La visite officielle du Colonel Kadhafi en France cette semaine a permis de dévoiler les différentes tendances prônées par la politique étrangère française. De la plus cynique à la plus moralisatrice en passant par toutes les étapes intermédiaires. Le président Sarkozy a décidé d'incarner une position de realpolitik qui ne s'appuie plus sur une vision sous-jacente des droits de l'homme comme c'était le cas de ses prédécesseurs. Ce nouveau positionnement mérite en effet quelques critiques, mais de manière beaucoup plus dosée que ce qui peut s'entendre ici ou la.
Au rang des bonnes surprises, le rappel ce matin par la secrétaire d'Etat chargée des affaires étrangères et des droits de l'homme, Rama Yade (voir photo, plus agréable à regarder que celle du président libyen), qu'il est choquant de recevoir Mouammar Kadhafi le Jour des Droits de l'Homme. Le Ministre des Affaires Étrangères français, Bernard Kouchner a lui aussi exprimé son malaise de recevoir cette visite en précisant: "je suis résigné à le recevoir". Les rappels faits par François Bayrou et Jean-Marc Ayrault qu'ils ne souhaitaient pas assister, ni voir leurs groupes politiques, le MoDem et le PS assister, à la réception faite au Colonel Kadhafi dans l'enceinte de l'Assemblée Nationale sont eux aussi bienvenus.
Après il ne faut pas non plus exagérer l'importance de cette visite. Il ne s'agit pas d'une visite d'Etat mais d'une visite officielle (l'entourage conséquent accompagnant le dirigeant libyen peut, c'est vrai, créer une confusion). Ce qui est déplaisant et critiquable est la durée de cette visite, l'accès donné à l'enceinte de l'Assemblée Nationale pour une réception en l'honneur du Colonel Kadhafi et surtout la symbolique du jour de démarrage de cette visite, la Journée Internationale des Droits de l'Homme et de la remise des prix des Droits de l'Homme de la République Française. Par contre, la signature de contrats commerciaux avec des sociétés libyennes et l'Etat libyen, bien que faisant partie intégrante de la visite officielle, n'est que la version médiatique de cette visite. Nous ne pouvons nous arrêter là et oublier les enjeux stratégiques réels, non communicables de manière officielle.
Tout d'abord sur l'affaire des Infirmières Bulgares. Le président de la commission d'enquête parlementaire française sur les conditions de la libération des infirmières bulgares, Pierre Moscovici (cf. Le Monde 08.12.2007) n'a pas hésité à donner son sentiment sur cette visite. Il dit clairement que cela est le prix à payer pour l'intervention française dans la libération des infirmières bulgares détenues injustement par la Libye. Il a raison. Mais ce n'est qu'un des prix à payer: les autres sont la vente de matériel militaire et nucléaire civil à ce pays et la facilitation dans plusieurs fora internationaux de la réintégration diplomatique de la Libye dans la communauté internationale (c'est probablement ce qui explique le geste public de Sarkozy pendant le sommet euro-africain ce weekend). Le Premier Ministre, François Fillon (cf. Le Monde 10.12.2007) dit la même chose de manière beaucoup moins diplomatique, comme à son habitude. Soyons pragmatiques: Kadhafi aurait probablement gardé les infirmières bulgares prisonnières si ces gestes n'avaient pas été promis par la France (ou tout autre État avec une diplomatie internationale active intervenant dans cette crise). Pourquoi sinon ne pas avoir finalisé la longue négociation menée directement par l'UE et la Bulgarie? Alors, à moins d'avoir oublié un élément majeur, il faut choisir: c'est ce qui rend la realpoltik incontournable sur ce sujet.
Deuxièmement, le rôle de l'alignement sur les États-Unis est très secondaire dans cette histoire. Il s'agit ici avant tout des intérêts français et européens: Tripoli est à 350 km de Lampedusa (Italie) et de Malte, tous deux territoires de l'UE. C'est un pays frontalier avec le Tchad, pays suffisamment déstabilisé à l'heure actuelle pour cause de rébellion (financée par le Soudan) et de frontière étendue avec la zone de conflit du Darfour pour être une proie facile. La présence des militaires français et bientôt européens au Tchad et le sujet de leur sécurité en zone de conflit ne peut pas être ignorée dans les relations entre les gouvernements français et libyens. Il en va de même pour les forces des Nations Unies et de l'Union Africaine au Soudan. Alors, oui, dans ce cas précis, nos intérêts et ceux des Etats-Unis s'alignent plus ou moins mais ne pouvons leur imputer nos choix stratégiques dans la région sahélienne. La politique étrangère de la France à l'égard des Etats-Unis ne peut faire l'objet du même débat que celui de sa politique étrangère à l'égard de la Libye, au risque de devenir totalement incompréhensible.
Nous ne pouvons nous permettre d'oublier le risque que représente la dégradation des relations stratégiques au Sahel entre la France et la Libye. Dans les années 70 et 80, en pleine guerre froide, la Libye avait tenté à plusieurs reprises de s'immiscer dans les affaires de gouvernements instables d'Afrique Centrale (Tchad, République Centre Africaine etc.). L'envoi de militaires français en poste permanent au Tchad ont en grande partie permis de limiter les incursions libyennes dans le reste de la région. La réaction de la Libye a été l'acte terroriste contre le vol UTA de Brazzaville. La politique de "containment" lancée par les États-Unis à la même époque avec l'aide de l'Egypte, le Nigéria et l'Afrique du Sud a aussi joué un rôle important pour limiter le rôle déstabilisateur de la Libye. La réaction de la Libye a été l'acte terroriste contre le vol PanAm sur Lockerbie. La Libye, dans l'impasse, a aujourd'hui choisit de sortir de cette stratégie d'incursions militaires, déstabilisations économiques et de terrorisme pour rentrer dans une phase de diplomatie internationale et régionale avec l'appui de ses pétro-dollars (ce qui lui donne un poids démesuré par rapport à sa population de 6 millions d'habitants). Il ne s'agit pas de la récompenser pour ses agissements terroristes passés, il s'agit d'éviter de futures incursions dans une région devenue beaucoup plus instable compte tenu de la fragmentation étatique et dans laquelle les forces internationales de maintien de la paix ont déjà un rôle dantesque à jouer. La Libye, pourrait même, afin de confirmer son nouveau statut international, chercher à contribuer positivement au développement de cette région en investissant dans la reconstruction et le développement économique. Nous ne pouvons choisir les acteurs de la région sahélienne, par contre, nous pouvons parfois orienter leurs agissements dans le bon sens.
Il ne faut pas non plus négliger l'impact que ces gestes à l'égard de la Libye peuvent avoir vis-à-vis de l'Iran. Ce dernier, souffre des sanctions économiques mises en place par la communauté internationale (soit directement via l'ONU soit par des sanctions unilatérales comme celles mises en place par les États-Unis): ces sanctions n'étouffent pas l'Iran mais elles mettent à mal l'économie et les politiques étrangère et nucléaire du gouvernement en place. La voie ouverte pour la réintégration politique, économique et stratégique de la Libye au sein de la communauté internationale est un bon exemple pour un futur renoncement aux ADM par l'Iran dans le cadre d'une négociation plus large. Refuser d'utiliser cette carte de "soft power" que serait la persuasion diplomatique au profit d'une confrontation plus directe avec l'Iran ou, à l'inverse, d'un laxisme sur le rôle géopolitique de l'Iran au Moyen-Orient, serait une erreur historique de politique étrangère.
Quindi... Nous ne pouvons pas changer le cours d'événements passés. Les positions que nous défendons pour déterminer le cours des événements futurs et honorer la mémoire de ceux qui sont tombés injustement sont les seules qui comptent. A ce titre, nous ne devons pas honorer le Colonel Kadhafi par une visite d'Etat (et ne devrions pas lui offrir une réception à l'Assemblée Nationale et surtout pas l'accueillir le jour des Droits de l'Homme), mais ne pas le recevoir sur le territoire pour, discuter des / influencer les, principales décisions géo-stratégiques d'avenir n'est pas une option pour la France. La realpolitik dans sa version cynique que serait de tout permettre au président libyen n'est pas non plus une option (mais cette option ne lui est pas offerte). Mais nous ne pouvons pas non plus nous permettre le luxe de tomber dans l'excès inverse de la realpolitik que serait de placer les Droits de l'Homme comme principal sujet dans tous nos échanges internationaux (cela nous obligerait à intervenir seuls dans beaucoup de régions et augmenterait de manière exponentielle les risques encourus par nos soldats et ressortissants à l'étranger). Toutes ces nuances de politique étrangère sont aujourd'hui visibles grâce aux commentaires divergents du Président de la République, son Ministre des Affaires Etrangères, sa Secrétaire d'Etat chargée des Affaires Étrangères et des Droits de l'Homme et des principaux représentants de l'opposition à l'Assemblée Nationale: n'est-ce-pas justement par ce biais que nous exprimons à M. Kadhafi et toute son audience internationale, ce que la France pense réellement de ses positions, ce que c'est que d'avoir des expressions divergentes dans une véritable démocratie?







.png)















Bravo pour ton blog, ce sont vraiment des analyses de qualité !
Florian
Rédigé par: Florian | 10 décembre 2007 à 14:49
Bien que profondément choqué par l'attitude du petit Nicolas vis-à-vis du chef d'état lybien, et par là même opposé à cette visite, je ne puis qu'applaudir à l'analyze assez fine que vous faites de la situation.
Mais je reste persuadé, tout comme vous, qu'il y a une façon et surtout un temps pour le faire. Et c'est sans doute là que le Président pêche par excès de confiance en ses propres qualités...
Rédigé par: Cinephil | 10 décembre 2007 à 14:55
Bonjour Arnaud,
Tu oublies tout de même que Khadafi vient de légitimer juste avant de venir le recours au terrorisme.
Quant aux aspects commerciaux, comme le dit fort justement Bayrou, le redressement économique d'un pays, ce n'est pas la signature avec des dictateurs qui possèdent des cassettes, mais plutôt l'aide aux PME.
A mon avis, Sarko veut montrer qu'il est capable de signer des plus gros contrats que Chirac.
Mais il n'a rien compris à l'économie, et surtout aux problèmes économiques de la France. Notre souci principal, ce ne sont pas les gros contrats, mais l'absence de pme capables d'en proposer. Quand un diplomate allemand se déplace à l'étranger, il a 4 gros ténors, mais 100 à 250 pme qui le suivent, quand c'est un diplomate français, , il y a peut-être un ténor de plus, mais 10 PME en sus au plus.
Et en ce qui concerne l'Iran, les situations ne sont pas comparables : les indemnisations données à la Lybie excèdent celles qu'elle a versé pour les victimes de Lockerbie.
La morale est bafouée au-delà de ce que l'on peut imaginer, et avec un cynisme qui me laisse pantois.
Rédigé par: L'Hérétique | 10 décembre 2007 à 15:02
@ Florian: merci beaucoup
@ Cinephil: merci oui, c'est clair qu'il y a un excès de confiance et des fautes commises: ce qui est généralement le cas lors des 6 premiers mois de mise en place d'un gouvernement. Ici on assiste de plus à autre chose je crois, un cumul de provocations publiques inutiles de la part du président pour devenir aussi incontournable sur la scène internationale que sur la scène nationale... à suivre
@ L'Hérétique: je suis d'accord sur le rôle nécessaire des PME dans l'entourage du président lors de tournées commerciales et de l'aspect très critiquable de mélanger cette visite officielle et les signatures de contrats - par contre je ne suis pas sur que cela était évitable (cf. libération des infirmières bulgares). Pour ce qui est du commentaire sur le terrorisme, c’est en effet de très mauvais gout mais cela ne me semble être qu’une provocation de plus pour montrer son impact médiatique / diplomatique plus qu’un appel au terrorisme international (dont il serait un des premiers à en souffrir les conséquences)
Rédigé par: ArnaudH | 10 décembre 2007 à 15:13
Merci de cette analyse pertinente
Rédigé par: Laure Leforestier | 10 décembre 2007 à 16:01
Merci Laure (je profite de l'occasion pour dire tout le bien que je pense de ton blog - ça m'aide beaucoup pour mieux comprendre la situation rouennaise)
Rédigé par: ArnaudH | 10 décembre 2007 à 16:37
à Arnaud,
Il aurait tout de même pu choisir une autre date que le 10 pour la visite. Parfois, je me pose la question de savoir ce qui a primé pour lui : libérer les otages bulgares ou vendre des centrales à Kadhafi ?
Et puis de là à lui dérouler le tapis rouge, il y a des bornes à ne pas dépasser.
Rédigé par: L'Hérétique | 10 décembre 2007 à 16:56
@L'Hérétique
Tout à fait d'accord sur le choix de la date: c'est ce qui laisse supposer que pour Sarkozy, les droits de l'homme ne doivent même pas être mentionnés lors de certaines visites sensibles (Chine, Libye), et à ce titre je le trouve très critiquable (pour la Chine en tout cas, pour la Libye, si cette supposition se confirme). Mais je me pose tout de même la question de savoir si ce n'est pas un message indirect que lance la diplomatie française par le biais de Rama Yade et Bernard Kouchner... quelque chose que l'Elysée ne peut se permettre de faire suite aux arrangements issus de l'affaire des infirmières bulgares (les conséquences de remaniement pour RY et BK en dira long sur la motivation derrière leurs commentaires). Les américains et les chinois sont des experts pour faire passer ce genre de double message, alors pourquoi pas la France...
J'espère que tu n'as pas raison pour la primauté des centrales car, dans ce cas, la France rejoindrait Monaco et Singapour en tant que version moderne du comptoir...
A suivre de très près...
Rédigé par: ArnaudH | 10 décembre 2007 à 17:18
Au-delà du fait que Khadhafi est un assassin non repenti à qui on vend des armes (à moitié prix !), la visite de Khadhafi pose bien d'autres problèmes à notre diplomatie et met en cause plusieurs équilibres de la région.
Tout d'abord, il y a plus de vingt ans que la France a choisi d'axer sa présence au Proche et Moyen Orient sur l'Égypte. Le signe en a été que l'essentiel des crédits culturels (dont la majorité allait jusque-là au Liban) est désormais affecté sur ce pays (avec d'ailleurs l'inconvénient grave du recul de la francophonie au Liban).
Or l'Égypte et la Libye se détestent. Le retournement d'alliance de la France compromet donc gravement de lourds investissements. L'Égypte est un pays où certes la démocratie régresse, mais c'est un pays de 80 millions d'habitants où nous tentions d'agir avec parfois de réels succès, c'était en tout cas un facteur de stabilité et de paix, car ce pays, contrairement à la Libye, n'est associé à aucune entreprise terroriste depuis sa défaite dans la guerre du Kippour en 1973.
Un autre pays voisin de la Libye, la Tunisie, a des relations délicates avec son voisin libyen. Là encore, quid de la francophonie (de surcroît, si la Tunisie n'est pas une démocratie parfaite, loin de là, c'est un pays laïc).
Or on voit bien que la politique de Sarkozy n'est qu'à court terme et envahie par le chaos, comme l'a très bien souligné Quitterie Delmas ce soir sur BFMTV.
Dans le domaine du n'importe quoi, le pire n'est peut-être pas atteint, mais... comment dire... on le redoute.
Rédigé par: Hervé Torchet | 10 décembre 2007 à 20:47
bonjour Arnaud,
vos analyses sont effectivement très impressionantes et je crois que vous avez raison (dans votre réponse à l'Hérétique): c'est pratique de pouvoir tenir deux langages en même temps. Cela dit, d'après de vagues souvenirs, il me semble qu'Hervé Torchet n'a pas tort lorsqu'il évoque une "alliance" avec la Lybie (je ne sais pas si l'on peut parler d'une "alliance") en contradiction avec les alliances traditionnelles de la France.
Merci pour votre commentaire sur mon blog.
Rédigé par: Florence Arnoux Le Bras | 11 décembre 2007 à 21:44
Bonsoir Florence, merci beaucoup.
Pour ce qui est de la réflexion d'Hervé (bonsoir) j'ai pris le temps d'y répondre car cela n'est pas un problème simple et méritait réflexion. Voici un début de réponse: je pense que tout ce qui contribue à une banalisation progressive des relations avec nos voisins du sud va dans le bon sens (dans la mesure de la décence politique - dans le cas de la Libye, je précise dans le billet ci-dessus). Leurs régimes sont imparfaits (certains plus que d'autres: la Libye figure au rang des plus imparfaits, c'est vrai) mais nous ne pouvons que marginalement contribuer à leur amélioration (je me démarque totalement des néo-conservateurs qui pensent pouvoir changer les régimes politiques d'autres pays; je pense au contraire qu'on ne peut qu'accompagner des mouvements de démocratisation déjà existants et qu'on ne peut que très rarement les susciter).
Donc pour ce qui est de la Méditerranée, il me semble nécessaire que les pays membres de l'UE puissent dialoguer avec tous les pays de cet espace géographique. Cela ne doit pas impliquer des choix entre des alliances (qui pour certaines peuvent se retourner selon les politiciens en place - comme au Liban) ni entre des positions historiques de discorde entre voisins (Egypte-Libye; Maroc-Algérie; Liban-Israel etc.).
Le dialogue et l'entrecroisement des intérêts géopolitiques mais surtout économiques contribueront à terme à la réduction de ces différents historiques (méthode Monnet). Dans ce cadre, je pense que le projet d'Union Méditerranéenne proposé par Sarkozy pourrait même être une bonne chose mais tout dépendra du contenu qu'on veut lui donner. Le prolongement de ce raisonnement est de considérer tous ces pays comme des partenaires commerciaux naturels - sans choisir entre eux (après, la vente de matériel militaire sensible est une autre question).
Pour ce qui est de la politique culturelle (je ne suis pas du tout un expert sur la question) mais il me semblerait logique que tous ces pays soient prioritaires pour la distribution de crédits culturels: certains parce que nous avons plus d'affinités culturelles (dont la francophonie), d'autres parce que c'est aussi une façon d'accompagner la démocratisation et le rapprochement (l'Egypte) et finalement une troisième catégorie (dans laquelle tombe probablement la Libye) pour laquelle, l'approfondissement des liens culturels peut permettre le développement d'un dialogue plus "fluide" qui dépasse les intérêts purement stratégiques entre pays qui ont des relations complexes. Dans tous les cas de figure, ces pays représentent notre nouvelle frontière (celle de l'UE) et nous devons considérer les relations avec eux comme prioritaires.
Rédigé par: ArnaudH | 11 décembre 2007 à 22:55
Hello!
Nice site ;)
Bye
Rédigé par: weredIngery | 07 février 2008 à 00:38
Merci!
Rédigé par: ArnaudH | 07 février 2008 à 10:30