Les chiffres de ce matin, suite à quatre jours de tensions ethniques: 316 morts, 70 000 réfugiés. Des milliers de kenyans ont pris refuge dans les églises du pays, d'autre cherchent à rejoindre l'Ouganda. Au moins 35 morts brûlés vifs et 42 grièvement brûles alors qu'ils avaient pris refuge dans une église à Eldoret. Des centaines de maisons et huttes brûlées dans l'ouest du pays et à Mombasa. Des barrages routiers ont été installés tous les 10 kilomètres. Malgré une baisse partielle de l'intensité des violences, deux policiers tués à Kericho.
Ce début de guerre ethnique nous ramène très rapidement aux exemples du Rwanda, du Congo et du Darfour. L'urgence se trouve dans ce rappel: le Rwanda a vu 1 million de ses ressortissants massacrés en 100 jours (les barrages routiers et la concentration des réfugiés tutsis avaient facilité le génocide).
Le cas du Kenya reste particulier. Tout d'abord parce que la mosaïque ethnique du pays est particulière avec des populations nilotiques dispersées entre le nord (les Masaï, éleveurs) et le sud-ouest (les Luo, agriculteurs et commerçants de l'ouest du pays) et Bantous (dont les Kikuyu, Embu et Meru, agriculteurs et commerçants du centre du pays; les Kamba de l'est, les Mikikenda sur la côte et les Lyia-Gusii-Koria de l'ouest). L'autre grande ethnie épargnée pour le moment de ce conflit est formée par les Couchites (du nord du pays), plutôt proches des Nilotiques. Après il faut noter que le sentiment tribal est bien secondaire au Kenya par rapport aux distorsions économiques issues de l'héritage colonial. Une forme d'inégalité géographique avait déjà été mise en place sous l'administration coloniale britannique entre l'ouest du pays (faible colonisation terrienne) et le centre (développement ciblé autour de la capitale Nairobi) et la vallée du Rift. Aucun gouvernement depuis l'indépendance ne s'est jusqu'à présent préoccupé de corriger ces inégalités par un plan de développement régional (redistribution des terres bâclée, production à peine suffisante pour assurer l'indépendance alimentaire du pays): c'est cela, entre autres, qui a nourri le fort vote identitaire en faveur de M. Raila Odinga.
Cependant, il faut noter que jamais le Kenya n'avait à ce point basculé dans la violence depuis la guerre de 1952-1959 contre les britanniques menant à l'indépendance de 1963; même si de nombreuses tensions sociales (pillages, violences) avaient déjà eu lieu tout au long des années 80 menant à un renouveau politique relatif à partir de 1992 (retour au multi-partisme, interdit depuis 1966 malgré des élections frauduleuses), confirmé en 2002 (élection de Mwai Kibaki après 24 ans de pouvoir ininterrompu de Daniel Arap Moi). Des violences avaient aussi eu lieu lors des scrutins de 1992 et 1997 (violences interethniques dans les provinces de l'ouest et dans le Rift) mais évitées en 2002. Les tensions ethniques de ces jours sont donc aussi le résultat des mécontentements accumulés par la mauvaise gestion économique et répartition territoriale des fruits de la croissance par les dirigeants de ces 15 dernières années (et ce malgré une croissance forte ces dernières cinq années et des réformes importantes dans l'amélioration du service public et la lutte anti-corruption). Cela vaut aussi pour la gestion locale et la circonscription de Langata (Naïrobi) qui abrite un des plus grands bidonvilles d'Afrique, Kibera, d'où est élu M. Odinga.
Du point de vue économique, les politiques d'ajustement structurel prônées par le FMI et la Banque Mondiale depuis le milieu des années 80 exigeaient une réduction des investissements publics et des dépenses sociales qui auront eu comme effet l'accélération des inégalités dans le pays. Les secteurs économiques les plus favorisés (afin de faire rentrer des investissements) auront donc été le tourisme, le commerce et la production agricole pour l'exportation (thé, fleurs, café) ce qui a renforcé l'isolement de l'ouest du pays. Cependant, pendant que les réductions des investissements sont durement ressentis par 50% des kenyans qui vivent avec moins d'un dollar par jour, les fruits de cette politique se font attendre avec un déficit commercial qui demeure très important, de même que le déficit budgétaire et la dette extérieure.
L'élection présidentielle qui s'est tenue le 27 décembre dernier entre le président sortant, M. Mwai Kibaki (économiste reconnu, kikuyu de la région centrale du pays où il obtenu 90% des voix), d'une part, candidat de l'Alliance pour l'Unité Nationale, une coalition de partis dont le KANU (parti unique jusqu'en 1992), le Parti Démocrate et le NARC , et, d'autre part, M. Raila Odinga, le charismatique leader du Parti Démocratique Orange -ODM- (luo de l'ouest du pays où il a obtenu lui aussi 90% des voix, il est surnommé "agwambo", le dur; il avait été emprisonné pendant 9 ans sous le régime de l'ex-président Daniel Arap Moi et avait par la suite facilité son éviction du pouvoir lors des élections de 2002 puis participé au gouvernement de M. Kibaki jusqu'en 2005), même empreinte d'irrégularités (comme cela semble avoir été le cas dans les fiefs des deux principaux candidats de manière massive, ce qui aurait un impact non négligeable sur l'issue du scrutin) ne peut, en aucun cas, servir à justifier un massacre ethnique. Les propos de M. Odinga lors d'un entretien à la BBC filmé avant le scrutin ne sont pas acceptables dans la situation de violence actuelle: "Je n'accepterai de négocier avec le président Kibaki que si celui-ci reconnaît avoir perdu les élections". Les kikuyu ayant pris refuge en Ouganda nous permettent de supposer une réelle crainte ethnique de la part des partisans du président Kibaki.
Les interventions de M. Raila Odinga dans les médias kenyans relayant l'appel au calme mais dénonçant à répétition le résultat de la présidentielle (accusation de fraude sur 300 000 votes alors que l'écart officiel entre les deux candidats n'est que de 231 728 voix) ne font qu'alimenter les exactions de ses partisans les plus fanatisés. Les régions les plus touchées par les massacres ethniques sont celles de ses partisans au sud-ouest du pays dans les villes d'Eldoret (là où a eu lieu le massacre de l'église brûlée) et à Kisumu. A ce titre, la position prise par la mission d'observation de l'UE des élections générales kenyanes, demandant une enquête indépendante et estimant que les élections n'avaient pas "respecté les critères internationaux et régionaux d'élections démocratiques" doit devenir la seule ligne de revendication électorale de M. Odinga au risque de faire basculer le pays dans une guerre ethnique et potentiellement un génocide. Il faut aussi signaler les derniers commentaires de M. Samuel Kivuitu, président de la commission électorale kenyane, qui avait annoncé M. Kibaki vainqueur le 27 décembre et qui aujourd'hui déclare "ne pas savoir qui a gagné l'élection au Kenya" qui ne contribuent pas à la clarification de la situation (quatre membres de la dite commission avaient déjà fait part de leurs réserves sur le résultat du scrutin)!
On ne peut qu'espérer que les violences actuelles, devenues habituelles après des scrutins contestés dans certains pays africains comme le Togo (1998, 2005), Zimbabwe (2002), Madagascar (2001-2002), Nigéria (2007), laisseront leur place à une réflexion institutionnelle permettant un partage du pouvoir plus équilibré entre toutes les ethnies et régions des pays concernés et le passage à des élections plus transparentes.
Quindi... Pendant la durée de cette crise au Kenya, l'attitude de M. Mwai Kibaki et de M. Raila Odinga se doit d'être celle d'un "père de la nation" plus que celle d'un simple candidat à la présidentielle mettant ses intérêts devant ceux de la nation. M. Kibaki doit en premier lieu limiter la propagation de la violence dans le pays mais, si possible, sans y contribuer en laissant la police user de moyens disproportionnels. Par ailleurs il doit faciliter le travail de la commission électorale (aidé par des organismes internationaux) afin de lever les nombreux doutes de la population mais aussi des membres de la commission électorale sur le déroulement du scrutin. Les positions de M. Odinga revendiquant la victoire de son camp dans l'élection présidentielle doivent être écartées pour le moment et laisser place à une politique de réduction de la violence ne permettant aucune ambigüité d'interprétation et, si possible, une coordination avec les efforts de réduction de la violence par la police et la communauté internationale. L'appel en renfort de figures démocratiques historiques du continent comme Nelson Mandela ou Thabo Mbeki par les deux principaux candidats pourrait contribuer à cette réduction de violence. Entre temps, ils se doivent de respecter les efforts de médiation et de dialogue.
La Communauté Internationale ne peut se limiter à lancer des appels au calme (UA-UE-États Unis). Une médiation immédiate doit avoir lieu dans le cadre d'une coopération entre l'Union Africaine et l'ONU. Les pays de la communauté internationale pouvant se le permettre doivent mettre immédiatement à disposition des fonds (et des promesses à suivre de fonds) pour assurer le développement économique et social des régions de l'ouest du pays (un fond géré directement par l'UE, en tant que probable premier contributeur financier pourrait contribuer à calmer les esprits).
En ce qui concerne le vote déficient du 27 décembre, il semble difficile, dans les conditions actuelles, de pouvoir voter à nouveau ou de faire un recomptage de manière sereine. Ainsi, la solution la plus pragmatique serait une forme de partage du pouvoir ou un gouvernement d'union nationale, ce qui pourrait être facilement justifié par le résultat officiel serré du scrutin. Accompagnée d'une organisation anticipée d'un nouveau scrutin, cette fois assuré directement par des organisations internationales, cela pourrait permettre une sortie de crise politique progressive (et non un simple report de la crise actuelle).
Les interventions du premier ministre britannique, Gordon Brown, envers les deux candidats pour favoriser le dialogue et la mise en place d'une formule de partage du pouvoir sont encourageantes et doivent être renforcées par l'UE et son haut représentant à la PESC, Javier Solana. La médiation conjointe mise en place dans l'urgence à Nairobi par l'UA (par M. John Kufuor, président ghanéen, président en exercice de l'Union Africaine) et le Commonwealth (par M. Ahmed Tejan Kabbah, ancien président de la Sierra Leone et chef de la mission du Commonwealth) est aussi la bienvenue et demeure la meilleure voie pour une sortie de crise (les trois principaux candidats à la présidentielle ont accepté de s'entretenir avec les médiateurs). Par ailleurs, l'UA et l'UE doivent préparer dès maintenant l'envoi d'une force de police (en plus de spécialistes électoraux) pouvant renforcer les effectifs actuels de la police kenyane (et veiller à ce qu'elle ne participe pas aux exactions, alors qu'elle aurait déjà reçu des ordres de tirer à vue) et éviter une militarisation du conflit via l'armée ou les guérillas.
Aux dernières nouvelles, les autorités religieuses, les personnalités politiques (dont les médiateurs kenyans des crises somaliennes et soudanaises, très respectés de l'opinion publique, l'ancien ambassadeur Bethuel Kiplagat et le général à la retraite Lazaro Sumbeiywo), les associations, les acteurs économiques tout comme la presse pousseraient tous pour une résolution pacifique du conflit. Dans un commentaire de l'édition d'aujourd'hui du quotidien kenyan The Nation intitulé "Donner une chance à la paix", est écrite la phrase suivante "on ne peut pas laisser cette folie continuer". En effet.












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