Depuis la conquête du Guatemala ("la terre des arbres" en nahuatl) par Pedro de Alvarado en 1527, le pays (devenu indépendant en 1821) n'a jamais eu de présidence maya (42% de la population de ce pays de 13 millions d'habitants est d'ascendance maya, 44% est métissée européen-maya et 14% est d'ascendance uniquement européenne). Malgré quelques gouvernements qui se sont consacrés à des réformes sociales (1945-1954), généralement évacués (de même que leurs réformes) par des coups d'états (1954, 1982), le pays est géré depuis son indépendance par une oligarchie pro-américaine d'ascendance européenne. Le tout nouveau président qui a prêté serment lundi dernier, Alvaro Colom, un ingénieur de formation, ancien chef d'entreprise (dans le textile) et gestionnaire de l'agence de rapatriement des réfugiés (Fonapaz), est une nouvelle version de cette oligarchie, un peu plus adoucie (bien que d'ascendance européenne, M. Colom est un chaman maya), celle qui se dit sociale-démocrate (son parti, l'UNE serait plus considéré comme un parti centriste en Europe, unissant sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates, bien que cette classification n'existe presque pas dans les Amériques). La guérilla des années 60 et 70, devenue guerre civile entre 1982 et 1996 (avec d'une part le gouvernement de Efraín Ríos Montt avec ses milices PAC soutenues par les Etats-Unis, et, d'autre part le groupement armé rebelle l'URNG) qui a vu le massacre (ou le jet à la mer depuis des hélicoptères) de 200 000 indiens et la fuite de 40 000 réfugiés au Mexique voisin, aura donc peut-être permis de dépasser l'ancien clivage oligarchie de droite / représentants des peuples indigènes, avec l'élection d'un social démocrate ne représentant aucune des forces traditionnelles.
L'élection d'Alvaro Colom avec un score de 53% au deuxième tour de l'élection (et 28% au premier) face au parti patriotique d'Otto Perez Molina (un général à la retraite, ancien membre des services de renseignement), a pu se faire grâce à la division et au manque d'appuis des partis de gauche (la faiblesse des financement publics ne permet pas aux partis issus de la gauche de dépasser les 15% à chaque élection; le taux d'abstention est assez parlant à cet égard: 40% au premier tour, 53% au deuxième) dans un contexte politique complexe où les partis survivent rarement d'une élection à une autre mais sans forcément laisser une place à une alternance réelle au sein de l'establishment politique (les mêmes têtes de listes se présentent sous des étiquettes différentes à chaque fois). De plus, le besoin d'obtention de financements privés pour se faire élire explique la dépendance des politiques aux financements de l'oligarchie du pays (dans le cas de M. Colom, ses financements proviennent des secteurs du transport aérien, des télécommunications et des PME). Finalement, les divisions sur les cause identitaires et sociales (entre mayas et ladinos métis au sein des partis révolutionnaires URNG, social démocrate EG et maya de Rigoberta Menchu, WINAQ) ne leur permettent de créer un front commun politique. Dans son discours d'investiture, M. Colom a fait part de sa volonté de dialoguer avec tous les partis politiques pour dépasser les revers socio-économiques du pays. Malgré ses bonnes intentions, les divisions historiques entre l'oligarchie et le peuple et entre la droite et la gauche (toutes deux très polarisées) risquent de rendre difficile la réalisation de ce souhait, à moins que M. Colom sache profiter de la dynamique de son élection pour forcer un dialogue entre toutes les parties...
Le programme de gouvernement que souhaite mettre en oeuvre Alvaro Colom cherche avant tout à "mettre en place une social-démocratie avec un visage maya" (bien qu'il n'ait nommé qu'un seul indien dans son gouvernement, M. Jeronimo Lancerio, ministre de la Culture et des Sports). Cela signifie une politique qui favorise le libre échange avec les Etats-Unis et le groupement régional centre-américain (CAFTA), mais aussi à l'échelle continentale (accords bilatéraux souhaités avec les grands pays d'Amérique du Sud dans l'attente de l'ALCA). Par ailleurs, Colom souhaite réduire les inégalités du pays avec une politique de lutte contre la pauvreté, la criminalité (des gangs), la corruption (notamment policière) et le chômage. Concrètement, il s'agit de mettre fin aux privatisations de l'ère libérale précédente, d'améliorer le système de santé public, de limiter les avantages fiscaux flagrants et d'augmenter les bas salaires. Du point de vue des relations extérieures du Guatemala, le président Colom souhaite renforcer les relations avec les Etats-Unis (principal partenaire commercial mais aussi principale terre d'accueil des émigrés guatémaltèques: 1,2 millions seraient aux Etats-Unis) et les grandes puissances d'Amérique Latine (dont celles de gauche, ce qui explique la présence des présidents Lula da Silva et Hugo Chavez lors de son investiture, mais aussi celles de droite avec la présence d'Alvaro Uribe et Felipe Calderon).
La problématique de la violence au Guatemala (16 assassinats quotidiens en moyenne, chiffre que M. Colom s'est engagé à diviser par 5) est très liée à celle de l'émigration mais aussi à celle de la corruption politique. Le Parti de M. Colom n'a pas été épargné avec une possible corruption des députés par des narcotrafiquants. Par ailleurs un renouveau de la violence politique s'est fait sentir ces dernières années avec des assassinats de militants des droits de l'homme et de syndicalistes. Pour ce qui est des gangs armés d'Amérique Centrale, les "maras" (avec plus de 80 000 membres), qui exportent une partie de leur violence en Californie (où ils ont été fondés pendant les guerres civiles centre-américaines des années 80 pour retourner dans leurs patries par la suite), ils sont à l'origine d'une grande partie du trafic de stupéfiants (via le Chiapas, à la frontière très poreuse avec le Mexique) et des assassinats (faisant maintenant partie du rite d'initiation au gang). Ils représentent un facteur de déstabilisation majeur pour les gouvernements de la région mais aussi une complication importante dans les relations entre le Guatemala et le Mexique (de même que les relations entre les ex-rebellions indigènes des deux pays) et les Etats-Unis (lutte anti-drogue et anti-gang). En 2006, l'ex-président guatémaltèque Oscar Berger avait déployé l'armée du pays pour leur faire la guerre.
Quindi... Il serait aisé de croire à la promesse d'un gouvernement social démocrate avec un visage maya qui luttera de manière efficace contre la pauvreté extrême des populations mayas et la violence des gangs du pays. Cependant, aucun des premiers actes gouvernementaux (cabinet avec un seul maya; aucune alliance gouvernementale avec les forces sociales indigènes; aucun accord spécifique avec les Etats-Unis ou le Mexique pour lutter contre les gangs devenus internationaux) ne permet de penser que cela puisse réussir; seule l'expérience passée de M. Colom, avec la gestion efficace de l'agence de rapatriement des réfugiés issus de la guerre civile, permet d'espérer une gestion plus consensuelle et compétente. La négociation des traités de libre échange devra être suivie de près, afin de s'assurer que cela ne bénéficie pas exclusivement les sociétés issues de l'oligarchie guatémaltèque qui ont financé le parti de M. Colom, mais bien les intérêts nationaux du Guatemala (clauses sociales et environnementales). De plus, le nombre de chantiers que souhaite ouvrir le président Colom (lutter contre la pauvreté, la criminalité, le chômage, la corruption; signature d'accords de libre échange) devraient rencontrer un très grand nombre de conservatismes (à droite avec la limitation des avantages fiscaux) et de frustrations (à gauche avec une augmentation trop lente des bas salaires et une couverture santé largement insuffisante) pouvant se transformer en blocages (schisme politique classique dans les Amériques et plus particulièrement en Amérique Centrale) et freiner la dynamique présidentielle... Toute la talent de M. Colom se découvrira dans sa capacité à dépasser ces blocages politiques traditionnels (en contournant la politique du coup d'état financé par la droite et la faisant participer aux réformes) et faire patienter l'immense majorité de la population qui ne verra ses salaires et sa couverture sociale augmenter que progressivement... Bonne chance M. Colom!












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