La guerre du Kivu à la frontière entre la République Démocratique du Congo (RDC), l'Ouganda et le Rwanda, démarrée en 2004 semble rentrer dans sa phase finale avec l'accord "d'engagement" signé à Goma le 23 janvier. Cet accord prévoit les cessez-le-feu (déjà mis en application) sur l'ensemble des fronts et le retrait progressif des troupes gouvernementales (FARDC) et des trois groupes armées rebelles: celles du colonel congolais rebelle, défenseur des tutsis, Laurent Nkunda (appuyé par le Rwanda); celles des Maï Maï (miliciens locaux); et celles de leurs alliés rwandais et congolais hutus des Forces de libération du Rwanda (FDLR). Le texte de l'accord prévoit "un arrêt total et immédiat des hostilités et l'abstention de l'approvisionnement en armes" en préparation d'une intégration des groupes rebelles dans l'armée gouvernementale ou leur démobilisation et d'une loi d'amnistie couvrant tous les faits de guerre depuis 2003. Le vide ainsi créé dans la région du Kivu serait rempli par le déploiement de Casques Bleus pour assurer le retour des réfugiés (estimés à un million de personnes sur une population totale de 4 millions à au nord-est du pays). Les parrains de cet accord de paix, l'ONU, l'Union Africaine, l'Union Européenne et les Etats-Unis demeurent sceptiques quand à l'application de cet accord qui demeure complexe et demandent à tous les voisins du Congo de s'associer à son application. En cas de réussite, il scellerait la fin du dernier épisode d'une guerre démarrée il y a douze ans ayant entraîné la mort de 4 à 5 millions de personnes (pour la plupart, il s'agit de "morts silencieuses" liées aux conditions de guerre, la malnutrition et les épidémies), des viols par dizaines de milliers et le déplacement de 6 millions de personnes.
La première guerre du Congo, celle qui évinça Mobutu Sese Seko, démarra en 1996. A la tête du mouvement de révolte se trouvait Laurent Désiré Kabila, maquisard depuis 30 ans (issu du mouvement régional / ethnique de Katanga / Balubakat qui s'était allié aux forces de l'ancien président et père de l'indépendance assassiné, Patrice Lumumba) dont le mouvement très localisé était plus ou moins toléré par Mobutu. Ce mouvement prend une autre ampleur quand les gouvernements rwandais tutsi du FPR et son allié, Yoweri Museveni, un Tutsi Nyankole propriétaire terrien millionnaire, devenu président de l'Ouganda, décident d'appuyer Kabila afin d'expulser les rwandais hutus réfugiés au Congo suite au génocide rwandais de 1994 (on estime que le nombre de réfugiés hutus au Congo était de 2 millions après la guerre dont un contingent important de milices Interahamwe en grande partie responsables du génocide de 800 000 personnes selon l'ONU). Les miliciens Interahamwe étaient devenus les alliés de Mobutu, et ce malgré leurs attaques à répétition sur le FPR rwandais (une fois qu'il avait pris le contrôle du Rwanda), afin, probablement, de maintenir un contrôle sur l'est du Congo déstabilisé par l'afflux massif de réfugiés. Les forces de Kabila, renommées l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL) avec l'appui du Rwanda et de l'Ouganda commencèrent par rallier les anciens alliés de Mobutu au sein de l'armée gouvernementale congolaise jusqu'à l'effondrement total de ce qui restait du pouvoir de Mobutu en mai 1997.
Pour ce qui est de la deuxième guerre du Congo, c'est celle qui restera dans l'histoire comme une des grandes catastrophes de la fin du XXème - début du XXIème siècle. Entre 1998 et 2003, 9 pays et une trentaine de groupes armés se feront la guerre en RDC avec un total de 4 millions de morts. Les enjeux seront complexes et la guerre démarre avec le refus de Laurent Désiré Kabila de donner plus d'autonomie aux provinces de l'est, la démission exigée de son chef de cabinet rwandais et sa demande de retrait de toutes les milices tutsis rwandaises et ougandaises du pays. Dans le cadre de ce retournement d'alliances, tous les tutsis (Banyamulenge des provinces orientales du Congo) se retirent alors du gouvernement congolais et le conflit s'anime entre les tutsis et leurs alliés gouvernementaux au Rwanda, Burundi et Ouganda (dont la capitale devient Goma, la grande ville de l'est congolais) et les hutus et leurs alliés gouvernementaux en RDC, Zimbabwe, Angola, Tchad, Namibie, Libye, les milices Maï Maï et les milices Interahamwe renommées Forces de libération du Rwanda (FDLR) de l'est de la RDC. De plus, le gouvernement de la RDC était aussi soutenu par des compagnies minières américaines, canadiennes et israéliennes. Une interprétation supplémentaire fournie par le Conseil de Sécurité de l'ONU fait état d'une volonté de l'ensemble des intervenants étrangers d'occuper des pans entiers de la RDC, profitant de l'agitation, les massacres et viols pour y piller ses nombreuses ressources minières (dont les diamants, minerais précieux et les essences forestières rares) de manière discrète. Le Rwanda réclama même à un moment d'intégrer une partie significative du territoire congolais à son propre territoire car "historiquement rwandais". Les intérêts géostratégiques des pays alliés au gouvernement de la RDC étant, au delà du pillage des ressources du pays, le maintient de l'unité territoriale de la RDC afin d'éviter une explosion des conflits de l'Afrique Centrale sur l'Afrique sahélienne et l'Afrique australe; la participation à la stabilisation du pays à la place d'autres puissances ne pouvant intervenir directement (France, Afrique du Sud); ainsi que d'éviter un soutien potentiel d'une RDC fragilisée à leurs rébellions nationales (l'Unita angolaise, les rebelles soudanais...). L'ensemble des forces étatiques en présence ont préféré, pendant toute la durée du conflit, utiliser des milices armées plutôt que l'envoi de troupes gouvernementales (beaucoup plus cher à entretenir) ce qui entraîna de nombreux crimes de guerre (en cours de jugement à la CPI) dont des lynchage de tutsis à Kinshasa (supplice du pneu) et 40 000 viols (estimation a minima d'Amnesty International). Par ailleurs, l'Ouganda et le Rwanda eurent du mal à maintenir un front commun, en arrivant par moments à se combattre l'un l'autre par le biais de milices interposées. Le déploiement d'une force de 5500 Casques Bleus (MONUC) à partir de 1999, l'assassinat de Laurent Désiré Kabila en 2001, et son remplacement à la tête de l'Etat par son fils, Joseph Kabila (approuvée par les alliés du gouvernement et notamment le Zimbabwe) facilita la signature d'accords de paix en 2002 (accord de Sun City et accord de paix de Pretoria entre la RDC et le Rwanda, accord de Luanda entre la RDC et l'Ouganda, accord de paix global inter-congolais).
La Guerre du Kivu n'est en fait, que la continuation, à une échelle plus réduite, de la deuxième guerre du Congo. Les motifs sont les mêmes que ceux qui agitent la région des Grands Lacs depuis toujours autour des divisions entre tutsis et hutus. En 2004, le colonel Laurent Nkunda qui avait rejoint l'armée gouvernementale après les accords de paix de 2002, retira ses troupes (4 000 soldats tutsis issus des anciennes milices du RCD-Goma, alliées au Rwanda pendant la Deuxième Guerre du Congo) de l'armée régulière et rentra en résistance contre Kabila. Après de nombreuses batailles contre l'armée gouvernementale, ses alliés des milices Maï Maï et des hutus non démobilisés des Forces de libération du Rwanda (FDLR), mais aussi contre la MONUC entre 2006 et 2007; des prises de positions tactiques à l'est de la RDC; et l'enrôlement d'enfants soldats; le nombre de réfugiés liés à ce conflit localisé est arrivé à un niveau sans précédent. L'habileté militaire de Nkunda qui a réussit à provoquer de lourdes pertes à l'armée gouvernementale (estimées à 3 000 hommes) et dérober plusieurs tonnes de matériel militaire, ainsi que le réarmement des FDLR pouvant provoquer une intervention directe du Rwanda dans le conflit créa des craintes à l'ONU, mais aussi parmi les voisins de la RDC, d'un redémarrage d'un conflit plus large en RDC pouvant dégénérer en troisième guerre du Congo... Ainsi les pressions, depuis décembre 2007, émanant des puissances régionales et internationales pour la signature d'un accord de paix étaient devenues assourdissantes.
Cependant, malgré la signature à Goma de l'accord d'engagement le 23 janvier dernier, la crainte d'un redémarrage des hostilités existe de part les conditions de finalisation du conflit et de démarrage des négociations de paix. Fort de son expérience sur le terrain et dans l'armée régulière, Laurent Nkunda, bénéficiant des armes et du financement rwandais, a pu battre en septembre 2007 l'armée régulière congolaise. Ainsi, Joseph Kabila, connaissant parfaitement l'expérience déstabilisatrice d'un appui rwandais aux rebelles (comme cela fut le cas lors de la première guerre du Congo en faveur de son père et lors de la deuxième guerre du Congo qui créa un blocage stratégique pendant des années) a préféré avoir recours à la diplomatie. Ses bailleurs de fonds et parrains internationaux lui exigeaient probablement aussi d'y avoir recours. Cependant, un changement du rapport de forces sur le terrain pourrait à tout moment changer la donne et permettre un redémarrage du conflit. De surcroît, Laurent Nkunda avait déjà violé un cessez-le-feu imposé par l'ONU suite aux premières négociations de paix en aout 2007. L'accord sur l'arrêt des fournitures d'armes aux groupes rebelles prend donc toute son importance; mais il restera inapplicable si les rwandais et les ougandais ne s'y associent pas (chose probable compte tenu de l'historique). Sans cela, il n'est pas concevable que les rebelles, qui agissent généralement en mercenaires (et en fonction de leurs paramètres de survie), plutôt que par conviction, puissent intégrer l'armée gouvernementale ou accepter d'être démobilisés.
L'autre inconnue majeure qui pourrait faire redémarrer cette guerre est le rapatriement au Rwanda des rebelles hutus réfugiés en RDC. Nombreux seront ceux accusés d'avoir participé au génocide de 1994. L'accord de Goma spécifié qu'ils devront être rapatriés de gré ou de force, mais il n'est pas assuré que les forces armées congolaises, alliées pendant longtemps avec les hutus, soient disposées à les acheminer de force au Rwanda et le mandat de l'ONU ne peut permettre à la MONUC de forcer ce rapatriement (que l'accompagner). Il est donc possible, que forts de cet accord et de l'amélioration des relations bilatérales avec la RDC, l'armée rwandaise décide de traverser la frontière pour récupérer ses rebelles réfugiés dans la jungle congolaise. Cela pourrait facilement redémarrer ce conflit, les hutus rwandais réfugiés en RDC cherchant à résister avec leurs alliés congolais (Maï Maï et éléments de l'armée congolaise)...
Finalement, Jean Pierre Bemba, ancien proche de Mobutu et dirigeant du MLC (milice alliée à l'Ouganda pendant la Deuxième Guerre du Congo), vice-président de Joseph Kabila entre 2003 et 2006, candidat malheureux des dernières élections présidentielles (avec 42% au deuxième tour) s'est exilé au Portugal suite à des affrontements post-électoraux entre sa milice personnelle (qui refusait de se fondre dans l'armée) et l'armée gouvernementale. En partant de l'historique régional, il arrive souvent que les anciens rebelles exilés ne cherchent qu'à établir de nouvelles alliances et permettre le réarmement de leurs partisans afin de reprendre le pouvoir. Ainsi, on ne peut écarter le risque d'une nouvelle déstabilisation du pays provoquée par Bemba et ses partisans dans le nord-est de la RDC (province de l'Equateur).
Quindi... Dernière pierre de cet édifice, le rôle joué par la diplomatie française, au sein de la délégation européenne, dans le cadre des accords de Goma a certainement été important. La visite du Ministre des Affaires Etrangères, Bernard Kouchner en RDC (Kinshasa et Goma) puis, pour quelques heures au Rwanda (Kigali) pour discuter avec le président Paul Kagamé; discussion qui, pour le Quai d'Orsay "s'inscrit dans le cadre du processus de normalisation progressive de nos relations" avec le Rwanda; confirme la prise de distance du gouvernement français avec les accusations du juge Bruguière (qui avait accusé le président rwandais d'être l'instigateur de l'assassinat de son prédécesseur en 1994, élément déclencheur du génocide rwandais) et la position militaire française lors de l'opération turquoise (défense des réfugiés rwandais des deux ethnies sans favoritismes). Les commentaires surprenants de Nicolas Sarkozy lors du sommet UE-UA de Lisbonne en 2007: "Le génocide nous oblige à réfléchir, France comprise, à nos faiblesses ou à nos erreurs" semblent aller dans le même sens, celui qui favorise la réconciliation en gommant les différends passés (quelle que soit l'importance des accusations réciproques). Finalement, les commentaires de Bernard Kouchner à Kigali le 25 janvier 2008: "La France a certainement commis une faute politique au Rwanda, mais elle n'a pas eu de responsabilité militaire" précise un peu mieux la forme que doit prendre cette réconciliation (une réconciliation diplomatique qui ne devrait pas rentrer sur le détail du génocide ou de son démarrage). Cette parenthèse importante contribuant à la déstabilisation de la région semble donc se clore peu à peu, pour permettre la fin de ce dernier cycle du conflit dans la région des grand lacs, démarré au Rwanda en 1994 avec l'appui de l'Ouganda qui s'était, à partir de 1996, décalé aux voisins congolais et burundais avant de devenir la plus grande guerre régionale d'Afrique.
Finalement, le travail effectué par la Mission des Nations Unies au Congo (MONUC) pendant ces dernières années a été remarquable. Tout en discrétion et avec des moyens négligeables (atteignant 10 700 soldats d'une cinquantaine de pays) par rapport à l'ampleur du conflit, la MONUC aura réussi à contribuer à la stabilisation, la démocratisation (à confirmer) et la pacification de la RDC: une tâche qui ne semblait pas à portée de main lors de sa mise en place. Le plus dur, reste à faire avec une interposition entre les 4 forces sur le terrain au Kivu (6 si on y intègre aussi les forces armées rwandaises et ougandaises) au même temps que dans le reste du pays, mais le processus de pacification est en bonne voie (l'accord politique existe, même si il est le fruit d'une défaite sur le terrain pour l'armée régulière). Alors, en espérant que le résultat des pourparlers se pérennise, Bravo!
Photo © MONUC / Martine Perret ;Carte issue de Wikipedia, sous licence GNU version 1.2







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Rédigé par: gesundheit | 11 mars 2009 à 18:05