissu économique sous-régional conditionne en grande partie toute future intégration à l'UE (sans rentrer dans le débat interne de l'UE sur l'élargissement, gelés pour le moment).
Image du Monastère de Geghard en Arménie sur flickr de Thomas Frederick








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