24 janvier 2008, 20h36, après 21 mois et demi de son deuxième gouvernement, Romano Prodi perd son mandat au Sénat italien. Le résultat du vote de confiance de la chambre haute: 161 contre, 156 pour, 1 abstention, 3 absences (le vote à la Chambre des députés hier: 326 pour, 275 contre). Prodi a fait savoir qu'il ne briguerait plus le poste de Président du Conseil. Le système politique italien, dans toute sa splendeur fait tomber son 61ème gouvernement en 61 ans, le dernier avait une majorité large à la Chambre de députés (de 63 sièges) mais trop courte au Sénat (2 sièges) pour pouvoir gouverner sur une législature complète sans être perturbé par les changements perpétuels d'alliances ("ribaltone") des petits partis, la guerre larvée que mènent les principales coalitions en s'opposant sur tous les sujets, ou les difficultés pour établir des synthèses programmatiques avec des alliances aussi larges (Romano Prodi avait lui-même orchestré la chute de son gouvernement actuel en février 2007 pour lui permettre, malgré la résistance de la gauche pacifiste membre de son alliance de gouvernement, de faire passer la loi autorisant les troupes italiennes à participer à l'expédition de l'OTAN en Afghanistan). Après la chute de son premier gouvernement en 1998 causée par les communistes, Romano Prodi aura cette fois-ci perdu sa majorité à cause des catholiques européens du petit parti de l'Udeur (3 sénateurs, 11 députés) et des Libéraux Démocrates (3 sénateurs, 1 député) ; son habileté politique n'aura pas suffit pour faire face au nombre de difficultés imposées par le système institutionnel italien.
Après la longue série de gouvernements issus de la Démocratie Chrétienne (1944-1994), la gouvernance italienne a été réorganisée pendant les 15 dernières années autour de deux pôles à géométrie variable qui organisaient les 68 partis politiques du pays: des coalitions de centre gauche, l'Ulivo (puis Uniti nell'Ulivo), suivie de l'Unione (allant des démocrates chrétiens jusqu'à l'extrême gauche) et des coalitions de centre droite, Polo delle Libertà / Polo del Buon Governo, suivie de Casa delle Libertà (allant des démocrates chrétiens jusqu'à l'extrême droite). La légitimité du leader du centre gauche, Romano Prodi, lui venait d'une consultation populaire ouverte en 2005 à laquelle avaient participé 4 millions d'italiens. Celle du leader de centre droite, de son charisme lui permettant de s'imposer par rapport à n'importe quelle figure politique de son camp. Cependant, le fonctionnement de ces coalitions a mené à un affrontement continu sur chaque texte présenté dans les deux chambres du Parlement, avec de rares exceptions où les textes étaient approuvés par les principales composantes des deux coalitions. Ainsi, les réformes du mode de scrutin de 1993 (scrutin majoritaire pour 75% des sièges) et de 2006 (système proportionnel -minimum de 2% à la Chambre et 3% au Sénat- avec une prime à la majorité sur une base nationale à la Chambre des Députés et sur une base régionale au Sénat) n'ont pas réussi à établir une stabilité politique tant recherchée.
Le récit de la chute de ce gouvernement suffit pour comprendre la nécessaire réforme institutionnelle / électorale en Italie. Les soupçons de corruption contre Clemente Mastella, ministre de la justice et son groupe politique catholique européen, l'Udeur (dont sa femme est aussi membre et directement impliquée en Campanie) augmentant ces derniers temps (le ministre avait relevé de ses fonctions le magistrat enquêtant sur le dossier, sa femme, conseillère régionale avait été arrêtée le 17 janvier), Mastella s'est vu dans l'obligation de démissionner. Cependant, en un premier temps, il menace d'entraîner le gouvernement dans sa chute (qui ne tient au Sénat que par deux voix, alors que son parti a trois sièges dans la Chambre Haute) afin d'obtenir un soutien politique plus large (ses actes démontrent la frontière encore partiellement brouillée entre la justice et la politique en Italie). En un deuxième temps, il refuse de s'entretenir avec Prodi, consulte Silvio Berlusconi, le chef de la coalition de centre droite (le contenu de leurs conversations n'est pas connu mais on peut imaginer un accord garantissant le futur politique de l'Udeur) et coordonne probablement ses agissements avec le Vatican (voir billet à ce sujet) dont il est un des alliés politiques italiens, notamment sur le refus du projet DICO (Pacs italien) qu'avait proposé ce gouvernement (confirmant ainsi le manque de séparation entre l'Eglise et l'Etat, les immixtions à répétition de l'Etat du Vatican dans les affaires intérieures italiennes et l'impossible accord programmatique au sein d'une coalition gouvernementale). Finalement, malgré le soutien apporté par Romano Prodi lui-même au Parlement la veille, la décision de faire chuter le gouvernement est prise (en terme de représentativité de Mastella et de l'Udeur au sein de la coalition gouvernementale, le meilleur indicateur est probablement son score lors des primaires de 2005 pour la sélection de la tête de la coalition, il avait obtenu 4,6% des voix, ce qui reflète le poids démesuré des petits partis au sein d'une coalition gouvernementale). Un député de son parti qui redonnera la confiance au gouvernement se fera insulter par les siens au sein de l'hémicycle juste avant le vote. La toile de fond de ces décisions: la recomposition des coalitions italiennes, avec les partis majoritaires des deux grandes coalitions cherchant à s'affranchir des retournements et chantages politiques que leurs font subir les petits partis en cours de législature, par le biais d'une nouvelle loi électorale, "la bozza bianca" . Mastella finira donc par accuser Veltroni, nouveau leader du Parti Démocrate (parti devenu central au sein de l'Unione), d'avoir provoqué la crise gouvernementale par son manque de soutien personnel (démontrant le manque de transparence dans les discussions politiques au sein des coalitions qui peuvent provoquer la chute de gouvernements sans que la cause réelle soit connue des italiens).
Entre temps les deux coalitions ont prévu la phase suivante. Six partis nationaux et deux partis régionaux du centre gauche (essentiellement les démocrate chrétiens et les ex-communistes, excluant les communistes non réformés et les verts) ont fusionné pour former le Parti Démocrate, une formule novatrice en Europe avec une réunion de sociaux-démocrates (l'ancien Democratici di Sinistra) et démocrates chrétiens européistes (l'ancienne Magherita) qui forment le noyau dur du parti et se partagent de manière équitable les instances suite à un vote ouvert en 2007 auquel ont participé plus de 3 millions d'italiens (voir billet à ce sujet). Ce même vote avait désigné le maire de Rome, Walter Veltroni (ancien numéro deux de Prodi dans la première alliance de centre gauche, l'Ulivo, il est âgé de 52 ans tandis que Prodi a 68 ans) comme nouveau leader. L'ancienne Forza Italia de Silvio Berlusconi est elle aussi en cours de réforme pour devenir le parti central au sein du centre droite. Bien que son nouveau nom, Popolo della Libertà, ait été choisi lors d'une pétition populaire en décembre 2007 (juste après une pétition lancée en par Berlusconi en novembre 2007 ayant réuni plus de 7 millions de signatures pour la tenue d'élections anticipées), ce projet n'a pas obtenu l'accord des principaux alliés de la Casa delle Libertà (UDC, Alleanza Nazionale, Lega Nord). Pourtant un dauphin, Gianfranco Fini, président d'Alleanza Nazionale (parti proche de l'UMP en France) avait été pressenti par Berlusconi pour être le leader du nouveau parti (il est âgé de 56 ans tandis que Berlusconi a 71 ans). La question qui se pose aujourd'hui est de savoir si, lors des prochaines élections législatives (potentiellement avancées), le système de coalition sera définitivement enterré pour favoriser les deux nouveaux grands partis, Partito Democratico et Popolo della Libertà, ou alors si les voix obtenues par ces deux partis ne leurs suffiront pas pour gouverner seuls et un nouveau système d'alliances devra être créé (à noter que la formation du parti de centre droite, Popolo della Libertà, est loin d'être achevée et que des rebondissements sur ses participants et son projet sont prévisibles avant le prochain scrutin). En prévision de cette problématique, l'Italie discutait fermement depuis six mois (voire deux ans) sur le changement de la loi électorale (celle en vigueur a été préparée par Berlusconi lorsqu'il était au pouvoir sans accord bipartisan) en favorisant un système se situant entre la loi électorale espagnole et allemande (systèmes permettant la formation de gouvernements stables avec des alternances régulières entre deux grands partis qui peuvent former des alliances de circonstance avec quelques partis minoritaires devenus rares dans l'assemblée). Un pré-projet avait été déposé au Parlement et devait passer avant juin 2008 avant d'être soumis à référendum. A gauche, le résultat potentiel aurait été une alliance de gouvernement asymétrique entre le grand parti de centre gauche le PD et celui, plus petit, de gauche radicale, Rifondazione Comunista. A droite, cela aurait eu pour effet une alliance plus équilibrée entre trois partis dont le Popolo della Libertà serait l'axe central entouré de l'UCD (en pleine décomposition) et Alleanza Nazionale en attente d'une fusion possible des trois.
Selon le système institutionnel italien, le Président de la République, Giorgio Napolitano (âgé de 82 ans), devra prendre une décision sur la suite à donner à la crise. Pour le moment, il a demandé à Romano Prodi de rester en fonctions pour gérer les affaires courantes. Il peut soit nommer un "gouvernement technique"/ "gouvernement institutionnel" (favorisant les techniciens sans mandat électif, le dernier fut celui de Lamberto Dini entre 1995 et 1996) qui aura pour mandat principal la mise en place d'une nouvelle loi électorale acceptée par les principaux partis. C'est la solution que Napolitano préfèrerait, de même que le PD et l'UDC, mais la position de force de Berlusconi dans les sondages -10 à 12 points d'avance- pourrait rendre tout compromis impossible, de plus, cette solution n'a pas les faveurs de l'opposition de centre droite pressée d'aller aux urnes. Prodi ayant perdu sa légitimité ne pourrait probablement pas être à la tête de ce gouvernement ce qui rendrait nécessaire la nomination (et acceptation par une large majorité des partis) d'une figure impartiale, difficile à trouver compte tenu de la polarisation actuelle (les noms de l'ancien chef de gouvernement Giuliano Amato, de l'ancien commissaire européen Mario Monti et du gouverneur de la Banque d'Italie Mario Draghi circulent). La deuxième option, plus probable, est la tenue d'une nouvelle élection législative dans un délai relativement court.
Quindi... En fonction des informations disponibles, il semblerait qu'on s'achemine vers de nouvelles élections législatives, dans un délai incertain et pour lesquelles, le niveau de préparation des nouveaux partis, le Partito Democratico (PD, projet construit sur 5 ans, arrivant à terme de son cycle constitutif et semblant souhaiter se présenter seul et non plus au sein d'une coalition) et le Popolo della Libertà (nouveau projet en pleine gestation), pour faire face à ce scrutin anticipé est inconnu. Par contre, compte tenu de l'avance de Berlusconi dans les sondages et de l'inégalité des moyens entre les deux pôles (Berlusconi pouvant profiter de son empire médiatique privé et de fonds personnels considérables), une nouvelle alternance semble probable. Selon cette hypothèse, ce serait la dernière entre Prodi et Berlusconi, le premier (pourtant légèrement plus jeune) laissant sa place à la nouvelle génération, comme cela a été le cas successivement au Royaume-Uni, en Allemagne, en Espagne et en France (ils auraient alors dominé la scène politique italienne pendant 15 ans). Un élément vient perturber cette hypothèse de relève: pendant toute cette période, seul Prodi a réussi à monter une opposition réelle face à Berlusconi (même lors de son exil bruxellois à la tête de l'UE entre 1999 et 2004). Le seul point qui pourrait rendre la victoire de Berlusconi moins inévitable serait le décalage possible entre le renouveau de l'offre au centre gauche par le biais du leader du PD, le maire de Rome, Walter Veltroni, une figure moderne en politique (malgré sa longue expérience) et l'offre usée de Berlusconi. Un programme électoral mieux ficelé (qui fasse moins l'objet de compromis avec les autres partis politiques coalisés), plus moderne (gouvernement restreint plutôt que les habituels 100 ministres d'une coalition, faisant sienne la demande de transparence, renouveau économique et modernisation du pays, la finalisation de la réforme institutionnelle et sociale dont le Dico) pourrait peut-être remporter une majorité face à une droite divisée. Mais pour cela, il faudrait que Prodi, le président d'honneur du PD, se retire gracieusement et laisse la place à son dauphin, chose rare dans la gérontocratie italienne.
A l'inverse, en cas de victoire de Berlusconi, au delà du retour aux affaires de l'homme le plus riche d'Italie avec le brouillage des lignes entre l'intérêt personnel et l'intérêt général, ses moeurs politiques critiquables (excès verbaux dans les enceintes nationales mais aussi internationales, la communication constante sur sa vie privée et ses difficultés juridiques permanentes, les critiques homophobes de ses alliés politiques), il faut s'attendre à un nouveau retournement d'orientation diplomatique de la part du gouvernement. La préférence européenne du centre gauche italien laissera sa place à la préférence américaine du centre droite (celle là même qui amena le gouvernement Berlusconi à participer à la guerre d'Irak). Cependant ses alliés ne seront plus les mêmes, au lieu d'Aznar, Barroso (premier ministre du Portugal) et Bush, il aura Sarkozy, Barroso à la tête de la Commission Européenne (qui peut devenir un allié de poids, de même que les gouvernements de centre droite d'Europe de l'Est) et un Bush affaibli pendant 11 mois avant de céder sa place. Sa véritable opposition, à l'échelle européenne (de même que pour Nicolas Sarkozy) sera Angela Merkel, figure prônant la bonne gouvernance plutôt que la communication politique.
Ainsi, on ne peut qu'espérer le changement générationnel de la politique italienne, en passant du couple Prodi / Berlusconi (Il Professore / Il Cavaliere) au couple Veltroni / Fini et peut être, peut être, le changement institutionnel pour enfin stabiliser le mandat exécutif et lui permettre de se concentrer sur les véritables problèmes (considérables) du pays plutôt que la stabilité de la coalition majoritaire.







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Dommage vraiment pour Prodi.
Rédigé par: Hervé Torchet | 25 janvier 2008 à 14:25
Synthétique, bien construit, un bon article. Je pense que tu résumes bien la situation globale.
Je ne dirai qu'une chose : attendons. Il y a beaucoup de rumeurs qui circulent sur l'avenir de la législature, donc difficile pour le moment de savoir s'il y aura un gouvernement institutionnel (Marini ? Letta ?) ou des élections en avril (ce que veut Berlusconi) ou en juin, voire novembre (le centre-gauche).
A suivre donc.
Rédigé par: Diego | 25 janvier 2008 à 16:36
@ Hervé: oui c'était une belle expérience... espérons qu'elle se reproduira de manière plus solide à l'avenir...
@ Diego: merci Diego, j'ai été pomper des détails chez toi ;) Attendons voir où tout cela nous mènera...
@ tous, pour plus de détails sur la situation politique italienne, une analyse complémentaire et des leçons qui me semblent très justes pour le PS français... allez voir le super blog de Diego: http://diegomelchior.ilcannocchiale.it/
Rédigé par: ArnaudH | 25 janvier 2008 à 17:11
Merci ^^mais dès que je reviens en France, je repasse sur ma plate-forme française d'over-blog. A+
Rédigé par: Diego | 26 janvier 2008 à 11:47
J'admire cet article et celui (ceux !) de Diego et l'éclairage fourni. C'est navrant pour l'Italie de toujours finir comme cela.
Arnaud, écriras-tu sur les élections régionales en Allemagne (Hesse et Basse-Saxe ?). Je vais tenter d'écrire un post sur l'élection de Hesse sur mon blog, car son résultat (reconduite de Roland Koch avec une coalition CDU-FDP ou passage au centre-gauche avec coalition SPD-Verts) peut faire bouger des choses au niveau national.
Rédigé par: Florian | 26 janvier 2008 à 15:25
@ Diego, n’oublies pas de laisser l’adresse le moment venu :)
@ Florian, merci beaucoup, sur Hesse et la Basse Saxe, à priori non, je ne m’y connais pas trop en politique régionale allemande (et pourtant il faudrait, c’est là que l’essentiel de la politique allemande se joue si j’ai bien compris, en tout cas le début des alternances ) – je te lirai donc avec grand intérêt! :)
(pour ma part, j’ai des billets sur le Kivu-RDC-Rwanda-Ouganda, Davos, Super Tuesday, le Kosovo puis la Serbie, la Thaïlande, la force de l’UE au Tchad, la Corée du Sud dans le pipe puis, il faudrait aussi écrire sur Gaza, le positionnement militaire français, la construction européenne… bref, c’est pas les sujets qui manquent, lol !)
Rédigé par: ArnaudH | 26 janvier 2008 à 18:43
Excellent article! Beaucoup plus fouillé que ceux de la presse nationale pour qui la concision au détriment du fond est devenue la règle.
Il est très inquiétant de voir la façon qu'ont les gouvernements de se défaire en Italie.
Une urgence, parmi d'autres, en cas de réforme du système électoral: en finir avec le bicamérisme absolu. Deux chambres élues par deux corps électoraux différents mais avec les mêmes pouvoirs, ce n'est ni une garantie de stabilité gouvernementale, ni d'unité!
Nicolas
Rédigé par: Nicolas Vinci | 27 janvier 2008 à 13:49
@ Nicolas merci :) 100% d'accord avec toi sur l'aspect institutionnel du problème. J'en profite pour signaler ton initiative blogueuse, que je soutiens, pour approfondir le débat institutionnel français et européen: http://parlonsinstitutions.hautetfort.com/
Rédigé par: ArnaudH | 27 janvier 2008 à 14:14
Arnaud, j'ai écrit mon commentaire sur l'élection de Hesse.
Tu peux éventuellement le reprendre et le mettre sur ton blog, avec copyright.
Rédigé par: Florian | 28 janvier 2008 à 18:59
@ Florian: super billet, passionnant!
Ne pouvant assurer le copyright d'autrui sur ce blog (licence Creative Commons pour l'ensemble du blog) j'ai créé un lien vers ton billet en haut de blog à droite que je laisserai pendant une semaine (ton blog est déjà sur mon blogroll) et aussi un lien sur le forum suivant:
http://bayrou-modem.exprimetoi.net/l-europe-f47/les-soucis-d-angela-t2497.htm#45281
Mes commentaires sont sur ton blog ;)
Rédigé par: ArnaudH | 28 janvier 2008 à 20:10