Une nouvelle classification économique est apparue ces dernières années pour mieux saisir le phénomène des grandes économies émergentes issues de la mondialisation. Ce changement économique qui commence à bousculer le haut du ranking économique mondial porte deux noms: tout d'abord le BRIC (Brésil-Russie-Inde-Chine), qui est rapidement devenu le BRIC + KMS (issu de l'anglais, cela devient le BRIC + Corée du Sud + Mexique + Afrique du Sud)*.
Outre la nature mondiale (tous continents sur les deux hémisphères) du phénomène économique, une tendance politique semble aussi se dégager avec de nombreuses discussions internationales d'élargissement du G8 à 5 autres pays (Chine, Inde, Brésil, Mexique, Afrique du Sud) que certains appellent de leurs voeux (Etats-Unis, France...) et d'autres souhaitent limiter à un club démocratique (comme le sénateur McCain qui souhaite expulser la Russie du club mais y accueillir l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud); mais aussi un élargissement du nombre de membres permanents du Conseil de Sécurité de l'ONU, en cours de discussion depuis le mandat de Boutros Boutros-Ghali débuté il y a 15 ans... (extension du Conseil de Sécurité au Japon et l'Allemagne, mais aussi au Brésil, l'Afrique du Sud et l'Inde). Il semblerait donc que la géopolitique soit en passe de devenir de la géoéconomie avec l'acceptation du principe selon lequel, au XXIème siècle, la puissance économique va de pair avec la puissance politique. Est-ce une victoire du soft power ou bien une évolution qui voudrait que le soft power devienne rapidement du hard power (ce qui était le cas, historiquement, de l'accession au hard power des puissances britanniques -développement d'une marine capable d'assurer la sécurité des investissements de la British East India Company- et américaines -développement d'une armée puissante pendant la première guerre mondiale pour assurer la livraison des biens à l'Europe et l'Amérique Latine...)?
Aujourd'hui, les premiers signes visibles de cette reconfiguration économique mondiale apparaissent sous la forme de multinationales issues des BRIC+KMS, leurs noms sont: Embraer (constructeur d'avions de taille moyenne brésilien, devenu le troisième constructeur mondial), Suzlon (turbines aéronautiques indiennes), Tata (groupe industriel indien de construction automobile mais aussi d'acier, de conseil, énergie, téléphonie , hôtelier, producteur de thé...), Samsung (équipementier électronique coréen), Lenovo (groupe chinois assembleur de PC), Infosys et Wipro (groupes indiens d'outsourcing informatique, devenus des concurrents directs d'IBM et Accenture), Cemex (cimentier mexicain), Hisense et Haier (équipementiers chinois en électroménagers et électronique), Mittal (le groupe indien d'acier devenu fameux en Europe après sa reprise d'Arcelor), BYD (groupe chinois, premier mondial en batteries), Chery (constructeur automobile chinois), Bajaj (groupe automobile indien de deux et trois roues), Perdigão et Sadia (groupes agro-alimentaires brésiliens), TCL (constructeur chinois d'écrans, acquéreur de Thomson) Gazprom (le géant russe de l'énergie, devenu un acteur des relations internationales à lui tout seul), Johnson Electric (constructeur chinois de moteurs à taille réduite), LG (groupe coréen de produits électroniques, téléphonie et d'énergie)... Ce sont toutes des marques vouées à devenir aussi connues que les marques japonaises (Sony, Toyota...) qui ont fait irruption sur la scène internationale au cours du dernier demi-siècle. Selon le secrétariat de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED), en 2004, cinq compagnies asiatiques étaient rentrées dans le tableau des 100 premières multinationales (et 15 parmi les 200 premières).
Un deuxième aspect de cette tendance au rééquilibrage mondial est l'augmentation importante des investissements directs à l'étranger (IDE) en provenance des BRIC+KMS, mais aussi des monarchies pétrolières, dans les économies des pays développés (en 2006, 13% du stock total d'IDE était issu de pays en développement, par rapport à 8% en 1990, les investissement issus des pays en développement cette année là correspondaient à $123 milliards). Une première explication est fournie par le besoin des économies développées (notamment les Etats-Unis) de financer leurs déficits par l'arrivée de capitaux extérieurs, qui ne sont plus seulement issus de pays développés (les hausses récentes des revenus pétroliers et de matières premières expliquent aussi une partie des liquidités issues de pays en développement). Mais les besoins de diversification, consolidation, débouchés commerciaux, fusions et acquisitions (etc.) des conglomérats issus des BRIC+KMS expliquent une grande partie de ces investissements aussi. A ce titre, on peut déjà prévoir un changement d'attitude dans les futures négociations à l'OMC, avec une plus grande attention portée par les BRIC+KMS pour la libéralisation de certains secteurs dans les services (logiciels informatiques, transport aérien, services délocalisables...) et les industries de pointe (aéronautique, automobile, électronique, informatique...). Quelques exemples pour illustrer ces propos: les négociations en cours entre les groupes Tata Motors et Ford pour le rachat par le constructeur indien des marques (d'origines britanniques rachetées par Ford) Jaguar et Land Rover, les acquisitions par Johnson Electric de morceaux de Lear et ArvinMeritor, deux groupes américains constructeurs de moteurs miniaturisés afin de se rapprocher du marché américain, le rachat par Lenovo de la partie hardware d'IBM...
Finalement, le rééquilibrage des centres d'innovation technologique s'opère aussi peu à peu. C'est le cas pour la téléphonie mobile, avec les prix défiant toute concurrence des produits des coréens Samsung et LG et pour l'automobile avec le lancement récent de la voiture la moins chère par Tata Motors. Rien d'étonnant à cela, ces constructeurs produisent d'abord pour leurs marchés nationaux (devenus très rentables après la hausse de pouvoir d'achat ces dernières décennies) en lançant des produits adaptés: il s'agit donc d'innovations de méthodes de production et de développement de nouveaux produits commerciaux et non dans le haut de gamme (innovation dans le design aérospatial, sur des moteurs usant de nouvelles sources énergétiques, sur la biotechnologie etc.) grâce à une recherche et développement centrée sur les innovations technologiques (comme c'est le cas dans les pays en développement). Mais un des aspects les plus intéressants de ce rééquilibrage est le développement des investissements qui s'opèrent entre pays en développement. L'expérience acquise dans les marchés en développement avec une concurrence farouche des grandes marques venues des pays développés (et leurs méthodes modernes de management), mais aussi de conditions macro-économiques historiquement instables (devenues progressivement plus stables), est celle de l'adaptation à des conditions de marché changeantes. Cette expérience est très utile pour le développement des exportations. Les marchés des BRIC+KMS et autres pays en développement agissent de manière de plus en plus uniforme (pour ce qui est de leurs classes moyennes) ce qui crée un marché gigantesque, de taille mondiale (2,5 milliards, potentiellement), pour leurs produits, mieux adaptés en qualité et prix que leurs équivalents issus de pays développés. Ce mouvement explique en grande partie les délocalisations (qui sont assimilées dans les pays développés comme une crise - ce qui est le cas du point de vue local ou régional - et non d'un rééquilibrage inévitable de la mondialisation - ce dernier s'était déjà opéré à partir des années 60 entre l'Europe et les Etats-Unis, à partir des années 80 avec le Japon puis les dragons asiatiques...).
Quindi... En tants qu'européens, nous devons rapidement apprendre à mieux connaître ce monde en pleine évolution issu de la mondialisation (dans sa version la plus récente). Ces nouveaux partenaires commerciaux deviendront bientôt nos nouveaux partenaires géopolitiques régionaux mais aussi internationaux, que ce soit dans le cadre de négociations économiques, politiques, militaires, humanitaires, climatiques, éthiques, culturelles... Eux nous connaissent bien, nos produits commerciaux mais aussi culturels inondent leurs marchés depuis bien longtemps, l'inverse n'est pas forcément vrai, surtout que leur développement économique récent a bien changé leurs sociétés...
* d'autre pays pourraient aussi figurer dans ce ranking bien sûr, comme Taïwan, la Malaisie, Singapour, les Emirats Arabes Unis, le Chili (etc.) mais aucun d'entre eux n'a la taille, ni la population pour figurer parmi les grands décideurs régionaux, seulement en tant qu'influenceurs. Ce ne sera peut-être pas le cas pour l'Indonésie, l'Argentine, le Nigéria, l'Egypte (etc.); dès qu'ils atteindront ce niveau de développement, ils formeront alors la deuxième vague des géants économiques issus des pays en développement, un BRIC v2?












Merci pour cet article très documenté et fort intéressant.
Rédigé par : L'Hérétique | 20 janvier 2008 à 00:12