Après des rebondissements historiques importants, la Serbie, à travers le vote majoritaire émis au deuxième tour de l'élection présidentielle pour Boris Tadic (50,6% recueillis par le candidat du Parti Démocratique), a choisi la voie d'une plus grande intégration européenne. C'est avant tout un choix qui fait preuve de réalisme, que ce soit vis-à-vis du Kosovo, de l'UE, de la Communauté Internationale, de l'histoire ou encore de la géopolitique du pays. Le choix qui était présenté aux serbes était complexe: réélire le président sortant, à la tête d'une coalition politique gauche / droite informelle et fragmentée (dont le parti du Premier Ministre, de sensibilité nationaliste, Vojislav Kostunica, arrivé troisième au premier tour), qui a placé le pays sur la voie d'une réconciliation avec l'UE avec des négociations en vue d'une association et future intégration dans l'UE; ou alors, élire un nationaliste, Tomislav Nikolic, qui remplace le leader naturel du Parti Radical Serbe, Vojislav Seselj (en prison à La Haye, accusé de crimes contre l'humanité et nettoyage ethnique) et s'inspire de la ligne politique crée par Slobodan Milosevic (bien qu'il ait passé 3 mois en prison sous son mandat), qui a fait le choix d'une alliance slave avec la Russie et continue à prôner le projet de "Grande Serbie". Le choix était rendu encore plus difficile par le refus des deux candidats d'accepter l'indépendance du Kosovo (de même que pour le Premier Ministre). Cependant cette indépendance semble acquise d'avance. La Russie aura cherché à influencer le vote en confirmant des investissements énergétiques importants dans le pays ces dernières semaines. L'UE aura fait de même en proposant la signature d'un accord intérimaire d'association permettant à terme une libre circulation des serbes dans l'UE. Le résultat serré du vote du deuxième tour (de même que les résultats du premier tour, 40% allant aux radicaux de M. Nikolic et 35,4% au Parti Démocratique de M. Tadic) et les forts taux de participation (61% au premier tour et 67% au deuxième) montrent à quel point la société serbe est polarisée sur ces questions.
Le choix réaliste effectué par les serbes montre en premier lieu à quel point ils auront évolué sur la question de leur territoire national; bien que le territoire serbe ait profondément changé pendant son histoire millénaire, il faut savoir que pendant une brève période du XIVème siècle, juste avant l'invasion ottomane, l'Empire Serbe fut l'un des plus grands d'Europe (cela explique en partie les aspirations populaires historiques pour une Grande Serbie), le Royaume, la Fédération puis les Républiques successives de Yougoslavie couvraient une grande partie du même territoire (le reste étant principalement les territoires de la Grèce, l'Albanie puis les territoires issus de l'ex-Yougoslavie). Lors de la dislocation progressive de la Yougoslavie à partir de 1991, faisant suite aux changements de régime dans les ex-républiques socialistes d'Europe de l'Est en 1989, mais aussi à dissolution de la Tchécoslovaquie en deux entités, le concept de "Grande Serbie" a émergé de nouveau (théorisé par les intellectuels serbes et le Parti Radical Serbe dans les années 80, celui la même qui vient d'être battu aux élections présidentielles de 2008, et repris par Milosevic) en faisant valoir le concept erroné, qu'au sein de la Yougoslavie, la Serbie était phagocytée économiquement par la Slovénie et la Croatie (associées à la Serbie après la seconde guerre mondiale dans la fédération yougoslave) et que la Grande Serbie se devait d'être une entité ethniquement homogène (ces mythes auront la vie longue dans l'inconscient collectif serbe). Censé être la continuation naturelle, en cas de dissolution, de la Yougoslavie (et de l'Empire Serbe), la "Grande Serbie" aurait dû regrouper la Serbie, tous les territoires ex-Yougoslaves avec une population serbe et le Kosovo (en tant que berceau de la culture serbe). Concrètement, il s'agissait d'assurer la continuité territoriale serbe avec des morceaux de Croatie (République Serbe de Krajina), Bosnie (Bosnie entière, puis quand cela s'est avéré impossible, une partie de la Bosnie renommée, République Serbe de Bosnie) et une purification ethnique du Kosovo avec le départ des albanophones vers l'Albanie et la Macédoine (déstabilisant ce dernier en 2001, l'UE contribuant depuis au retour à l'équilibre de ce pays). Cette stratégie sera mise en échec par les armées, constituées en un temps record, des ex-républiques yougoslaves et la guérilla kosovar mais surtout par la Communauté Internationale (ONU, OTAN, UE). Les guerres pour maintenir le territoire yougoslave intact puis créer la "Grande Serbie" (Slovénie en 1991, Croatie entre 1991 et 1995, Bosnie entre 1992 et 1995, Kosovo en 1999) auront par la suite laissé leur place à une solution négociée pour le départ en 2006 du Monténégro grâce à un vote majoritaire pour l'indépendance de la République de Serbie et du Monténégro (2003-2006).
Aujourd'hui, toutes les formes de fédération issues de la Yougoslavie ont disparu. La Serbie est géopolitiquement divisée en trois territoires hétérogènes (voir carte) dont deux provinces autonomes entre 1974 et 1990, et de nouveau depuis 2002 (sous l'ex-Yougoslavie de Tito, elles bénéficiaient des mêmes droits que les républiques fédérées; elles perdront leur autonomie, de même que le Monténégro, sous la présidence de Milosevic - Milosevic contrôlait ainsi 4 des 8 votes au sein de la Fédération Yougoslave): celui central où se trouve une population ultra-majoritaire serbe; celui du nord, à la frontière avec la Croatie la province autonome de Voïvodine, avec une population composée de 26 groupes ethniques dont les principaux sont les serbes, hongrois, slovaques et croates; et celui du sud, la province autonome du Kosovo, à majorité albanophone (92%), avec une minorité serbe (4%). La Voïvodine aura fait l'objet de plusieurs tractations sur son statut, la dernière datant de 2002 et le processus n'est pas encore clos, mais en bonne voie. Le Kosovo, aura été le premier territoire à proclamer son indépendance de la Yougoslavie de Milosevic en 1991 et aura, en conséquence, perdu toute autonomie au sein de la Yougoslavie sous son mandat. Le territoire n'aura réussi à obtenir une reconnaissance internationale qu'à partir de 1999, suite à une guerre menée depuis 1997, et une insurrection en 1998. Depuis la guerre, le territoire du Kosovo aura été sous administration de l'ONU et son statut définitif en négociation. Le choix de l'indépendance du Kosovo ne fait aucun doute depuis 1999 (voire même 1991). L'impasse que représente le refus du gouvernement serbe et tous les partis majoritaires du pays, de la Russie et de quelques pays membres de l'UE (Roumanie, Espagne) d'accepter cette indépendance par rapport au souhait de l'ONU, la majorité des pays membres de l'UE et des Etats-Unis est définitive; sur le terrain, la protection militaire de l'OTAN au Kosovo est une réalité inaltérable (de même que pour toutes les ex-républiques yougoslaves); du point de vue diplomatique, les négociations longues avec intervention de toutes les organisations internationales et puissances mondiales seront venues à bout des négociations possibles sur ce dossier. Le précédent historique de laisser un territoire faire sécession sans l'accord de l'autre partie, serait certes unique au XXIème siècle (et potentiellement dangereux pour des pays comme la Russie, la Géorgie, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Roumanie et la Moldavie). Toutefois, malgré leur opposition officielle au projet d'indépendance kosovar, et les séquelles de la guerre du Kosovo, qui a touché leur territoire directement, les serbes semblent, à travers ce vote présidentiel, avoir accepté son principe. Leurs demandes officieuses sont simples: celle d'une indépendance du Kosovo, qui ne pourrait fusionner avec l'Albanie; et la protection de la minorité serbe de la province, ainsi que celui de l'héritage culturel serbe au Kosovo. Cependant, dès que l'indépendance sera prononcée (dans les prochaines semaines), un exode des enclaves serbes restantes au Kosovo (Leposavic, Zubin Potoc, Mitrovica, Strpce, etc.) vers ce qui restera de la Serbie sera probable. D'autres conséquences possibles, qui pourraient diviser le Président et le Premier Ministre, seront un embargo économique du Kosovo et des protestations diplomatiques de la Serbie envers tout pays reconnaissant cette indépendance. Ainsi se terminera l'histoire de la Yougoslavie et pourra enfin démarrer celle de la Serbie du XXIème siècle.
Du point de vue politique serbe, le choix d'une redirection réaliste de la politique étrangère vers une position plus conciliatrice à l'égard de l'Union Européenne est devenue une donnée fixe ces dernières années qui ne demandait qu'à être confirmée (bien qu'une minorité importante des serbes - avoisinant les 45%- s'y oppose). Depuis le départ de Milosevic en 1999, les élections ont systématiquement établi une majorité mouvante cherchant à empêcher le retour au pouvoir des partis issus de la coalition qui avait soutenu Milosevic dans les années 90 (Parti Socialiste et Parti Radical). Les élections présidentielles de 2004 s'étaient déroulées avec les mêmes acteurs: Boris Tadic l'avait remporté face a Tomislav Nikolic (54% - 46%). Le détail est cependant plus complexe et peut s'analyser à partir des résultats des élections législatives de 2007: le parti radical (ultra-nationaliste) est le premier parti en Serbie (28,6% des voix), suivi du Parti Démocratique (22,7%) d'inspiration socialiste, puis d'une coalition gouvernementale formée de l'alliance entre les partis conservateurs / nationalistes Parti Démocrate de Serbie du Premier Ministre Kostunica et Nouvelle Serbie (qui obtiennent ensemble 16,5%) et finalement le G17+, parti libéral conservateur (6,8%). Suivent une myriade de petits partis sociaux démocrates, libéraux démocrates, socialistes nationalistes (de Milosevic), nationalistes, monarchistes, communistes ou communautaires.
Du point de vue de la géopolitique serbe sur le continent, le choix d'une intégration à long terme de l'Union Européenne est nécessaire. Economiquement, c'est le seul choix qui pourra donner un avenir stable à la Serbie, lui fournissant un marché pour ses produits et des fonds structurels permettant sa modernisation, mise à mal par tant d'années de guerre. Stratégiquement, tous les voisins de la Serbie sont voués à devenir des membres de l'UE (c'est déjà le cas de la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie et cela pourrait rapidement s'étendre à la Croatie et plus tardivement à la Macédoine, le Monténégro et la Bosnie), et la libre circulation dans la région serait entravée en cas de refus de la Serbie de rejoindre l'UE; d'autant que la Serbie a perdu son accès à la mer avec la dissolution de la République de Serbie et du Monténégro. Finalement, l'enveloppe sécuritaire que peut fournir l'UE et l'OTAN n'est pas négligeable pour ce pays entouré par des voisins ayant subi des guerres initiées par Belgrade; sa prospérité serait assurée dans ce cadre, plutôt que le risque de voir un simple incident devenir un prétexte de guerre de la part d'un voisin revanchard. Les discussions régulières, à tous les niveaux de l'Etat, avec les homologues d'autres pays européens et les fonctionnaires et élus des institutions européennes limitent ces risques. Somme toute, une intégration, même lente, dans l'UE serait une garantie de normalisation de la Serbie. A l'inverse, cette intégration ne se fera pas sans heurts. Le refus de la Serbie de remettre le Général Ratko Mladic, à la tête des forces armées de la République Serbe de Bosnie, et tenu pour responsable de crimes contre l'humanité et génocide en est la preuve. Ce dossier, avec celui de Radovan Karadzic, ancien Premier Ministre de la même entité réfugié en Serbie, sont les principaux éléments de blocage du dossier serbe pour la signature en bonne et due forme d'un Accord de Stabilisation et Association (ASA) avec l'UE (la remise de ces deux personnes au Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie - TPIY- est une des conditions de l'ASA). Entre temps, un accord au rabais sera signé (les Pays Bas et la Belgique étaient les pays opposés à toute signature d'un ASA sans remise des criminels de guerre) cette semaine, permettant en un premier temps le déblocage d'accords commerciaux et, à terme, la libre circulation des serbes dans l'UE (ce qui devrait déjà densifier les contacts de la population avec leurs voisins).
L'alliance diplomatique de la Serbie avec la Russie, prétextant des racines slaves des deux pays représente par contre un élément déstabilisateur majeur. Le résultat de cette alliance a été un appui de la Russie à certaines mesures discutables du régime de Milosevic dont le refus d'une intervention sous l'égide de l'ONU au Kosovo (l'intervention ayant finalement eu lieu avec l'OTAN mais l'administration civile qui s'en est suivie étant gérée par l'ONU). Cependant les intérêts des deux pays sont plus complexes. La situation de la Serbie dans son projet de Grande Serbie est similaire à celle de la Russie au sein de la CEI. De nombreux territoires russes pourraient demander à faire sécession (Tchétchénie, Ossétie du Nord...) mais la Russie cherche aussi à récupérer des enclaves de russophones dans d'autres pays comme la Géorgie, l'Azerbaïdjan, la Moldavie et potentiellement, l'Ukraine, la Biélorussie, les Etats Baltes... Ainsi, les guerres intra-yougoslaves auront permis à la Russie d'influencer la politique internationale selon ses intérêts territoriaux à long terme et les précédents juridiques qui pourraient s'appliquer dans ses propres querelles territoriales avec ses voisins. Par ailleurs, la Serbie représente auprès de l'UE un allié de poids pour la Russie, de même que le rôle joué par le Royaume-Uni, la Pologne ou la République Tchèque pour les Etats-Unis. Compte tenu des difficultés actuelles des relations euro-russes, la présence d'un allié facile à plaire diplomatiquement (l'appui de la Russie à la Serbie sur le Kosovo n'a aucun coût politique pour les russes) au coeur de la région européenne la plus problématique, rendant la mission de l'OTAN plus difficile (et l'empêchant d'intervenir ailleurs) sans risque pour les troupes russes, est un atout dont la Russie ne se défera pas. Afin de consolider cette alliance, la Russie n'hésite pas à flatter les ultra-nationalistes serbes, même en ce qui concerne leurs ambitions irréalistes, et à investir dans les industries serbes, partiellement délaissées par les européens, et principalement son secteur énergétique. La Russie a ainsi proposé d'acquérir la société serbe d'énergie électrique et de faire passer un gazoduc directement par le territoire serbe (Southstream, qui traversera les Mers Noire et Adriatique, puis les territoires bulgare et albanais avant de rejoindre l'Italie).
Quindi... Nous vivons la fin du rêve de Grande Serbie, celui qui devait prendre la relève de la Yougoslavie. Il faut se réjouir de ce retournement de l'histoire, malgré le temps perdu par la tentative de mise en place de ce projet (1991-2008) et les difficultés considérables qui demeurent pour la normalisation totale des relations de la Serbie avec ses voisins et l'UE. La capacité des serbes à se projeter dans un monde où le nationalisme devient secondaire par rapport aux intérêts économiques du continent est en cause. Seront-ils capables de mettre de côté la défense acharnée de leurs origines culturelles, leur endoctrinement par Milosevic, leur mémoire des guerres des dernières 15 années en faveur d'une vision continentale de l'histoire? Rien n'est moins sur... une partie significative de la population des Balkans demeurera sous l'emprise des partis nationalistes qui continueront à faire un chantage politique en défense d'un plateforme politique irréalisable.
Du point de vue des relations avec l'UE, les rebondissements multiples, sont similaires, même si plus complexes, aux négociations entre l'UE et la Slovaquie. Suite à la dissolution de la Tchécoslovaquie (1992) et l'élection en Slovaquie d'un Premier Ministre nationaliste (1990-1998), Vladimir Meciar, les négociations d'association et d'intégration dans l'UE s'étaient ralenties. La Slovaquie, ne pouvant se permettre ce choix géostratégique de manière réaliste (ses principaux partenaires politiques et commerciaux ayant choisi la voie de l'intégration européenne), avait fait chemin arrière dès 1998 et même réussi à intégrer l'UE en 2004 en même temps que tous les autres Etats de la région. Est-ce que la même chose est concevable pour la Serbie?
La retenue des kosovars dans le choix de leur date d'indépendance, en fonction du meilleur moment politique régional et international, et en évitant de braquer l'élection serbe sur leur indépendance, est de bon augure pour l'avenir de la région. Ainsi, plutôt que d'inciter une nouvelle guerre, les parties semblent, peu à peu, apprendre à cohabiter, participer au dialogue régional avec l'UE, et développer les négociations sur des sujets sensibles (même si elles n'aboutissent pas forcément). Toutefois, le lancement de la nouvelle force de police et d'assistance civile européenne (EULEX) au Kosovo, dès l'annonce effective de l'indépendance kosovar (qui devrait avoir lieu dans les prochaines semaines), et la coopération qu'elle recevra de la part des kosovars et serbes permettra de mieux saisir sur le terrain la capacité de ces populations a enfin dépasser les inimitiés issues de l'ex-Yougoslavie.












Oui, disons que ce n'est que la moitié qui s'oriente vers le réalisme. Il y a une très groose partie qui pense le contraire et penser à intégrer ce payx dans le jiron démocratique demande un peu de patience. La précipitation n'est jamais bonne conseillère
Rédigé par : houhou | 05 février 2008 à 08:55
Oui en effet, ce sera un processus très long... mais j'ai bon espoir (c'est surtout que le chemin inverse ne mène nulle part)
Rédigé par : ArnaudH | 05 février 2008 à 08:58