Après le coup d'état de septembre 2006, accompagné d'une annulation de la constitution, d'une dissolution du parlement et de la cour constitutionnelle, la mise en place de la loi martiale et la censure militaire dans le but d'évincer le premier ministre de l'époque, Thaksin Shinawatra (sur des accusations non prouvées de corruption et abus de pouvoir), le calme politique semble enfin être revenu en Thaïlande. Le premier ministre en fonction, Surayud Chulanont, ancien militaire, conseillé du Roi Bhumibol Adulyadej (Rama IX) avait été nommé par les militaires (dont un ancien Général ayant participé au rétablissement de la démocratie en 1992, Chamlong Srimuang) pendant la phase intérimaire devant mener à un rétablissement de la démocratie avec les élections de décembre 2007. Malgré l'interdiction faite par la junte à M. Thaksin, et une centaine des membres de son parti, d'exercer une activité politique pendant cinq ans; et la dissolution de son parti, le Thai Rak Thai; ses partisans, notamment ceux issus des régions rurales ayant bénéficié des mesures prises par M. Thaksin, regroupés dans un nouveau parti, le Parti du Pouvoir Populaire (PPP), ont remporté la victoire lors des élections avec une majorité relative (moins importante que celle d'avant 2006 mais suffisante pour constituer un gouvernement). Le retour à un régime démocratique a été confirmé cette semaine par la nomination de Samak Sundarajev (l'ancien gouverneur de Bangkok) comme premier ministre à la tête d'une coalition de six partis, sans que les militaires ne reviennent sur leur promesse de réinstauration d'un premier ministre issu de la majorité législative élue, alors que celui-ci dit ouvertement être le mandataire de M. Thaksin.
Les militaires ont cependant fait usage de tous les moyens légaux pour retarder la formation du nouveau gouvernement; comme des accusations d'irrégularités lors du vote, soumises à arbitrage de la Commission Electorale; ou la vérification demandée à la Cour Constitutionnelle de la légalité du nouveau parti, le PPP. Mais aucune des mesures issues de ces demandes (invalidation de candidatures) n'ont changé le résultat de l'élection. Mis à part le PPP, les bénéficiaires de l'élection 2007 sont les Démocrates (plutôt conservateurs) avec une représentation beaucoup plus importante au parlement mais aussi le processus électoral thaïlandais, moins soumis à l'achat des voix qu'auparavant grâce à une Commission Electorale revigorée. Cependant, les difficultés existantes dans le processus démocratique thaïlandais, comme la tolérance du gouvernement des agissements policiers brutaux comme des assassinats de trafiquants de drogues (politique démarrée par M. Thaksin en 2003 avec la mort de 2500 personnes, dont seulement la moitié seraient des trafiquants, politique qui a rencontré un vif succès populaire), la corruption politique (une accusation de corruption a été faite à l'encontre de la femme de M. Thaksin) ou encore les affrontements verbaux excessifs au Parlement (dont ceux du nouveau premier ministre) n'ont pas disparu.
L'histoire moderne de la Thaïlande démarre en 1932 avec la création d'une monarchie parlementaire (faisant suite à l'Empire Khmer jusqu'au XIIIème siècle puis la monarchie absolue des royaumes de Sukothaï, Ayuttahaya et finalement la dynastie Chakri depuis 1782) dont la constitution a servi de modèle à toutes celles qui ont suivi (cf. photo du monument à la démocratie à Bangkok dans lequel est renfermé une copie originale de la constitution de 1932). Cependant, le pays a subi un nombre important de dictatures militaires jusqu'aux années 90: 18 en tout depuis 1932, toutes celles qui ont eu lieu depuis 1957 ont reçu l'appui -ou l'encouragement- du Roi Bhumibol (sauf celles de 1981 et 1985 qui se sont écroulées au bout de quelques jours). Ce dernier retient des pouvoirs constitutionnels importants dont le pouvoir de retourner les décisions du Parlement (même s'ils sont utilisés avec parcimonie) et pardonner les criminels. A partir de 1973, à la suite de manifestations étudiantes importantes demandant le retour de la démocratie, le Roi accéda aux demandes en nommant des Premiers Ministres issus de la société civile, par la suite déchus (1976) pour cause de Lèse Majesté (excuse revenant souvent dans la justification des Coups d'Etat), avec des gouvernements militaires jusqu'en 1992. Le Roi joua cependant un rôle clé dans la restauration de la démocratie en mai 1992. Suite à la nomination, avec l'aval des partis majoritaires, d'un premier ministre issu de la junte ayant pris le pouvoir en 1991, des manifestations monstres eurent lieu en 1992 avec une répression violente. Pour tenter de calmer les parties, le Roi convia le premier ministre et le leader historique des démocrates, le Général Chamlong Srimuang (celui-là même qui déposera le Premier Ministre Thaksin en 2006) à une audience télévisée (les interférences publiques du Roi en politique étant exceptionnelles) où les deux hommes s'agenouillèrent, comme le protocole l'exige, devant le Roi. Cet acte simple impressionna les thaïlandais et permit la démission du Premier Ministre putschiste et la restauration de la démocratie avec la tenue d'élections. Par la suite, le climat politique s'est rétabli avec deux partis principaux, le Parti Démocrate, conservateur (devenu populiste depuis 2005), même s'il est membre du Conseil Libéral Démocrate asiatique, et plutôt urbain (avec une base se situant principalement à Bangkok et au sud du pays) et le Parti Phalang Dharma, suivi du Tai Rak Tai, créé en 1998 à l'initiative de M. Thaksin, populiste, progressiste, favorisant les entrepreneurs et les communautés rurales (avec une base située au Nord et Nord Est du pays). Le Roi demeure toutefois une figure très appréciée de la majorité des thaïlandais.
Arrivé au pouvoir en 2001, grâce à des élections ouvertes et réélu en 2005 (devenant ainsi le premier homme politique thaïlandais à compléter un mandat), M. Thaksin dut cependant faire face à des manifestations importantes en février 2006 pour cause d'accusations de corruption liées à la vente, sans taxes correspondantes, de la participation familiale dans le groupe de télécommunications Shin (cette participation en fait un des hommes les plus riches de Thaïlande, déjà avant le scrutin de 2001). Il proposa alors la dissolution du parlement (avec l'accord du Roi) qui eut pour résultat un boycott du scrutin d'avril 2006 par les trois principaux partis d'opposition (le Parti Démocrate, le Thai Nation Party et le Parti Mahachon), suivi de sa démission (symbolique), puis de rumeurs sur le possible complot pour renverser le Roi (le "Complot Finlandais") et l'invalidation du scrutin par la Cour Constitutionnelle (le nombre d'abstentions étant trop important dans les zones traditionnellement contrôlées par l'opposition). De nouvelles élections auraient normalement du avoir lieu en octobre 2006 mais le Coup d'Etat, sans effusion de sang, des militaires en septembre (profitant de l'absence de M. Thaksin qui se trouvait à New York à l'Assemblée Générale des Nations Unies appuyant la candidature de son n°2, Surakiart Sathiratai, au poste de secrétaire général en remplacement de Kofi Annan) mit fin au processus institutionnel régulier. Le Coup d'Etat reçut l'appui d'une partie de la population (Bangkok et le sud) et une critique soutenue d'une autre partie (Nord du Pays) mais aucun soutien politique des partis traditionnels. La légalité fut toutefois maintenue avec un décret royal légitimant le nouveau gouvernement (ce qui permit de confirmer l'appui du Roi aux militaires et son opposition discrète à M. Thaksin et ses partisans). Néanmoins, les accusations portées contre M. Thaksin par les militaires n'auront jamais réussi à être prouvées pendant toute la durée du mandat militaire (16 mois).
La politique économique appliquée par M. Thaksin, le "Thaksinomics" (une forme de keynésianisme moderne s'appuyant sur les exportations), aura souvent été mise en cause. Les objectifs principaux, en termes socio-économiques, auront été la réduction de la pauvreté rurale (à travers des fonds alloués aux micro-crédits, des prêts à taux réduits, le développement des infrastructures etc.), le retour à la croissance suite à la crise asiatique de 1997 (avec l'aide d'un emprunt FMI remboursé deux ans avant son échéance), le retour aux équilibres financiers (équilibre du budget et surplus, réduction de la dette publique à 41% du PIB, doublement des réserves monétaires à $64 milliards) et la mise en place d'une couverture santé universelle (avec une composante spécifique dédiée aux anti-rétroviraux). D'autres succès comme l'intégration de la loterie nationale (avec des revenus $2 milliards annuels) dans l'économie nationale, dont les revenus serviront à financer la scolarisation à l'étranger des plus pauvres, et la privatisation du conglomérat télévisuel MCOT, furent très critiqués par la junte militaire, accusant Thaksin de populisme et corruption dans la mise en place de ces programmes. D'autres réformes importantes eurent lieu pendant ses gouvernements, comme la réduction de la corruption (reconnue par Transparency International), la réforme du système scolaire, la mise en place d'une politique énergétique pour créer des champions régionaux et le passage progressif à une énergie propre (politiques annulées par les militaires), la réforme administrative et la négociation de traités de libre échange avec la plupart des acteurs économiques majeurs en Asie. Par contre, sa gestion du conflit avec la population musulmane du pays (d'origine malaisienne) aura été discutable, utilisant la force pour réprimer les manifestations en 2001 et 2004. Les recommandations de la commission en charge de la pacification du conflit (juin 2006) n'auront pas pu être appliquées (autorisation de l'utilisation du Yawi comme langue officielle et mise en place de la Sharia).
Quindi... L'échec de la tentative des militaires d'écarter M. Thaksin et son parti, le Thai Rak Tai, devenu le PPP, de la scène politique thaïlandaise est une bonne nouvelle pour la démocratie en Thaïlande mais aussi en Asie de l'est (et tout particulièrement aux Philippines où la démocratie peine parfois aussi). En effet, trop souvent des majorités déplaisantes pour certaines parties de la société (droite, gauche, urbains, ruraux), auront été balayées par un Coup d'Etat, dans l'espoir de les faire disparaître de manière définitive de la scène politique. Cet exemple permettra peut-être aux opposants d'apprendre à patienter le temps qu'une usure du pouvoir s'installe. Une opposition efficace et organisée aurait beaucoup plus de chances de venir à bout de M. Thaksin et ses supporters plutôt que le recours ou le soutien à un coup militaire inefficace. C'est dans ce cadre que l'amnistie que ce sont offerts les généraux initiateurs du Coup d'Etat de 2006, dont leur leader, le Général Sonthi Boonyaratglin, est discutable, même si son annulation ne ferait que déstabiliser la lente renaissance de la démocratie dans ce pays. De plus, le rôle du Roi Bhumibol dans la monarchie constitutionnelle thaïlandaise doit être clarifié; les interprétations multiples de ses pouvoirs constitutionnels doivent faire l'objet d'un arbitrage institutionnel définitif. L'utilisation de sa réputation par les militaires lors de leurs prises de pouvoir (en se plaçant systématiquement sous l'autorité officielle de la monarchie) en font une figure peu fiable du processus démocratique actuel, et ce malgré sa popularité auprès des thaïlandais.
Par ailleurs, les efforts entrepris par M. Thaksin et son ancien ministre des affaires étrangères, M. Surakiart, pour créer le Dialogue de Coopération Asiatique sont louables. Cette initiative, qui date de septembre 2000, a pour but de regrouper l'ASEAN, le SAARC et le Conseil de Coopération du Golfe en une même organisation favorisant la coopération parmi les Etats membres en matière économique (créer un ensemble qui puisse négocier des accords internationaux de manière groupée), de réduction de la pauvreté et de négociation globale (permettant aux interlocuteurs continentaux d'avoir un seul partenaire asiatique plutôt qu'une multiplicité d'organisations). Cette initiative doit être reprise par le PPP et le nouveau gouvernement afin de devenir un point central de sa politique étrangère.












Très brillante synthèse...
J'aime bien l'appellation keynésianisme moderne pour la politique de Thaksin...
Rédigé par : L'Hérétique | 31 janvier 2008 à 22:59
Oui, j'ai adapté les accusations de keynésianisme primaire des opposants à quelque chose qui me semblait plus adapté... lol
Disons que du point de vue des politiques de relance de la consommation dans les parties rurales de la Thaïlande, c'est du keynésiasme pur.
Par contre, les politiques de retour rapide aux équilibres financiers perturbés après 1997 démontre autre chose que du keynésianisme... je dirais qu'il s'agit plus d'une responsabilisation de l'Etat dans ses choix économiques.
Finalement, l'ouverture du marché thaïlandais à travers la signature de nombreux accords de libre échange montre aussi la volonté d'adapter l'économie à des conditions difficiles et changeantes. Compte tenu des accords signés pendant ses mandats, il s'agit d'une ouverture aux conditions les plus dures du marché: main d'oeuvre (m.o.) qualifiée, peu chère, produits manufacturés pas chers - Inde, Chine-, m.o. peu qualifiée, pas chère, matières premières ou produits manufacturés pas chers - Asean -, m.o. très qualifiée, très chère, produits modernes peu chers - Etats Unis. Bref, pas évident de trouver sa place en soumettant le pays à tous ces challenge, et pourtant... je crois que c'est justement cela qui lui a permis de démarrer beaucoup de chantiers de modernisation mais au risque de brutaliser l'establishment politique... avec le résultat qu'on connait.
Rédigé par : ArnaudH | 31 janvier 2008 à 23:27
Le problème, c'est que l'image que j'ai de Thaksin, c'est celle que m'a donné la presse occidentale, c'est à dire celle d'un homme corrompu et affairiste.
Je trouve ton article très intéressant, parce qu'il éclaire la situation en Thaïlande sous un autre jour.
Rédigé par : L'Hérétique | 02 février 2008 à 16:32