Lundi matin, deux tentatives d'assassinat politique ont eu lieu au Timor Oriental. La première contre le Président de la République, Jose-Ramos Horta, prix nobel de la paix 1996, âgé de 58 ans, devant son domicile à Dili par le biais d'une fusillade qui aurait touché M. Horta deux fois, dont une à l'abdomen. Il a depuis été évacué sur Darwin, en Australie, pour une série d'interventions chirurgicales, et serait maintenant, selon le président du parlement Est-Timorais, hors de danger. La deuxième tentative, lors d'une embuscade contre le véhicule du Premier Ministre, Xanana Gusmão, a échoué. Le responsable de cette série d'attentats, Alfredo Reinado, est décédé lors des attaques. Le président intérimaire, Vicente Guterres, a décrété l'état d'urgence et le couvre feu a été mis en place dans le pays pendant une durée de 48 heures, le temps de renforcer les forces de Nations Unies (UNMIT composée de 1 600 hommes) par une force d'intervention australienne (340 hommes déjà envoyés en urgence) et néozélandaise; l'Indonésie a augmenté ses patrouilles et sa surveillance tout au long de la frontière avec le Timor Oriental. Ces mesures sont prises suite à la crise sécuritaire dont souffre le Timor Oriental depuis 2006 lorsque des accrochages avaient eu lieu entre l'armée et la police faisant 38 morts et 150 000 déplacés. Depuis cette date, et le limogeage de près de la moitié des forces militaires (600 hommes) et l'effondrement de la force policière, des mouvements armés terrorisent le pays, dont celui de d'Alfredo Reinado, un ancien major de l'armée qui avait déserté en avril 2006. Ces dernières tentatives d'assassinats des plus hautes figures de l'Etat démontrent la fragilité du processus de reconstruction de ce petit pays d'un million habitants, coincé entre deux géants de l'Asie et de l'Océanie.
L'histoire du Timor Oriental (Timor Leste) depuis le XVIème siècle, peut se résumer en trois parties. La première, celle de l'occupation coloniale portugaise entre 1596 et 1975 a scellé la partition de l'île; le Timor Occidental étant colonisé par les Néerlandais, de nombreuses disputes eurent lieu entre les deux puissances coloniales qui ne furent résolues qu'en 1915. L'île aura aussi considérablement souffert pendant la seconde guerre mondiale, sous l'occupation japonaise, avec la mort de 60 000 Est-Timorais (13% de la population). De plus, les investissements en infrastructures et éducation de la puissance coloniale portugaise au Timor Oriental auront été extrêmement limités par rapport à d'autres zones colonisées. De même, le travail forcé imposé sous forme de corvée seigneuriale accordé entre les propriétaires terriens et les chefs de tribus locales aura détruit tout développement social. La deuxième période démarre donc avec une insurrection réussie contre l'occupation portugaise en 1975 (en parallèle du Coup d'Etat à Lisbonne, la Révolution des Oeillets), mais avec des affrontements entre les deux principaux partis Est-Timorais en faveur de l'indépendance: le Fretilin (Front Révolutionnaire pour l'Indépendance du Timor Oriental), principal parti sur le terrain et l'UDT (Union Démocratique Timoraise). Une courte guerre civile de trois mois entre les deux partis amènera le Fretilin à demander l'aide des forces armées Est-Timoraises formées par les portugais et une partie de l'UDT à rejoindre l'Ouest-Timor et la position Indonésienne favorisant une réunification de l'île sous son contrôle (cette guerre civile aura fait 2 000 morts). L'invasion indonésienne de l'est de l'île a lieu en décembre 1975 (l'Indonésie est devenue indépendante en 1949) avec l'appui tacite des Etats-Unis et de l'Australie (en tant qu'allié pendant la guerre froide). Cette guerre durera pendant trois ans, elle provoquera la mort de 100 000 Est-Timorais, et se soldera par l'annexion du Timor Oriental, qui devient ainsi la 27ème province indonésienne connue sous le nom de Timor Timur (qui n'a jamais été reconnue par l'ONU). Pendant toute la durée de l'occupation, une guérilla timoraise a réussi à résister mais le coût en vies humaines aura été terrible (estimée entre 102 800 morts par la Commission pour la Réconciliation du Timor Oriental, CAVR). Cette guérilla aura été formée autour du Fretilin dans des zones montagneuses. Certains de ses membres historiques auront joué un rôle décisif ces derniers jour: Xanana Gusmão était le chef militaire du Falintil, la branche armée du Fretilin; Jose-Ramos Horta était le "ministre" des affaires étrangères de l'organisation et son porte parole exilé (jusqu'en 1988).
La dernière période commence avec la fin du régime indonésien de Suharto en 1998 (qui avait été responsable de l'invasion de 1975). En 1999, sous la pression internationale, le nouveau président indonésien Jusuf Habibie accepte la tenue d'un référendum sous contrôle de l'ONU. Les Est-Timorais choisissent le chemin de l'indépendance plutôt que celui d'une autonomie au sein de l'Indonésie qui leur est proposée. Entre décembre 1999 et Mai 2002, le pays sera sous administration directe de l'ONU (UNAMET, puis UNTAET), l'administrateur provisoire sera Sérgio Vieira de Mello (qui sera assassiné lors de l'attentat suicide contre le siège de l'ONU à Bagdad en 2003) avec l'aide d'une force de sécurité internationale composée de 11 000 hommes de 22 pays, pour l'essentiel de militaires australiens et néozélandais (INTERFET). En 2002, le pays devient indépendant, mais l'état de délabrement des institutions laissées par les indonésiens l'oblige à vivre sous perfusion de l'ONU (UNMISET) avec une administration onusienne provisoire jusqu'en 2005 et une force de maintien de la paix de 8 500 hommes. En 2005, arrivés à la fin de leur mandat, l'essentiel des troupes de l'ONU quittent le pays (le mandat de l'UNMISET, avec 66 hommes sera renouvelé puis transformé en MINUT mais le nombre de troupes onusiennes demeurera limité à 1650 hommes). Depuis cette date, le pays se trouve dans une situation d'instabilité politique constante avec une véritable guerre partisane entre les différentes factions politiques (représentant les habitants de l'est ou de l'ouest du pays). Ces différentes représentations politiques évoquent, dans une certaine mesure, la diversité culturelle et linguistique de l'île montagneuse, facteurs liés aux différentes couches de migrations sur l'île (mélanésiennes, austronésiennes, proto-malaisiennes, papou). La principale division existant aujourd'hui est celle qui sépare les habitant de l'ouest du pays, les Lorumutus, de ceux de l'est, les Lorosaes. Les agissements du Premier Ministre Mari Alkatiri lors de la période 2002-2006 auront attisé les oppositions entre les deux communautés, tout particulièrement au sein des institutions sécuritaires du pays (Alkatiri est aussi accusé d'avoir utilisé des unités de l'armée pour éliminer physiquement ses adversaires). Ainsi, faisant suite à des incidents mineurs à partir de 2004, en mars 2006, le chef de l'armée limoge 594 soldats qui demandaient la fin des discriminations au sein de cette institution. Les manifestations qui s'en suivirent en avril et mai provoquèrent la mort de six personnes et la demande du Premier Ministre d'utiliser les forces armées restantes pour effectuer un travail anti-émeute pour lequel elles n'étaient pas formées. En représailles, des groupes de manifestants, alliés aux 3 200 policiers, s'en prirent aux 700 soldats demeurant dans l'armée (ce qui dégénérera en attaques croisées sur les sièges de l'armée et de la police). Malgré l'arrivée de renforts internationaux, le niveau de violence n'a jamais réussi à diminuer de manière significative.
Une étape de franchissement de ce fossé, qui séparait les différentes rivalités politiques, a été atteinte lors des élections de 2007 où une plateforme gouvernementale unie (l'AMP constituée du parti du président Gusmão, le CNRT, du Parti Démocrate et des et Sociaux-démocrates) a été présentée à l'élection avec une répartition du rôle entre le nouveau président Jose-Ramos Horta (ex-premier ministre de Gusmão depuis la démission d'Alkatiri en 2006 - poste qu'il a accepté alors qu'il était considéré comme un potentiel remplaçant de Kofi Annan au secrétariat général des Nations Unies - précédemment le ministre des affaires étrangères du pays sous Alkatiri et l'homme qui avait négocié les accords avec l'ONU et les accords de paix avec l'Indonésie) et l'ex-président (le premier du pays) devenu Premier Ministre, Xanana Gusmão. Mais certains groupes qui s'étaient rebellés en 2006, comme celui du Commandant Alfredo Reinado (un jeune homme capturé en 1975 au début du régime indonésien, servant de porteur, qui s'était échappé en Australie en 1990 avant de revenir en 1999 et être nommé officier le l'armée et la marine Est-Timoraise puis chef de la police militaire), n'avaient pas accepté cette réconciliation, s'estimant les victimes d'une discrimination ethnique au sein des forces gouvernementales et militaires (étant lui même originaire de l'ouest, Reinado jugeait que le gouvernement penchait trop vers la base activiste historique du Fretilin, les habitants de l'est de l'île) et avaient très mal pris leur arrestation par les troupes internationales ayant récupéré une partie de la charge sécuritaire sur l'île depuis 2006 (ils s'étaient échappés un mois après leur arrestation par les troupes néozélandaises). Depuis, les actes criminels de Reinado se sont multipliés (à l'inverse de nombreux limogés de l'armée qui demandaient leur réintégration dans l'armée). Des pourparlers de paix avaient démarré entre le Président Horta et Reinado en août 2007, mais ceux-ci ont terminé en décembre 2007, et ont été suivis d'accusations par Reinado, laissant entendre que le Premier Ministre Gusmão était à l'origine des violences de 2006 (menant l'ex Premier Ministre Alkatiri à demander la démission de Gusmão). Ces accusations croisées n'ont, de toute évidence, pas permis une réconciliation avec les ex-militaires ayant pris le maquis et ont conduit à une dégradation incroyable du climat politique avec cette double tentative d'assassinat politique.
Quindi... La mort du Commandant Reinado lors de ces tentatives d'assassinat, aura permis aux forces gouvernementales de tuer la tête pensante du mouvement rebelle (mais d'autres membres importants du groupe demeurent au large, comme Gasta Salsinha et Commandant Tara). Par ailleurs, des mandats d'arrêts préliminaires ont été lancés contre 18 personnes suspectées d'avoir participé au double attentat. Cependant, la déstabilisation constante du pays liée à la vague de violence continue avec, cette fois-ci, des attaques visant spécifiquement des Hommes d'Etat de premier ordre, reconnus par la communauté internationale pour leurs rôles exceptionnels pendant la prise d'indépendance, la pacification et la gestion du pays. Cela ne peut être de bon augure, et démontre les défaillances sécuritaires et la difficile tâche de réconciliation nationale que les forces gouvernementales et internationales n'ont, pas pu / pas su, mettre en place depuis le début du processus de détachement de la puissance indonésienne, démarré il y a plus de 8 ans. Ainsi le gouvernement se retrouve dans une situation impérative de régler les problèmes sécuritaires du pays (telles que décrites dans sa plateforme électorale de 2007), avant même de s'attaquer au développement économique nécessaire de l'île.
Par ailleurs, les efforts d'organisation des forces sécuritaires du pays par le gouvernement ont été quasiment inexistants. La base du système militaire demeure, 6 ans après l'indépendance, les 700 membres de Falintil, le groupe armé ayant lutté pour l'indépendance du pays, les autres 1300 membres démobilisés du groupe (ainsi que les milliers qui ont déposé les armes après l'indépendance) n'ont eu que des moyens précaires pour survivre, contribuant ainsi à l'instabilité du pays (visible notamment pendant les émeutes de 2002). Le manque d'implication du gouvernement dans la définition des rôles entre la police (sécurité intérieure), les militaires (sécurité des frontières, navales et exceptionnellement dans le cadre de la lutte anti-émeutes pour lesquelles elles ne sont pas préparées) et le renseignement (qui permettrait d'avoir un système de prévention des émeutes et autres problèmes sécuritaires), et l'organisation d'un système multi-ethnique entre Lorosaes et Loromutus au sein de ces institutions, est devenu très problématique. Cette priorité sécuritaire devra trouver une solution dans les plus brefs délais, profitant de l''expertise des troupes internationales présentes sur le sol timorais pour dépolitiser et professionnaliser les forces sécuritaires Est-Timoraises; les troupes internationales ne pourront pas être stationnées de manière permanente au Timor Oriental (les premiers symptômes du "donor fatigue" sont déjà visibles). La période pendant laquelle le gouvernement pouvait bénéficier d'une bienveillance liée à son manque d'expérience est passée. On ne peut qu'espérer que les visites du secrétaire générale de l'ONU Ban Ki Moon et son responsable des opérations de maintien de la paix, Jean-Marie Guéhenno, en décembre 2007, auront contribué à la clarification des priorités. Il en va de même pour le rétablissement du Président José-Ramos Hortas, pièce maitresse de la politique modérée au Timor Oriental.












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