Thucydide disait «Le fort fait ce qu’il peut faire et le faible subit ce qu’il doit subir»*. Le Dimanche 17 février 2008, à 15h, le Parlement kosovar a déclaré unilatéralement l'indépendance de la province du Kosovo. Attendue depuis 8 ans, cette déclaration d'indépendance avait été retardée à la demande de l'ONU, de l'UE, et des principaux membres du "concert des nations" (notion théorique depuis 1854, elle a été remise au gout du jour par les incessantes tractations entre grandes puissances depuis deux décennies au sujet du Kosovo), notamment les Etats-Unis, la Russie, l'Allemagne, la France, le Royaume Uni, l'Espagne, la Grèce, la Roumanie et la Bulgarie. Ayant mené tous les processus internationaux qui lui ont été demandés, et plus particulièrement celui de négociation de son statut final (résolution 1244 du Conseil de Sécurité de l'ONU) géré depuis 2006 par l'émissaire de l'ONU, l'ancien Premier Ministre finlandais Martti Ahtisaari, qui ont mené à un blocage sur une scission volontaire de la Serbie (province serbe et province autonome de Voïvodine, avec une population commune de 8 millions d'habitants) et du Kosovo (2,2 millions d'habitants); l'Etat Kosovar a finalement choisi de procéder à cette déclaration d'indépendance unilatérale. Le résultat probable (pour une vision plus large de la situation géopolitique serbe, voir ce billet) étant un véto russe à l'intégration du Kosovo à l'ONU, une pression diplomatique et économique serbe sur le Kosovo (qui a déjà démarré avec une non reconnaissance du nouvel Etat du Kosovo et toutes les décisions prises par cet Etat à l'avenir) et tous ses voisins (et potentiellement l'UE) ainsi qu'un possible embargo et enfin une non reconnaissance de la nouvelle entité par certains Etats clés du continent (Russie, Espagne, Slovaquie, Chypre) et de la région (Roumanie, Bulgarie et Grèce). Certains, en tant qu'appuis géopolitiques "slaves" de la Serbie (comme la Russie qui demande, sans succès, une condamnation de cette déclaration d'indépendance par le Conseil de Sécurité), d'autres pour des raisons de possible émiettement de leur territoire (Russie, Espagne, Roumanie, Slovaquie, Chypre) et finalement ceux qui souhaitent éviter une influence musulmane (sunnite) et albanaise forte dans la région et favoriser le développement de la culture chrétienne orthodoxe (Grèce, Bulgarie).
Rien de tout cela n'est grave à court terme. La Macédoine se trouve dans une situation diplomatique similaire (ainsi que Taïwan). Le Kosovo sera donc au centre d'une longue lutte diplomatique pour sa reconnaissance internationale (dont les parrains seront les Etats-Unis, l'Allemagne, le Royaume Uni, La France, l'Italie, l'Irlande, la Turquie et la Croatie), et sera un enjeu secondaire de nombreuses négociations internationales (notamment celles au sein de l'UE et entre l'UE et la Russie). Du point de vue gestion du territoire, la mission de l'ONU qui assistait à la mise en place d'une administration propre (et gérait entre temps les pouvoirs administratifs, exécutifs et judiciaires au Kosovo), l'intérim policier, le développement économique et la reconstruction des infrastructures, la MINUK, devrait laisser sa place à une mission de l'UE, l'EULEX (2 000 experts juridiques, administratifs et policiers). Entre temps, l'administration kosovare aura repris ses fonctions de justice, police et administration civile. Le retrait total de l'ONU devrait s'effectuer en l'espace de six semaines, mais le Secrétaire Général, Ban Ki Moon, reste extrêmement discret à ce sujet, par peur d'éveiller les protestations russes. Du point de vue militaire, le soutien de l'OTAN, à travers sa mission KFOR (sur place depuis 1999 et devant demeurer la pierre angulaire sécuritaire de la sous région), fige la situation sur le terrain (du moins en ce qui concerne l'indépendance des provinces albanophones du Kosovo). Du point de vue économique, le soutien des quatre plus grandes puissances économiques du continent, ainsi que celui des Etats-Unis, garantit une viabilité à ce pays. Les liens ethniques avec l'Albanie et de lutte historique commune pour l'indépendance au sein de la Yougoslavie ont crée des liens forts avec le Monténégro et la Macédoine (les couloirs d'acheminement des marchandises sont donc assurés). Le véritable problème qui se pose au Kosovo est son hétérogénéité ethnique. Malgré le consensus diplomatique occidental relatif sur la logique d'une partition du territoire serbe entre la Serbie et le Kosovo, justifié par la forte population albanophone au Kosovo (92%), sur le terrain, il existe plusieurs enclaves à majorité serbe (4% de la population du Kosovo) ainsi que quelques villes isolées avec de fortes minorités serbes. Il s'agit principalement des enclaves de Leposavic, Zveçan, Zubin Potok et Strpce et des villes de Mitrovica, Kamenice et Novoberde. Ces espaces continuent à utiliser les symboles de la nation serbe: drapeau serbe, monnaie serbe, système administratif serbe (et non celui de l'ONU en vigueur dans la province depuis 1999). Le risque potentiel est la création d'un territoire hybride et non contigu serbe au Kosovo, à l'image des tentatives de création de Républiques Serbes en Croatie et en Bosnie pendant leurs guerres respectives. Plusieurs voies sont explorées par les serbes du Kosovo, sous statut de principautés ou de républiques indépendantes (ce qui reflète, peut-être, la faiblesse de l'Etat serbe et son incapacité actuelle d'entretenir des morceaux de territoires comme ce fut le cas sous Milosevic). Le risque plus probable est le rattachement, après une période d'instabilité (avec une violence accrue des groupes extrémistes et une augmentation de la criminalité déjà forte sur le territoire), des zones à majorité serbe du territoire kosovar, au nord de la rivière Ibar (même si les zones serbes sont très disséminées), au territoire principal de la Serbie elle-même (avec une ville symbole, Mitrovica, capitale de facto des serbes du Kosovo). Bref, il s'agirait non plus d'un Kosovo mais de deux, voire plusieurs, qui verraient le jour. Afin de pallier ce risque, la troïka institutionnelle kosovare (Président, Premier Ministre, Président du Parlement) a lourdement insisté sur l'objectif de création d'un Etat multiethnique (respectueux des religions et du patrimoine des minorités, notamment serbe), qui met fin au processus de désintégration de la Yougoslavie (et non pas un début d'émiettement de toutes les provinces ethniquement différentes de la région) et sur la base du Plan Ahtisaari (qui précisait les conditions de création d'un Etat kosovar viable).
La Mission de l'UE, EULEX, approuvée par l'UE le 14 février (avec un coût annuel estimé à €165 millions) et qui devrait se déployer dans les prochains jours en finalisant son déploiement au même temps que le retrait de l'ONU dans six semaines, devra gérer toutes ces problématiques. Mais son rôle sera surtout celui de simplifier la transition entre une administration onusienne (MINUK) et une administration kosovar avec un soutien européen (tel que prévu par le Plan Ahtisaari). La facilité de cette mission dépendra de la résistance directe ou indirecte que la Serbie décidera d'opposer sur le terrain aux administrations kosovares et européennes. Un deuxième aspect du problème auquel devra s'attaquer l'EULEX, en parallèle de l'administration kosovare, sera celui de la criminalité du territoire. Cette dernière, ayant pris des proportions préoccupantes, pourrait devenir un facteur majeur d'instabilité, comme c'est le cas en Albanie, et mettre en péril l'indépendance du Kosovo (devenu, en théorie, un "Etat Voyou"), vitrine de l'action internationale, et l'action extérieure de l'UE (PESC). L'EULEX devrait aussi obtenir un soutien de pays non membres de l'UE avec un rôle important à jouer dans cette crise comme les Etats-Unis, la Turquie, la Croatie (le Kosovo représente un enjeu important pour ces trois pays), la Suisse et la Norvège, mais elle ne devrait pas obtenir de reconnaissance de l'ONU.
Le chemin de l'indépendance aura été long, et même si le sort de ce nouvel Etat-Nation est maintenant décidé, les détails restent flous. Avant d'en arriver là, il aura fallu une guerre violente en 1998-1999, d'abord entre l'UCK (Armée de Libération du Kosovo) et la Serbie, puis entre l'OTAN et la Serbie, dernière d'une longue série d'interventions serbes et internationales en ex-Yougoslavie (et pourtant le Kosovo aura été le premier territoire yougoslave à se rebeller, et déclarer, par le biais de son chef modéré historique, Ibrahim Rugova, son indépendance de l'ensemble Yougoslave en 1991 - qui ne sera reconnue par aucun pays). Les premières demandes d'indépendance du Kosovo auront démarré lors de l'abolition en 1989 de son statut de province autonome par Slobodan Milosevic. La déclaration d'indépendance (ratée) provoquera l'arrestation de 112 des 120 membres de l'assemblée kosovare, 6 membres du gouvernement et tous les journalistes favorables à ce mouvement (ainsi que l'expulsion du parti communiste, seul organe réel de pouvoir dans le pays, de tous les kosovars souhaitant une plus grande autonomie de leur province). Les soulèvements populaires démarrent en 1996 et une première scission a lieu entre les modérés de Rugova et ceux qui cherchent, par des moyens plus violents (UCK), à obtenir cette autonomie par le biais d'attaques terroristes contre des politiciens, des policiers, et des gardes frontières serbes. L'effondrement du gouvernement albanais en 1997 aura permis l'acheminement massif d'armes vers le Kosovo, permettant le démarrage d'une véritable guérilla. Les expulsions de 863 000 personnes albanophones de Serbie enveniment davantage le conflit avec des flux importants de réfugiés qui accélèrent les préparatifs d'une intervention internationale. Après une série de bombardements pendant 78 jours des positions militaires serbes au Kosovo, mais aussi d'infrastructures et objectifs militaires en Serbie, Milosevic acceptera de revenir à la table des négociations (comme cela avait été le cas pour la Bosnie) et retirer ses troupes du Kosovo (du point de vue politique, cette reddition militaire aura précipité la chute de Milosevic lors des élections de 2000). Cette guerre aura provoqué la mort de 2 000 personnes (dont les deux tiers sont des civils majoritairement kosovars et un tiers sont des militaires majoritairement serbes) et le conflit aura provoqué la mort estimée de 10 000 kosovars. Le jeu politique interne au Kosovo est depuis dominé par deux partis, la Ligue Démocratique du Kosovo (LDK) d'Ibrahim Rugova, père de la nation kosovare et premier "Président du Kosovo" (décédé en 2006) - né en 1989, ce parti avait réussi à regrouper 700 000 personnes, la quasi totalité de la population adulte kosovare, entre 1989 et 1996 - et le Parti Démocratique du Kosovo (PDK) devenu majoritaire en 2007, issu de l'UCK et la lutte armée, c'est le parti du Premier Ministre actuel, Hashim Thaçi (l'ancien chef politique de l'UCK). Cependant, la déclaration permettant d'affirmer que le Kosovo est un "Etat souverain indépendant et démocratique" sera effectuée par le Président Fatmir Sejdiu, issu du LDK, le Premier Ministre Hashim Thaçi, issu de du PDK et le Président du Parlement, Jakup Krasniqi.
Quindi... L'ambiance liée à l'indépendance du Kosovo n'avait pas été ressentie depuis l'indépendance de la Macédoine ou du Monténégro, mais surtout celle des Etats ex-communistes d'Europe de l'Est il y a 19 ans. Les festivités ont commencé 24 heures avant la proclamation avec des remerciements explicites aux pays occidentaux soutenant l'indépendance, et organisations internationales l'ayant facilité (tout en protégeant la province cette dernière décennie), le retour de nombreux émigrés kosovars pour participer à la fête, le concert public donné par l'orchestre philarmonique de Pristina de Baki Jashari, le concours pour les symboles du pays (2600 propositions de drapeaux reçues), les feux d'artifice, réceptions officielles et autres festivités et manifestations de joie qui ont précédé et succédé la déclaration d'indépendance (dont des signes "C'est fait l'Oncle" en direction du martyr de la lutte pour l'indépendance, Adem Jashari, mort en 1998)... Le revers de la médaille sont les manifestations ayant eu lieu à Mitrovica, Banja Luka (en République Serbe de Bosnie) et Belgrade (Serbie) pour signifier l'opposition serbe à cette indépendance. De même, les manifestations devant les Ambassades Américaine et Européennes de Belgrade et les bâtiments de l'ONU au Kosovo démontrent la frustration serbe. Le ressenti des manifestants s'exprime régulièrement comme un sentiment de trahison de l'Europe à leur égard. Ce sentiment est lié au patrimoine religieux orthodoxe présent au Kosovo, schématisé comme le berceau de la culture serbe (l'impression populaire qui en découle est l'incapacité de construire un Etat serbe stable sans sa matrice religieuse de départ). Afin de soutenir les expressions d'opposition à l'indépendance de la part des minorités serbes du Kosovo, quatre ministres serbes ont été dépêchés le jour de la déclaration dans les quatre principales enclaves serbes du territoire, et ce, afin de montrer l'appartenance juridique du territoire à la Serbie, selon l'état actuel du droit international (et jusqu'à reconnaissance par l'ONU ou arrêté contraire de la Cour Internationale de Justice). De même, le ministre serbe aux affaires kosovares a déclaré, le jour même de la déclaration d'indépendance du Kosovo, que les zones à majorité serbe continueraient à être gérée administrativement par la Serbie.
Compte tenu de sa faiblesse étatique, l'Albanie s'est tenue à l'écart de tout le processus d'indépendance du Kosovo. Cependant, son influence se fait sentir dans la région. Tout particulièrement pour ce qui est de la notion de "Grande Albanie" dont parlent les nationalistes albanophones. Cette notion hypothétique couvrirait l'Albanie, le Kosovo et des morceaux de Macédoine, Monténégro et de la Grèce (Epire). C'est ce qui explique l'opposition de la Grèce à l'indépendance du Kosovo et la crainte qu'elle engendre dans les chancelleries macédonienne et monténégrine. De plus, l'UCK (dont est issu le Premier Ministre kosovar) n'avait pas hésité à faire sienne cette notion de Grande Albanie pendant la guerre d'indépendance (afin de rallier l'adhésion des albanophones) et pendant les tensions en Macédoine (2000). Le Kosovo se doit donc de montrer tous les signes d'apaisement à ce sujet pendant les prochaines années, afin d'obtenir une reconnaissance diplomatique de ses voisins.
Les signes donnés dès la déclaration d'indépendance par la troïka institutionnelle en vue d'un Kosovo multiethnique, mettant fin à la désintégration yougoslave et respectant le Plan Ahtisaari ont trouvé un symbole immédiat: le nouveau drapeau de l'Etat du Kosovo. Les trois couleurs utilisées et les étoiles, les mêmes que pour le drapeau bosniaque, représentent trois symboles forts: le blanc de la paix, le bleu et le jaune du drapeau européen (avec pour ambition l'adhésion à l'UE et au "concert des nations européennes") et les six étoiles représentant les six communautés ethniques (albanaise, serbe, turc, bosniaque, goran, rom). L'autre symbolique du drapeau: il ne reprend ni le drapeau albanais (rouge avec un aigle bicéphale) ni le drapeau serbe. L'appel aux minorités, et particulièrement à la minorité serbe, pour une gestion multiethnique harmonieuse du territoire (afin d'éviter un morcellement du Kosovo) trouve donc un écho dans ce drapeau. Cependant, cette recherche du respect de toutes les minorités représenterait une inversion des priorités de l'administration kosovare de ces dernières 8 années (avec une albanisation forcée de l'éducation linguistique et la culture du territoire, contre-coup de la gestion de Milosevic qui niait toute identité à la majorité albanophone). Il faudra donc regarder de plus près la future constitution de l'Etat du Kosovo avant d'affirmer le retour à l'équilibre multiethnique et le respect des minorités sur ce territoire (ce sera aussi un véritable test pour l'administration européenne du territoire).
C'est un précédent en matière de droit international qu'il faudra examiner de près car le schéma d'instabilité actuel du Kosovo ne pourra pas devenir permanent (mais pourra durer plusieurs décennies). Le risque d'émiettement des régions avec des majorités ethniques différentes des majorités nationales est réel: la majorité albanophone de certaines régions macédoniennes souhaite aussi un statut spécial; la République Serbe de Bosnie souhaite demander son indépendance de la Bosnie; les minorités hongroises de Roumanie aussi; le risque de précédent pour la Russie en Tchétchénie et Ossétie du Nord, pour la Géorgie en Abkhazie et Ossétie du Sud, pour l'Arménie et l'Azerbaïjan au Haut Karabagh et pour la Chine et Taïwan sont tout aussi réels...
* Repris par Noam Chomsky dans Hegemony or Survival sous la forme: "Les grandes Nations font ce qu'elles souhaitent, tandis que les petites acceptent ce qu'elles doivent"












excellent résumé.
Je n'aime pas trop cet émiettement des Etats, quand on voit que l
ex-Yougoslavie, déjà plus petite que la France, est répartie en 6 pays désormais. C'est vraiment l'échec de la politique pan-serbe de Milosevic qui a provoqué cet éclatement.
Il n'y aura bientôt plus que des Etats nations sur Terre, et ca peut être dangereux.
Question joker : le Kosovo aura-t-il une délégation aux JO ?
Rédigé par : Florian | 18 février 2008 à 18:08
Pour ces JO, c'est raté, mais peut etre en 2012 ;)
Rédigé par : Frédéric | 20 avril 2008 à 14:45
sympa, je te remercie bien pour cettte vidéio ! :)
Rédigé par : MrBark | 26 mai 2008 à 12:39