A 71 ans, John McCain, vainqueur républicain de la première primaire du New Hampshire, sénateur de l'Arizona, est un vétéran de la politique américaine. S'étant déjà présenté aux primaires pour la présidentielle en 2000 et perdu face à George Bush (fils), il est aussi, dans le camp républicain, le candidat le plus expérimenté à l'échelle nationale. Cependant, cela ne résume qu'une partie de la vie de ce cet homme politique. Né sur une base militaire américaine au Panama, il est issu d'une lignée de militaires (son père et son grand-père étaient tous deux des amiraux de l'US Navy) et il rejoint la marine à l'âge de 22 ans. Aviateur naval pendant la guerre du Vietnam, il est abattu en 1967 et restera prisonnier de guerre pendant cinq ans et demi (blessé lors de son crash, il sera torturé et placé en isolement total pendant deux ans).
Ce républicain de coeur, opposé à l'IVG, au mariage homosexuel, au contrôle des armes à feu et favorable à la peine de mort est cependant plus proche de la branche libérale de son parti avec des positions pour la gestion publique des affaires climatiques et en faveur d'une réforme libérale de l'immigration (dont la régularisation des immigrés clandestins). Il est reconnu pour son opposition frontale à l'administration Bush sur plusieurs sujets dont l'utilisation de la torture (il fera voter une loi codifiant plus clairement ce qui est autorisé dans le traitement des prisonniers suite aux exactions de la prison d'Abu Ghraib), la conduite de l'occupation en Irak (il est un des plus fervents critiques de l'ex-secrétaire d'Etat à la défense, Donald Rumsfeld, sur le manque de préparation de l'armée pour des tâches d'occupation, leurs sous-effectifs en Irak etc. toutefois, McCain était favorable à l'entrée en guerre contre l'Irak), le paquet fiscal qui a permis un déficit budgétaire record et la modification des limites dans les dépenses électorales.
L'historique des votes de McCain en politique étrangère est très intéressant. En tant que membre de l'assemblée (1982-1986), puis du sénat (1986 à ce jour), il s'était opposé à l'administration Reagan sur sa conduite de la mission au Liban pour cause de manque de lisibilité des objectifs de la mission. Sur l'Afrique du Sud, il a participé au vote qui a permis la mise en place de sanctions contre le régime d'Apartheid et ce malgré un véto de la Maison Blanche. Par ailleurs, il est retourné plusieurs fois au Vietnam pendant les années 80, permettant ainsi un réchauffement progressif des relations entre les deux pays. De plus, en politique intérieure, au fil des ans, il est devenu un spécialiste des sujets spécifiques aux indiens d'Amérique.
Son programme de politique étrangère est fondé sur une conception moralisatrice du rôle des Etats-Unis dans le monde (discours rendu crédible aux Etats-Unis grâce à son expérience militaire). Il y mêle des références religieuses et celles des pères fondateurs de l'Amérique, faisant valoir l'universalité des valeurs américaines et le nécessaire leadership américain qui doit s'exercer comme une antithèse à l'impérialisme. Ainsi les objectifs sont la mise en place d'une nouvelle pax americana permettant aux Etats-Unis de retrouver leur place dans un monde unipolaire et de mettre fin à des guerres couteuses (en vies humaines et en trésor) sans passer par une période de doute comme ce fut le cas après le Vietnam. Les méthodes multilatérales sont balayées car frustrantes et inefficaces; elles doivent laisser leur place à une alliance démocratique plus stable.
Irak: Considéré comme le principal front de la guerre contre le terrorisme, le défaut principal que McCain trouve à la conduite de la guerre est le manque de troupes allouées pour la lutte "anti-insurrectionnelle". Il envisage parfaitement la possibilité d'un succès militaire et prend un certain recul par rapport à une défaite possible face à des terroristes: cela renforcerait la conception des terroristes, commencée en Afghanistan suite à la défaite de l'URSS, qu'ils peuvent atteindre tous leurs objectifs; créerait un Etat voyou au coeur du Moyen-Orient, servant de foyer aux terroristes; permettrait à la guerre civile de dégénérer en conflit régional voire, en génocide; le tout permettant à l'Iran de prendre le contrôle de l'Irak. Pour lui, un désengagement américain prématuré du théâtre irakien est impensable.
Iran: La protection nucléaire dont pourrait se targuer l'Iran lui permettrait d'accroître sa politique de soutien aux terroristes (par des moyens conventionnels ou nucléaires), y compris contre des objectifs israéliens ou américains. C'est dans ce cadre que le sénateur McCain souhaite créer une politique étrangère d'amplification des sanctions (économiques et politiques) contre l'Iran, avec ou sans l'ONU, en soutenant une politique privée de désinvestissement dans le pays et de délégitimisation du régime iranien à l'échelle internationale. L'option d'une guerre ouverte contre le régime étant maintenue. Cette escalade avec l'Iran (directement mais aussi à travers le Hamas et le Hezbollah) justifie un soutien militaire étendu à Israël qui ne pourra obtenir une paix avec les palestiniens, qu'une fois le Hamas isolé.
Soudan: Au Soudan, McCain se lamente que les Etats-Unis reproduisent les erreurs de Bosnie (intervention tardive) et du Rwanda (pas d'intervention américaine). Il souhaite que les Etats-Unis utilisent tous les éléments de leur puissance pour mettre fin à cette guerre mais sans préciser lesquels. La guerre au Darfour est aussi mentionnée dans le cadre du projet plus large de Ligue des Démocraties (voir plus bas).
La Guerre contre le Terrorisme: Les deux fronts jumeaux que constituent l'Afghanistan et le Pakistan sont essentiels pour une victoire contre Al Qaeda et les Talibans. Malgré les progrès réalisés en Afghanistan (retour de 2 millions de réfugiés, élection du gouvernement en place), l'augmentation des attaques talibanes doivent être compensées par un renforcement des troupes de l'OTAN (pour les missions militaires, policières et la formation des troupes afghanes) et une augmentation de l'aide pour la reconstruction, la réforme judiciaire, une meilleure gouvernance et la lutte contre la corruption. Au Pakistan, les soutiens aux efforts militaires de Pervez Musharraf pour démanteler les camps talibans et d'Al Qaeda doivent continuer. De plus, l'aide au gouvernement doit servir à combattre la talibanisation du Pakistan par le biais d'une lutte contre les zones de non-droit, d'une laïcisation de l'enseignement et d'une aide apportée aux forces politiques modérées du pays.
Afin d'éviter l'éclosion d'une nouvelle génération de terroristes, John McCain souhaite utiliser tous les moyens de l'Etat américain (économiques, diplomatiques, politiques, légaux et idéologiques) pour assister les pouvoirs modérés des pays musulmans (militants pour les droits des femmes, syndicalistes, journalistes, enseignants, imams modérés etc.). Economiquement, une zone de libre échange allant du Maroc au Pakistan devra être progressivement mise en place pour favoriser tous les Etats qui participent à la lutte anti-terroriste.
Pour le reste, le défi que se fixe le sénateur McCain est avant tout militaire: augmenter de 150 000 hommes le nombre de militaires, augmenter de 20 000 hommes les forces spéciales, augmenter les forces disponibles pour des missions policières internationales, augmenter les dépenses d'équipement, moderniser les tactiques militaires et augmenter le budget global de la défense (4% du PIB actuellement). Par ailleurs, il souhaite augmenter les formations linguistiques civiles et militaires en langues devenues critiques à l'effort de guerre (le persan, le pashto, l'arabe et le mandarin) et améliorer les techniques d'interrogation psychologiques (non interdites par la Convention de Genève). Finalement, il souhaite créer un nouveau cadre juridique permettant une meilleure coordination entre les aides civiles à la reconstruction et les forces militaires de stabilisation dans des situations post-conflit.
Nouveaux Défis du XXIème siècle: La première tâche que se fixe le sénateur McCain est le développement de nouvelles alliances avec les démocraties du monde (comme cela avait été le cas au début de la guerre froide) afin de faire face aux défis du XXIème siècle. Cela passe par une alliance transatlantique revitalisée (marché commun, lutte climatique, aide aux pays en développement, promotion de la démocratie entre l'UE et les Etats-Unis); un G8 reformulé qui exclurait la Russie (pour manquements démocratiques et pressions régionales) mais inclurait le Brésil et l'Inde; une OTAN plus agressive face aux démonstrations nucléaires et aux cyber-attaque russes (si la Russie n'agit pas de manière plus coopérative sur la scène internationale); un Arc Démocratique en Asie (allant de la Corée du Sud à l'Inde en passant par le Japon) pour mieux contrôler le désarmement nucléaire de la Corée du Nord); l'intégration du Japon au Conseil de Sécurité de l'ONU; un partenariat accru avec l'Australie (déjà présente en Afghanistan et en Irak) et l'ASEAN pour la promotion de la démocratie en Asie du Sud-Est, la mise en place d'un traité de libre échange régional et la lutte contre la drogue, le terrorisme et le crime organisé; un partenariat retrouvé avec le Mexique, le Brésil et les autres démocraties latino-américaines (OEA) avec qui il souhaite marginaliser l'axe pro-Chavez, préparer le Cuba post-castriste et finaliser un accord de libre-échange continental. En Afrique, McCain souhaite lancer une offensive contre la malaria.
Du point de vue de la prolifération nucléaire, John McCain remet en cause le droit de toutes les nations au nucléaire civil, souhaite voir des sanctions automatiques plus fortes contre ceux qui ne respectent pas le TNP et augmenter considérablement le budget pour les activités de contrôle de l'AIEA ($130 millions actuellement).
Pour ce qui est de la lutte contre le réchauffement, sa position correspond surtout à une réduction de la dépendance vis-à-vis du Moyen-Orient: plus d'efficacité recherchée dans les techniques d'extraction et de consommation de pétrole, forcer la conservation des réserves, créer des conditions de marché favorisant le développement de sources d'énergies alternatives, véhicules hybrides et l'énergie nucléaire. Il accepte cependant l'utilisation du systéme de permis négociables issus de Kyoto.
OSS: Une des idées phares pour la lutte anti-terroriste de McCain est la création d'une nouvelle OSS (Office of Strategic Services - créé en 1942, c'est l'ancêtre de la CIA) sur le modèle de l'ancienne, avec une petite structure de spécialistes en communication (guerre psychologique), affaires civiles (publicité, internet, anthropologie...) et des interventions internationales secrètes pouvant prendre des risques qu'une grosse structure bureaucratique se refuserait. Il souhaite aussi ressusciter l'agence d'information américaine (fusionnée pour partie avec le Secrétariat d'Etat et devenue plus indépendante avec la BBG - Voice of America sous Clinton) afin de mieux diffuser la diplomatie publique américaine.
La Ligue des Démocraties: Afin de combler l'espace juridique entre l'inaction de l'ONU et les actions de l'OTAN dépassant le cadre européen (que ce soit la zone géographique opérationnelle ou les membres non européens pouvant participer à des opérations extérieures comme en Afghanistan), McCain propose la création d'une "Ligue des Démocraties". Celle-ci correspondrait partiellement à l'idée d'origine de Roosevelt pour les Nations Unies (constituée uniquement de pays souhaitant travailler ensemble), elle prendrait le relai quand l'ONU refuse d'agir comme cela peut être le cas au Darfour ou dans la lutte contre le développement du Sida en Afrique subsaharienne. De plus, cette ligue aurait une toute autre autorité quand il s'agirait de faire pression sur des régimes non démocratiques comme la Birmanie, le Zimbabwe, l'Iran ou d'aider des jeunes démocraties comme la Serbie et l'Ukraine. Par ailleurs, McCain souhaite voir un rapprochement entre l'OTAN et les démocraties asiatiques et internationales (notamment celles prenant part au conflit afghan).
Quindi... Le scénario catastrophe dépeint par McCain sur l'Irak donne envie de dire: la faute à qui? Mais cette forme de raisonnement ne rentre pas dans la mire stratégique du candidat républicain qui ne sait que traiter les symptômes d'un état de fait. C'est peut-être cela le plus grand reproche que l'on peut effectuer à ce militaire de carrière devenu politicien: la vision stratégique de la guerre contre le terrorisme peut-elle être militaire avant tout? Ne faut-il pas plus la concevoir comme une guerre multiforme où l'adversaire sait profiter de zones de non-droit ou zones de répression politique auxquelles ils faut mettre fin par le biais d'une politique de développement efficace? Bref, la guerre d'Irak peut-elle réellement être gagnée sur le terrain uniquement?
Par contre la volonté de favoriser l'aide aux forces modérées des pays musulmans, sans faire appel à l'idéologie américaine, et en utilisant toutes les forces vives de la société (journalistes, imams, militants etc.) est intéressante, mais le manque de précision sur les moyens que le sénateur McCain souhaite y apporter n'est pas de bon augure. De même, l'idée de ressusciter l'OSS est charmante mais correspond plus à une vision romancée du monde (celle des romans de Richard Clarke) que celle qui permettrait de gérer sur le long terme les tensions géopolitiques incessantes dues au terrorisme international.
L'idée d'une "Ligue des Démocraties" (qui peut faire sourire au début) est en réalité une très bonne initiative qui reflète la volonté d'une plus grande coopération entre démocraties pour faire face aux nouveaux défis du XXIème siècle. Cette "ligue" pourrait forcer l'ONU à agir plus rapidement dans des conflits où un blocage diplomatique subsiste (Kosovo à cause de la Russie, Darfour à cause de la Chine) et, le cas échéant, donner un cadre légal légitimant pour des actions non avalisées par l'ONU mais usant des forces internationales et non locales. Les avantages de l'initiative sont la possibilité d'un interventionnisme accru dans des crises latentes (plutôt qu'une action retardée car déléguée à des groupes régionaux comme l'UA qui n'ont pas les moyens pour agir efficacement) mais aussi la mise en place d'un système autonome aux démocraties (de même que le G8 ou l'OCDE agissent sur l'économie) sans faire appel aux gestions d'équilibriste du Conseil de Sécurité et en évitant le problème de l'extension du nombre de membres permanents (le cadre mondial de cette ligue lui donnerait aussi plus de poids qu'un système multiforme d'alliances régionales pouvant disparaître à terme comme ce fut le cas à partir des années 50 ailleurs qu'en Europe). Le revers de la médaille est la mise en place d'une structure parallèle à l'ONU qui se veut légitimante moralement (par la participation exclusive de démocraties) mais ne pouvant en aucun cas bénéficier d'une force juridique propre en droit international (qui ne lui soit pas conférée par le Conseil de Sécurité de l'ONU), au risque de voir l'ensemble du système international se déstructurer encore plus...
Ce billet est le sixième d'une série de 7 billets sur la politique étrangère des candidats à la Maison Blanche (les billets précédents sont disponibles dans la catégorie Politique Etrangère Américaine du blog).








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C'est surtout un néo-conservateur, si je te lis bien !
Rédigé par: Toréador | 16 janvier 2008 à 01:21
Comme chaque fois un billet excellent quant à la présentation exhaustive de ses points programmatiques!
Non, Toréador, Mac Cain ne peut être associé aux néo-cons. C'est un Républicain assez classique (conservateur sur bien des problèmes de société)et sa vision d'une "pax americana" idéale pour la propagation de la Démocratie dans le monde est sans doute sincère et très marquée par l'interventionisme militaire. Mais il est loin d'être assimilable aux rédacteurs du PNUC...
En tout cas, il se démarque de ces derniers car on est en droit de penser qu'il est dépourvu du cynisme affairiste qui les animait
Rédigé par: Alcibiade | 16 janvier 2008 à 05:14
Merci Alcibiade ;)
En fait, par rapport à la classification en RI, McCain est un "réaliste" (par opposition aux néoconservateurs dont il ne partage pas le fond idéologique, ce qu'il a clairement montré lors de ses débat houleux avec Rumsfeld et Wolfowitz). Sa position en faveur de la guerre d'Irak doit plus être comprise dans le cadre d'un interventionnisme militaire dans le cadre de la guerre contre le terrorisme (il ne remet pas en cause le bien fondé de cette invasion).
Rédigé par: ArnaudH | 16 janvier 2008 à 10:55
Voici un article (en anglais) ou Mc Cain exprime ces idées sur la politique étrangères :
http://www.foreignaffairs.org/20071101faessay86602/john-mccain/an-enduring-peace-built-on-freedom.html
Lien prit sur un article trés venimeux du Monde Diplomatique.
Rédigé par: Frédéric | 14 avril 2008 à 23:26