Ces derniers mois, un renouveau de la diplomatie vaticane se fait sentir auprès des grands pays de l'Union Européenne. Elle n'use plus seulement de son pouvoir discret d'influence dans la résolution des conflits et dans les sujets qui ont des implications théologiques, mais aussi des représentants locaux et politiques dont l'église peut se prévaloir en Europe. Ainsi, elle met en difficulté M. Prodi en Italie, Zapatero en Espagne et Barroso à Bruxelles, et favorise discrètement M. Sarkozy en France et Tony Blair dans ses nouvelles fonctions régionales...
Son offensive diplomatique s'était déjà fait sentir lors des débats sur le Traité Constitutionnel Européen (TCE) en 2004, et pendant toute la durée de la convention de préparation du traité, au sujet de son préambule. Le Vatican souhaitait une mention expresse de l'héritage catholique de l'Europe à l'encontre de la majorité des rédacteurs du texte et notamment des présidents et vice-présidents de la convention, Valery Giscard D'Estaing, Jean-Luc Dehaenne et Giuliano Amato. Ses alliés de circonstance, le premier ministre polonais Lech Kaczynski, le président de la commission européenne (devenu président du conseil italien) Romano Prodi et la chancelière allemande Angela Merkel. Son principal opposant, Jacques Chirac, fermement attaché à la laïcité française. Le résultat partiel obtenu par le Vatican (mention religieuse mais non spécifiquement chrétienne) lors de la rédaction du Traité de Lisbonne (modificatif du TCE) est comme suit (deuxième considérant du préambule): "S'inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l'égalité et l'État de droit".
Dans ses relations avec l'Italie, il existe une symbiose entre la diplomatie vaticane et le pouvoir politique italien, tout particulièrement celui de droite mais aussi celui du centre et du centre gauche (et tout particulièrement les sociaux démocrates). Rares sont les zones où il ne s'agit pas d'une confrontation église+droite contre gauche (la politique italienne étant jusqu'à récemment assez polarisée). Un de ces endroits est Bologne, centre éducatif du pays d'où est issu Romano Prodi. De retour au pouvoir en Italie depuis 2006 à la tête d'une coalition hétérogène regroupant des démocrates chrétiens, des sociaux démocrates, des socialistes et des communistes non réformés, il ne détient qu'une majorité d'un siège au Sénat (jusqu'au 20 janvier 2008). Malgré ce consensus historique qui existe entre sociaux démocrates et le l'église italienne, certains aspects du programme de la coalition gouvernementale ont créé des tensions insurmontables. La principale étant le projet DICO (une version italienne du PACS) qui permettait une Union Civile entre homosexuels. L'opposition de Silvio Berlusconi ayant sauté sur l'occasion de faire une alliance non seulement avec l'église italienne, mais aussi avec l'évêque de Rome (autre titre de Benoit XVI), le projet stagne au parlement italien. Afin de montrer ses "divisions" (selon la formule fameuse de Staline "Le Pape, combien de divisions?"), le Vatican n'hésite pas à faire participer ses fidèles italiens au "Family Day" organisé par la droite pour faire pression sur le gouvernement, de même que montrer l'influence du Pape sur la société italienne en réunissant plus de 100 000 fidèles le weekend dernier sur la place Saint Pierre, suite au refus de certains professeurs et étudiants de l'Université La Sapienza de Rome de lui laisser prendre la parole lors de l'ouverture de l'année académique. Le dernier rebondissement au sein de la coalition gouvernementale avec le départ du Ministre de la Justice, Clemente Mastella (réputé proche du Vatican) pour cause d'accusations de corruption, et de son parti de la majorité (le petit parti démocrate chrétien europhile, l'UDeur, membre du PPE, le plus à droite de la coalition gouvernementale) qui était très hostile au DICO, peut laisser penser à une stratégie active de déstabilisation du gouvernement italien par le Vatican (le journal italien Il Sole 24 Ore fait état de la singulière coïncidence entre ce départ et les critiques du gouvernement exprimées par Monsignore Angelo Bagnasco, président de la Conférence Episcopale Italienne; La Stampa fait état de négociations entre UDeur et Silvio Berlusconi).
En Espagne, les élections législatives de mars 2008 ont mis en avant une situation qui existe depuis l'arrivée au pouvoir de Jose Luis Rodriguez Zapatero en 2004 suite aux attentats de Madrid et le retournement du vote en faveur des socialistes juste avant l'élection. La gestion pitoyable de la communication par le gouvernement de Jose Maria Aznar les jours qui ont succédé à l'attentat (attribuant la responsabilité à l'ETA plutôt qu'à Al Qaïda afin d'éviter une remise en cause de son alliance avec Bush et Blair sur l'Irak) ont forcé le Parti Populaire, passé à l'opposition à rester sur la même ligne (avec l'appui des victimes du terrorisme de l'ETA). Ainsi, même après le départ d'Aznar au profit de Mariano Rajoy, la communication du parti s'est radicalisée contre toutes les réformes socialistes. Zapatero n'a pas hésité à appliquer son programme de réformes , parfois avec succès (légalisation du mariage homosexuel; réforme du statut des autonomies dont la Catalogne; retrait de tous les symboles restants du franquisme...) parfois avec des échecs (négociations de paix avec l'ETA) tout en retirant l'Espagne de ses engagements en Irak mais maintenant les troupes en Afghanistan et la veille contre le terrorisme d'Al Qaïda (coup de filet récent à Barcelone par le CNI). Cependant, l'opposition de droite s'est trouvée un allié pendant cette campagne législative, qui était resté discret depuis la disparition du franquisme, l'épiscopat espagnol (les actions politiques et économiques religieuses en Espagne se déroulant surtout à travers l'Opus Dei). Ensemble, ils n'hésitent pas à remettre en cause la légitimité démocratique du gouvernement, élu dans des circonstances particulières, et ses mesures prises contre les symboles franquistes qui raniment les rancoeurs de la guerre civile (l'épiscopat espagnol a obtenu le droit de préserver ces symboles à l'intérieur des églises) et pour le mariage homosexuel; à ce titre l'église encourage les maires de l'opposition à ne pas célébrer ces mariages dans les mairies qu'ils détiennent. Finalement, le Vatican qui agissait discrètement jusqu'à présent (notamment avec la canonisation du chef de l'Opus Dei par Jean Paul II en 2002) a choisi de participer à la campagne législative avec un message vidéo de Benoit XVI relayé pendant le Family Day madrilène réunissant, selon le Vatican, 1,5 million de participants (manifestation contre les mesures favorisant le divorce, le mariage homosexuel et l'adoption par les couples homosexuels) organisé par l'épiscopat espagnol (opposé à la "laïcité radicale" de Zapatero jugée anti-constitutionnelle). Cependant, il est fort probable que le Vatican ait fait une erreur de calcul en participant à cette manifestation. Le gouvernement socialiste devrait être réélu sans trop de difficultés et sa seule véritable crainte est le manque de mobilisation de ses partisans le jour de l'élection. En faisant craindre le retour d'une droite conservatrice au pouvoir, l'opération pourrait se solder par une forte mobilisation des socialistes. Mais au vu du Vatican, l'essentiel est peut-être la dette politique de la droite espagnole à son égard...
Au Royaume Uni, l'annonce récente du dépassement du nombre de pratiquants anglicans par les pratiquants catholiques (se situant tous deux aux alentours de 850 000 personnes), grâce en grande partie à la forte immigration du pays, a permis de mieux saisir l'enjeu de la conversion de Tony Blair (décembre 2007) à la religion de sa femme et ses enfants. En effet, l'ex-premier ministre britannique avait attendu la fin de son mandat pour se convertir afin que cette mesure personnelle ne perturbe pas l'exercice de ses fonctions: une des responsabilités du premier ministre britannique est de présider le groupe qui propose les nominations d'évêques et archevêques de l'église anglicane à la Chambre des Lords. Certains de ses conseillers (nommément son conseiller en communication Alastair Campbell) disent qu'il ne se sépare jamais de sa bible et qu'il suivait depuis toujours les préceptes de l'église anglo-catholique (très proche des catholiques). Cependant, cette conversion surprend pour un homme devenu émissaire du quartette (ONU, UE, Etats-Unis, Russie) dans le conflit israélo-palestinien alors que les catholiques jouent un rôle (certes mineur) dans le conflit et que les protestants ne jouent aucun rôle et jouissent d'une image d'impartialité (à part pour les protestants américains) mais aussi compte tenu de son soutient à l'avortement, l'union civile homosexuelle et l'expérimentation sur les cellules souches quand il était au pouvoir. Mais la question de cette conversion et les rumeurs d'une foi brimée lors de la communication gouvernementale au profit d'une position britannique plus classique, pourrait peut-être expliquer un des liens personnels que partagent George Bush et Tony Blair. De même, la visite récente de ce dernier au Vatican, pourrait s'interpréter comme étant une obligation faisant partie de ses fonctions d'émissaire du quartette ou alors, dans le cadre d'une alliance catholique de personnalités européennes, cela pourrait être un coup de pouce à la candidature de Tony Blair à la future fonction (si le Traité de Lisbonne est ratifié) de Président du Conseil Européen (avec l'appui des catholiques et de la droite européenne).
"La Fille Ainée de l'Eglise" (selon la formule du Cardinal Langénieux, archevêque de Reims, en 1896), la France, n'est pas en manque. Après la relative discrétion des prédécesseurs de Sarkozy sur la religion, ce dernier n'a pas hésité à venir chercher en personne le titre de Chanoine Honoraire de la Basilique Saint Jean de Latran (une des quatre basiliques de Rome), titre réservé à tout Chef d'Etat français, et d'évoquer lors de son discours "les racines essentiellement chrétiennes de la France". Mis à part l'incohérence liée à l'oubli de la dissociation nécessaire pour un Etat laïc entre ses différentes racines, il s'agit d'une victoire posthume évidente pour l'Eglise sur sa position pour le préambule du TCE. Par cette formule, Nicolas Sarkozy venait de découdre la position diplomatique européenne de la France sous la Vème république. Par ailleurs, le Vatican qui en a profité pour annoncer un futur voyage du Pape en France a choisi de fermer les yeux sur la vie privée du président français (divorcé deux fois et vivant dans une relation affichée hors mariage), pourtant étalée sur tous les médias français et italiens pendant cette période. Cette position conciliatrice aurait-elle un lien avec la position de Nicolas Sarkozy sur la Turquie? Ce refus de laisser rentrer cet Etat musulman dans l'Union Européenne en ferait-il un allié de circonstance?
Quindi... Le regain de conservatisme de l'église catholique sous Benoit XVI est accompagné d'une offensive diplomatique en Europe avec une attention toute particulière portée aux relations avec les Chefs d'Etat. Dans le cadre de ce retour au conservatisme et la minimisation du dialogue entre les religions monothéistes, on peut déplorer le discours du Pape le 12 septembre 2006 à l'université de Ratisbonne en Allemagne (citant les déclarations d'un empereur byzantin du XIVe siècle, Manuel II Paléologue, qui, dans sa Controverse sur le djihad avec un érudit persan, dénonce, en termes vifs, la guerre sainte et la tentation de la violence qui, selon lui, est intrinsèque à l'islam) qui permet de jeter un doute sur les objectifs diplomatiques du Vatican (Benoit XVI avait par la suite estimé que son discours avait été mal interprété). De même on peut craindre les interventions futures probables du Vatican sur l'intégration de pays avec de fortes populations musulmanes dans l'Union Européenne: Bosnie, Kosovo, Turquie.
Ce regain d'attention de l'église conservatrice à sa politique étrangère peut aussi se voir dans les voyages de Benoit XVI en Amérique Latine, et notamment au Brésil où il a réaffirmé son opposition à l'utilisation de préservatifs et au contrôle des naissances. La seule zone épargnée pour le moment semble être l'Asie (et une partie de l'Afrique) où le Vatican dépend plus des prêtres missionnaires de l'ordre des jésuites (19 200 en tout répartis pour l'essentiel entre l'Amérique Latine, l'Afrique et l'Asie). Ces derniers viennent d'élire un nouveau "Pape Noir" (nom officieux donné au Préposé Général de la Compagnie de Jésus), le Père Adolfo Nicolas, un théologien espagnol de 71 ans ayant passé l'essentiel de sa carrière en Asie (Japon et Philippines, tout comme son prédécesseur), qui n'est pas un proche du Pape bien que son élection à la tête de la congrégation doive être validée par le Vatican. Afin de réduire toute velléité de message indépendant (et moins conservateur) de celui de Benoit XVI, le Vatican réitère sa demande: "L'Eglise a encore plus besoin aujourd'hui de votre fidélité. [...] Il serait utile que la congrégation générale réaffirme sa totale adhésion à la doctrine catholique." Finalement, la prochaine terre d'expansion de la foi catholique que se fixe Benoit XVI est l'Océanie, avec les Journées Mondiales de la Jeunesse organisées en Australie en juillet 2008.
De manière générale, les pratiques diplomatiques dont use le Vatican sont d'un autre âge et ne devraient plus avoir leur place dans la politique européenne moderne. La voix de modération, conciliation et dialogue avec les autres religions du Vatican semble avoir laissé sa place à une force conservatrice qui n'hésite pas à diviser les sociétés européennes et mettre en péril ses institutions (UE) et ses gouvernements (Italie, Espagne) lorsque cela fait avancer ses objectifs diplomatiques et théologiques. Le Vatican a même développé une indignation sélectite en critiquant à l'excès les couples non mariés et le divorce mais en taisant toute critique de ses protégés, divorcés et remariés, comme peuvent l'être Silvio Berlusconi ou Nicolas Sarkozy.
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C'est effrayant de penser que encore aujourd'hui, la religion se mêle de politique.
C'est dans ce genre de cas que j'apprécie la laïcité de la France. Espérons qu'elle dure encore longtemps.
Rédigé par: vincent15 | 22 janvier 2008 à 21:14