La visite officielle du Premier Ministre Indien Manmohan Singh en Chine cette semaine permet de mieux apercevoir le rééquilibrage en cours de réalisation de l'économie mondiale. Les premières phrases du discours d'ouverture du sommet économique sino-indien du premier ministre sont très parlantes: "L'inde et la Chine sont aujourd'hui les économies avec les plus forts taux de croissance mondiaux. Nous devrions nous rappeler que la Chine, l'Inde et l'Europe avaient des parts égales du revenu mondial au début du XVIIIème siècle. Le XXIème siècle devrait voir le retour de l'Inde et la Chine à leurs niveaux naturels dans l'économie internationale"* (en effet, du point de vue historique, les connaissances mathématiques indiennes et les connaissances chinoises en matière hydraulique, navale et de fonte de fer étaient en avance sur l'Europe du XVème siècle). Le cadre est donc fixé. Sur le front des échanges bilatéraux, ils ont doublé en deux ans pour atteindre $36 milliards (2,6% des échanges internationaux de la Chine et 15% de ceux de l'Inde), mais de manière fortement déséquilibrée pour l'Inde qui a un déficit commercial considérable dans ses échanges avec la Chine ($9 milliards en 2007 par rapport à $4 milliards en 2006).
Historiquement (depuis 1949, pour leurs relations antérieures, voir ici), les relations entre les deux pays ont été complexes, et ce, malgré une pacification officielle pendant les premières années d'existence de l'Inde indépendante et de la Chine communiste: après l'invasion chinoise du territoire tibétain en 1950, l'attitude de Nehru fut très conciliatrice, avec une reconnaissance de l'Etat chinois menant à une médiation indienne dans les conflits entre tibétains et chinois (1951) et celui entre la Chine et l'ONU lors de la Guerre de Corée (1950-1953) et la mise en place d'un accord "Les Cinq Principes de Coexistence Pacifique" (Pancha Sila) entre les deux géants asiatiques. Mais après la découverte d'infrastructures chinoises en territoire indien (spécifiquement dans l'Aksai Chin), d'accrochages militaires à répétition (Cachemire) et de la fuite du Dalaï Lama à Dharamsala en Inde, les relations se dégradèrent à partir de 1959. La Chine fit alors une demande territoriale sur plusieurs régions du nord de l'Inde et se proposa de les annuler si l'Inde abandonnait ses prétentions sur la région de l'Aksai Chin, gérée par les chinois depuis la guerre sino-indienne de 1962. Plusieurs autres accrochages eurent lieu par la suite (1965; 1967; 1971; fin de la route de la soie traversant le Tibet). Le réchauffement des relations entre les deux pays s'opéra à partir de 1979 et l'invasion soviétique de l'Afghanistan (qui entraîna la présence des Etats-Unis au Pakistan). De nombreuses négociations territoriales se firent entre 1981 et 1987 suivies de la visite de Rajiv Ghandi en Chine en 1988 (la première depuis celle de Nehru en 1954). Suivirent la régularisation des relations diplomatiques, des négociations territoriales et la désescalade militaire le long de la frontière pendant les années 90.
Les relations entre les deux pays sont rentrées dans une nouvelle ère à partir de 1998 et du test nucléaire indien qui a subitement changé la nature de toute dispute militaire potentielle entre les deux Etats (mais aussi suite au rapprochement entre la Chine et la Birmanie en 1994 et entre l'Inde et Taïwan en 1995). Ainsi les relations ont continué à se normaliser au début du XXIème siècle avec des visites bilatérales plus fréquentes de grandes figures des deux Etats (dont la visite du Président Chinois Hu Jintao en novembre 2006) et le dépassement du seuil de $10 milliards d'échanges bilatéraux en 2004 (la visite du Premier Ministre Chinois Wen Jiabao à Bangalore en 2005 va dans le sens d'un accroissement des échanges bilatéraux de produits à forte valeur ajoutée). Par ailleurs, l'Inde est devenue un pays observateur de l'Organisation de Coopération de Shanghai en 2005 (dont la Chine, la Russie et quatre autres pays d'Asie centrale sont fondateurs) dans l'attente d'une intégration complète (qui lui a déjà été proposée) au groupe de coopération militaire, économique et énergétique; des accords ont été signés entre les groupes pétroliers des deux pays (ONGC et CNPC) pour participer ensemble aux enchères d'exploration pétrolière dans les pays tiers; et le col de Nathu La (route de la soie) a été rouvert en 2006. Finalement, les premières manoeuvres militaires conjointes (anti-terroristes) ont eu lieu fin 2007 dans la province chinoise de Yunnan.
Aujourd'hui, l'économie a pris le pas dans la relation entre les deux pays (membres informels de la classification BRIC) dont les relations économiques en mutation rapide ont permis la création du terme "Chindia" qui fait référence à leur complémentarité: la Chine est particulièrement bien installée dans les secteurs de la manufacture, des infrastructures et du hardware informatique et dans les marchés d'Asie de l'Est (Japon, Corée, ASEAN) tandis que l'Inde est reconnue pour ses productions agroalimentaires (dont la pisciculture), ses services (dont les services financiers) et son software informatique. Ensemble, ces deux pays sont en train de changer la nature de leur développement économique: en passant progressivement d'une économie de manufacture, services low-tech et sous-traitance vers une économie d'innovation technologique (devenue visible dans les secteurs de l'automobile et de l'informatique et bientôt dans l'aéronautique) et services (avec un fort développement des secteurs touristiques respectifs et du secteur santé en Inde): aujourd'hui 50% du PIB indien et 40% du PIB chinois émanent du secteur des services. Le développement d'accords de libre-échange et d'accords d'investissement entre les deux pays et de stratégies commerciales et de développement économique profitant de leurs complémentarités ne peut que renforcer ces tendances (peu significatives pour le moment, mais vouées à prendre une place importante dans les échanges mondiaux). C'est un des buts avoués de cette visite officielle.
D'autres dossiers pouvant influencer le sommet bilatéral sont ceux du nucléaire civil, du Bhoutan et de la Birmanie. Les accords de développement du nucléaire civil indien à partir d'importations d'uranium australien avec l'aide de la technologie américaine ne sont pas au goût de la Chine. Ce dossier fortement politisé en Inde (avec le soutien du Parti du Congrès Indien mais l'opposition du Parti Communiste Indien qui a réussi à neutraliser le dossier pour le moment) ne fait que confirmer les craintes chinoises de voir une mainmise américaine sur les ressources d'uranium mondiales (l'accord d'importation d'uranium indien n'est possible que si l'AIEA, et donc les Etats-Unis, donnent leur accord pour la reconnaissance de l'Inde comme puissance nucléaire en échange de plus grands contrôles internationaux sur le nucléaire militaire indien). Pour ce qui est du Bhoutan, des différents frontaliers historiques existent avec la Chine. Le seul accord de paix en place a été signé en 1998 mais plusieurs incursions militaires chinoises sur la zone tri-frontalière entre le Bhoutan, la Chine et l'Inde (proche du Passage de Siliguri, vital pour l'Inde) ont crispé les relations entre le petit royaume et son gigantesque voisin fin 2007. Ces incursions frontalières font partie des discussions en cours entre l'Inde et la Chine. Finalement, le dossier birman est remis au goût du jour suite aux émeutes récentes mais surtout à cause de la concurrence que mènent les entreprises chinoises et indiennes dans leurs quête de matières premières (pétrole, gaz, bois, pierres précieuses et riz en Birmanie; cependant le même type de concurrence pour la recherche de matières premières a lieu dans de nombreux d'Afrique, d'Amérique Latine et dans le Sud-Est asiatique).
Quindi... Le principal non-dit de cette analyse est la différence fondamentale entre les systèmes politiques indien (la plus grande démocratie du monde) et chinois (et son postcommunisme original). La crainte chinoise est de voir un axe démocratique se former autour du pays communiste qui engloberait l'Inde, les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud. Cependant, ces différences (quasi systématiques lorsque l'on compare les systèmes politiques des pays d'Asie continentale) n'empêchent pas ces deux géants d'apprendre à mieux gérer leurs relations économiques et à former, peu à peu, une alliance basée sur leurs communautés d'intérêts économiques (récupérer toute leur place dans l'économie mondiale y compris dans les secteurs de pointe et la lutte énergétique), politiques (peser plus dans le concert des nations à travers des organisations régionales mais aussi au sein des enceintes internationales comme le G8 et l'ONU) voire peut-être même énergétiques et climatiques (comme semble l'entendre l'agenda de cette visite du premier ministre indien; toutefois, une alliance climatique qui chercherait à réduire les ambitions des négociations de Bali pourrait être catastrophique).
Malgré tout cela, il demeure un déficit de confiance dans les relations bilatérales. Une manière de le combler serait de voir ces deux puissances nucléaires trouver une solution progressive à leurs disputes territoriales qui traînent depuis 1962 et forment un facteur d'instabilité régionale depuis 1959 (même si une guerre d'envergure entre ces deux pays ne semble pas envisageable), en particulier pour les autres Etats de la région qui traversent des bouleversements politiques (Pakistan, Népal, Bhoutan).
* Traduction libre des phrases suivantes: "India and China are today the fastest growing large economies in the world. We should remember that China, India and Europe had almost equal shares of world income in the early 18th century. As the 21st century unfolds, both India and China stand poised to regain their weight in the global economy."












Tout ce que tu dis est vrai. il y a selon moi des oublis :
- le rôle du groupe de Shangaï (axe russie/Chine) et l'intégration - ou non - de l'Inde à l'OSC;
- le rôle du Pakistan : ce n'est pas un jeu à 2, c'est un jeu à 3, à commencer par le problème du Pakistan (problèmes d'approvisionnement en eau + problème nucléaire)
T.
P.S: Tu trouveras sur le réseau Kiwis deux excellents blogs captivés par les R.I (La monde qui vient & journal de la guerre qui vient)
PPS : Je vais te metre en blogroll
Rédigé par : Toréador | 15 janvier 2008 à 20:03
Oui pour le Pakistan, tu as raison. Par contre pour l'OCS je l'avais précisé (j'ai oublié un aspect du problème?).
Merci pour le blogroll hombre! je te rends la pareille, pas de raison de tout englober en Kiwis :)
Je suis déjà un fervent lecteur du journal de la guerre qui vient! et je viens de découvrir Le Monde Qui Vient, MDR! (allez, tout le monde au blogroll, lol)
Rédigé par : ArnaudH | 15 janvier 2008 à 20:33