Le Commandant en Chef cubain Fidel Castro a annoncé hier matin dans le journal officiel de l'organe central du PC, mieux connu comme "Granma" sa démission du poste le plus gradé de Cuba qu'il occupait depuis presque 50 ans (1959-2008). Son rôle comme Président du Conseil d'Etat cubain avait été délaissé ces deux dernières années au profit du premier Vice-Président du Conseil d'Etat et Ministre de la Défense, son demi-frère Raùl Castro. Dans sa déclaration, Fidel Castro, âgé de 81 ans (et probablement atteint d'une maladie grave des intestins comme la diverticulitis), refuse toute future nomination au poste de présidence du Conseil d'Etat ou de Commandant en chef mais accepte son élection au parlement cubain, fait état de sa préférence pour le vote unitaire ("un principe qui a des mérites ignorés") et n'oublie pas de saluer les membres les plus jeunes ayant participé à la révolution de 1959 ainsi que ceux des génération intermédiaires qui ont "appris à nos côtés les éléments de l'art complexe et presque inaccessible d'organisation et direction d'une révolution". On sent donc bien le refus de la vieille garde castriste à laisser les rennes du pouvoir dans les mains d'une opposition, intérieure ou extérieure, voire même son refus d'accepter les principes d'une élection véritablement démocratique. Le résultat probable de cette annonce sera l'officialisation (lors de l'élection du Conseil d'Etat le 24 février prochain) des rôles provisoires de Raùl Castro, cadet de Fidel (uniquement de cinq ans). Les relations entre les deux frères ne seraient pas, selon les dires de certains journalistes, sans heurts, et Raùl Castro serait plus à même de favoriser le dialogue avec l'extérieur, les investissements étrangers et le rapport de force au sein du régime (il est lui-même à la tête de l'armée depuis 50 ans, qui est une des pierres angulaires de l'économie cubaine). Il serait, selon certains analystes, à l'origine de la diminution des emprisonnements politiques ces dernières années (leur nombre se serait réduit de 20% sous son mandat à 240, dont 61 détenus en 2003 pour cause de pétition démocratique) et la relance du processus d'ouverture politique (autorisant un débat public un peu plus large qu'auparavant, et un débat avec les parlementaires américains, et la Commission Européenne) et d'ouverture économique (avec les Etats Unis, la Chine, l'Amérique Latine, l'Europe et les monarchies pétrolières) .
Dans le nouveau rapport de force qui s'installe à Cuba, plusieurs hommes seront à surveiller de près. Fidel Castro, bien sur, qui continuera à écrire des tribunes publiques dans Granma (tant que sa santé le lui permet). Le Conseil d'Etat pourrait aussi laisser une place considérable à un des six autres Vice Présidents du régime, Carlos Lage (56 ans, il est le Premier Ministre de facto, en charge des échanges commerciaux et de la politique énergétique, donc les relations avec le Venezuela mais aussi l'UE; il a mis en place les premières autorisations pour les PME privées et les petits propriétaires terriens), au Ministre des Affaires Etrangères, Felipe Perez Roque (42 ans, ministre depuis 9 ans, architecte du rapprochement avec la Chine); tous deux représentants de la génération suivante; ou au Président de l'Assemblée Populaire, Ricardo Alarcon (70 ans, ancien Ministre des Affaires Etrangères et Ambassadeur de Cuba à l'ONU) ou au Ministre des Communications (ancien Ministre de l'Intérieur) Ramiro Valdés (75 ans); tous deux alliés de longue date de Fidel Castro. Les relations de ces hommes avec les proto-groupes de dissidents seront essentielles pour mieux comprendre la direction politique souhaitée par le nouveau régime. Certains de ces groupes opèrent via la signature de pétitions pour une plus grande liberté d'expression (comme le Projet Varela dont 75 signataires avaient été arrêtés en 2003), d'autres contestent ouvertement les pratiques du régime comme le Mouvement Chrétien de Libération (lauréat du prix Sakharov du Parlement Européen en 2002) ou le font de manière symbolique et silencieuse comme Damas de Blanco (lauréat du prix Sakharov du Parlement Européen en 2005; réunion des familles des dissidents politiques enfermés à Cuba, sur le modèle des Mères de la Place de Mai en Argentine) etc. Il en va de même des réponses apportées aux jeunes cubains dans le cadre du dialogue "révolutionnaire" souhaité par Raul Castro: ces derniers, à l'image d'Eliecer Avila, demandent des clarifications sur le projet national et le développement économique de l'île.
Raùl Castro est très probablement un politicien plus modéré que son frère (même si les avis diffèrent sur ce sujet, surtout sur le rôle qu'il aurait eu dans la persécution des homosexuels et dissidents). L'année dernière il avait lancé un débat sur les défauts de l'économie communiste et avait ouvert la possibilité de "réformes structurelles et conceptuelles" (pour favoriser la productivité et la hausse des salaires). Jusqu'à présent, il a été à la tête d'un gouvernement collectif avec son frère qui gérait les orientations majeures de loin; cela pourrait changer à partir du 24 février. Les mesures économiques prises ces deux dernières années ont été modestes mais révélatrices d'une direction engagée: l'acceptation de salaires différenciés (plus élevés) pour les employés de sociétés étrangères, l'utilisation de terres étatiques pour l'agriculture privée et la préparation de mesures favorisant les PME familiales, l'autonomie de gestion des sociétés étatiques et plus d'autorisations pour les investissements étrangers. Toutes ces mesures avaient démarré pendant les années 90 quand Cuba avait perdu son allié soviétique et son appui économique considérable (l'activité économique cubaine s'était réduite d'un tiers). Cependant, Fidel Castro les avait annulé lors de la mise en place, cette dernière décennie, de l'alliance avec le Venezuela d'Hugo Chavez (bénéfique pour les secteurs pétroliers et de santé) et des crédits à long terme octroyés par la Chine (l'aide considérable des cubains expatriés avaient aussi permis un niveau accru de soutien social). Les premiers signes de limitation des pouvoirs de la présidence vénézuélienne, données lors du refus populaire au référendum sur la modification constitutionnelle (qui aurait accordé à Hugo Chavez la possibilité de se représenter à la présidence en plus d'accorder le titre "socialiste" à la république vénézuélienne), ont démontré la limite de cette stratégie d'alliance et dépendance économique (par ailleurs, Raùl Castro ne serait pas particulièrement proche d'Hugo Chavez, qui représenterait une ligne politique trop proche de celle choisie par son frère). Raùl Castro semblerait donc vouloir mettre Cuba sur la voie d'une transformation économique sur la base du modèle chinois et vietnamien, avec des investissements étrangers plus importants (au delà du secteur du tourisme) et le développement privé de secteurs économiques jusqu'à présent réservés à la gestion publique. Cette tendance serait d'autant plus facile à mettre en oeuvre que les gouvernements occidentaux (et surtout européens et latino-américains) ne demandent qu'à investir sur l'île afin d'écarter son rôle de fomentateur idéologique de gauche radicale en Amérique Latine. Il en va de même pour les monarchies pétrolières, dont les Emirats Arabes Unis, prêts à investir massivement dans la réhabilitation des ports cubains (Projet Mariel) afin d'avoir une porte d'entrée vers le marché nord-américain, voué à créer des relations économiques plus proches avec Cuba. Les problèmes économiques auxquels sont confrontés les cubains d'aujourd'hui concernent principalement les bas salaires et la couverture sociale partiellement dégradée. A cela s'ajoutent des difficultés grandissantes dans les infrastructures de transport et la construction de logements. Bien que la crise énergétique du pays soit passée pour le moment grâce à l'aide vénézuélienne, de nombreux investissements sont nécessaires dans ce secteur. De même l'éducation est quelque peu dégradée depuis son époque de gloire. Par contre, l'exportation des services de santé cubains (médecins, infirmières) aux autres pays de la sous-région est une franche réussite. Les exportations de ces services au Venezuela ont permis l'obtention de ressources énergétiques à des prix très favorables. Leur exportation en Jamaïque a permis un appui diplomatique considérable des pays des Caraïbes.
Malgré l'inévitabilité du retrait de Fidel Castro du monde politique cubain, dont l'annonce était attendue depuis un an et demi, on a pu noter un certain effet de surprise dans les grandes capitales internationales. Les Etats-Unis, géant économique et politique de la région, qui exercent un embargo depuis 45 sur l'île dont sa principale composante est devenue un boycott commercial (aucun investissement permanent, échanges commerciaux obligeant les cubains à payer à l'avance), ont réagi dans l'immédiat précisant que ce retrait de Fidel Castro ne changeait rien à leur politique. Pourtant, une centaine de parlementaires américains souhaitent une normalisation des rapports avec l'ile (et mettre derrière eux l'opportunisme politique de Fidel Castro et des éléments les plus durs du Congrès Américains, légitimant leurs radicalité respective à travers une guerre rhétorique envenimant davantage les relations comme ce fut le cas en 1996 avec le Helms Burton Act). Les Etats du Sud du pays sont les premiers à souhaiter cette normalisation commerciale. La majorité des cubains-américains (65% selon les derniers sondages) souhaitent entreprendre un dialogue avec les autorités cubaines. Tout semble donc être en place pour un changement progressif des relations bilatérales. Le retrait de Fidel Castro, des changements, même minimes, de la part du régime pour accepter la liberté d'expression, et le changement d'administration américaine en 2009 pourraient converger et permettre ce changement; tout particulièrement en cas d'élection de Barack Obama, moins influencé par la communauté cubaine-américaine de Floride (les républicains sont traditionnellement influencés par les éléments les plus radicaux de cette communauté, même si John McCain a déjà réprouvé des programmes locaux de son allié, le Gouverneur de Floride, Charlie Crist; Hillary Clinton a pour sa part les faveurs de la communauté latino-américaine des Etats Unis et serait aussi partiellement influencée par l'establishment politique démocrate traditionnel). Du point de vue régional, la création par le président vénézuélien Hugo Chavez d'une alliance entre les pays de la gauche radicale latino-américaine (Cuba, Venezuela, Bolivie, Equateur, Nicaragua), ont donné une deuxième vie à la politique et l'économie cubaine. Les ressources énergétiques de certains de ces pays et leur volonté d'avancer dans le domaine de l'intégration latino-américaine ont permis de réintégrer Cuba dans des circuits économiques qui avaient partiellement disparu depuis 1990. Ce rapprochement économique va de pair avec les efforts menés par le Venezuela pour rassembler les puissances économiques latino-américaines, notamment celles de centre gauche (Argentine, Brésil, Chili, Mercosur) et le bloc de la gauche radicale dans une alliance anti-américaine et anti-FMI (la création de la Banque du Sud est un des aspects de cette politique). Avec le changement de régime cubain à venir, ces alliances devraient être renforcées (de même que toutes celles permettant un accroissement de l'investissement étranger sur l'île et une diversification de l'économie cubaine), à l'exception peut-être de celle avec le Venezuela. Le Mexique, dont la côte Est (Golfe du Mexique) est sous développée par rapport au reste du pays, pourrait, lui aussi jouer un rôle déterminant à l'avenir, avec des liens resserrés sur l'ensemble de la sous région (avec les Etats du sud des Etats-Unis), de même que le Canada qui est déjà un des principaux investisseurs sur l'île. Le dialogue avec l'Union Européenne a redémarré en 2007 suite à quatre ans de silence (liée à l'arrestation des 75 dissidents en 2003) et devrait maintenant s'accélérer (les appels à la démocratisation de l'île en provenance des grandes puissances de l'UE semblent aller dans ce sens, dont ceux de l'Espagne, ancienne puissance coloniale, par le biais de sa secrétaire d'Etat pour l'Amérique latine, Trinidad Jimenez ""C'est maintenant que Raul Castro va pouvoir assumer avec une plus grande capacité, solidité et confiance, son projet de réforme").
Quindi... Un castrisme peut-il en cacher un autre? C'est le débat passionnant qui s'annonce dans les prochaines années. Les "Cuba-Watchers" (analystes politiques spécialistes de Cuba) vont finalement avoir matière à analyser. Cuba ne pourra pas suivre le modèle politique vietnamien ou chinois. Le dialogue politique fait partie intégrante de la culture de l'île et de sa diaspora (représentant jusqu'à un dixième de sa population de 11 millions d'habitants). Par ailleurs, il existe un risque réel, en cas de difficultés lors du changement de régime (comme les difficultés économiques ressenties en 1994 menant à des manifestations et une répression) d'un retour à la dialectique nationaliste, moyen favorisé par tous les dirigeants cubains depuis la guerre d'indépendance (1868-1878) pour asseoir leur pouvoir (notamment Fidel Castro en transformant cette dialectique en anti-américanisme). Par contre, l'utilisation à bon escient du modèle économique vietnamien ou chinois, avec une diversification économique de l'île, une augmentation de sa productivité, le développement des secteurs économiques (infrastructures portuaires, tourisme, culture, médecine, éducation etc.) pourraient en faire une espace unique avec de véritables avantages comparatifs dans la région. L'ouverture économique (et donc à l'information) apportera peut être la fin des persécutions politiques (sous peine de voir des sanctions économiques plus douloureuses se mettre en place) et un début de démocratisation. Compte tenu de la nature de la pression politique actuelle, celle d'une limitation de la possibilité de développer une carrière sans allégeance préalable et continue au pouvoir en place, l'ouverture politique se fera lentement et sans grandes avancées visibles à court terme (dans le cadre de l'hypothétique présidence de Raul Castro ou un de ses proches pendant les cinq prochaines années). La question qui se posera bientôt au régime est la place qu'il acceptera de donner à des initiatives comme le Projet Varela, inspiré de la Charte 77 (mouvement de résistance au communisme entre 1976 et 1992 en Tchécoslovaquie).
Du point de vue géopolitique il semblerait donc qu'il faut s'attendre à une limitation des échanges avec le Venezuela (mais rien de dramatique en un premier temps) où le président Hugo Chavez devrait arriver à la fin de son dernier mandat dans cinq ans. A l'inverse, l'embargo économique / boycott commercial des Etats-Unis pourrait être levé (mais uniquement dans le cadre de signes tangibles préalables de la part du régime cubain); cette option deviendrait même probable en cas d'élection de Barack Obama. Des investissements croissants en provenance d'Europe semblent probable dans le cadre d'une réintégration de Cuba dans la communauté occidentale (au delà de l'Amérique Latine et le monde post-soviétique; cette initiative de l'UE serait conditionnée à une victoire de la gauche en Espagne lors des prochaines législatives; la droite étant connue pour son opposition farouche au castrisme). Les nouveaux facteurs importants à suivre seront les investissements croissants des nouvelles puissances économiques que sont la Chine et les monarchies pétrolières du Golfe. Leur objectif, en entrant à Cuba, serait la préparation d'une plateforme portuaire commerciale pour accéder, à terme, au marché américain (la côte américaine est à 200 km de Cuba et, contrairement aux principaux ports du pays, tous les petits ports côtiers du sud et de l'est des Etats Unis ne sont pas saturés). De plus, la Chine, avec son expérience considérable en matière de développement économique post communiste, pourrait ainsi se créer un allié de poids dans la région.
Mais tout ceci n'est que spéculation; l'opacité du régime cubain actuel ne permet rien d'autre. Pour le moment, Cuba se trouve dans une situation de vide de pouvoir avec un leader historique affaibli menant l'arrière garde, un leader en titre qui n'a pas le poids charismatique mais souhaite une ouverture tout en douceur (à la tête de l'armée qui contrôle des pans entiers de l'économie de l'île), des leaders poursuivant des stratégies d'alliances économiques différentes (Chine et Venezuela), un leader parlementaire qui n'hésite pas à entamer le dialogue interne puis le laisse se renfermer, donnant une impression globale de jugement arbitraire et de dissensions au sommet de l'Etat cubain...












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