Le sommet de Lisbonne du 8 et 9 décembre dernier a mis en relief la transformation progressive de la relation entre l'UA et l'UE. La mise en concurrence de l'UE par la Chine, les Etats-Unis, l'Inde et le commerce croissant à l'intérieur de la zone UA a changé la donne géopolitique et géoéconomique sur le continent africain. L'augmentation du prix de certaines matières premières et la raréfaction des réserves quantifiées de pétrole et gaz sur la planète sont des facteurs majeurs de ce rééquilibrage. Le péril environnemental émerge aussi peu à peu comme un sujet majeur de discussion. Tout cela au détriment des commentaires sur la démocratisation africaine de l'UE mais peut-être au bénéfice d'une véritable démocratisation en accord avec les besoins et le rythme politique africain.
La relation commerciale entre certains pays membres de l'UE (notamment la France, la Grande Bretagne, le Portugal, l'Italie, les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark et l'Espagne) et l'Afrique était jusqu'à récemment celle d'un fournisseur privilégié agissant sur un marché stagnant conquis. Cependant la situation a changé avec l'arrivée progressive de concurrents:
- des Etats-Unis cherchant désespérément à diversifier leurs importations pétrolières jugées trop risquées compte tenu de l'explosivité du Moyen Orient (à laquelle ils ont contribué!) et de leur relation avec la Russie. Le but recherché est une importation de 25% de leur consommation de pétrole et gaz de pays producteurs en Afrique: leurs principaux fournisseurs étant le Nigéria, le Tchad (via un pipeline allant jusqu'à l'Atlantique), la Guinée Equatoriale (d'énormes gisements ont été découverts ces dernières années) et dans une moindre mesure les autres pays francophones du Golfe de Guinée.
- de la Chine qui cherche à établir des relations plus stables avec des fournisseurs pour ses besoins gigantesques en matières premières (pétrole, produits minerais, coton, magnésium, uranium, huile de palme, thé...). Ainsi, les contrats de fournitures qu'elle met en place n'ont aucune clause spécifiant les moyens humains de production. Par ailleurs, la Chine cherche à s'implanter de manière durable avec des investissements lourds dans les moyens de production pétroliers (Nigeria, Soudan) mais aussi en investissant dans une des banques d'investissement les plus dynamiques du continent: la Standard Bank of South Africa (c'est le plus gros investissement jamais fait sur le continent: $5,6 milliards pour 20% des parts de la banque). Finalement la Chine exporte de plus en plus de véhicules (par Ro-Ro entiers qui débarquent dans les ports africains) et autres biens de consommation en Afrique.
- de l'Inde qui se trouve dans une situation similaire que la Chine pour le pétrole (ses principaux fournisseurs sont aussi le Soudan et le Nigéria) mais qui privilégie au même temps le développement d'un réseau de fournitures de biens de consommation électriques et électroniques à des prix imbattables (ceux pratiqués sur le marché indien).
- des autres pays asiatiques (Corée du Sud, Malaisie, Indonésie en tête) pour l'exploitation des autres ressources (bois, caoutchouc, poisson, soja, riz...).
- de l'Afrique du Sud qui a fini par asseoir son influence diplomatique de la dernière décennie par des investissements accrus sur son continent. En un premier temps, il s'agissait surtout d'agir sur la zone australe via un accord de libre échange (SADC) puis progressivement (entre 1990 et 2005) sur l'Afrique centrale et l'Océan Indien (Madagascar, Maurice) avec l'inclusion de nouveaux membres dans la SADC.
Du point de vue géopolitique, la situation a elle aussi changé:
- les Etats-Unis, dans le cadre de leurs opérations anti-terroristes ont augmenté leur présence militaire sur le continent, notamment en Ethiopie et au Mali (cf. mon billet précédent sur la lutte contre Al Qaeda dans le Sahara). Ayant compris l'intérêt géostratégique croissant de l'Afrique, ils cherchent aussi à établir un quartier général militaire (AFRICOM) pour la région (mais pas beaucoup de pays se portent candidats pour l'accueillir). Ce dernier s'établira probablement à Djibouti au côté des bases française et américaine déjà présentes.
- la Chine est moins regardante sur les droits de l'homme que l'UE ou les Etats-Unis. S'établit alors une relation privilégiée où la Chine satisfait nombreux besoins économico-sociaux des pays africains à la place du pouvoir en place permettant ainsi à ce dernier de se maintenir au pouvoir plus facilement (des exemples abondent comme la construction de routes en Mauritanie, de logements en Algérie, la reconstruction d'infrastructure détruites au Congo...). Par ailleurs, ce renfort économique vient au détriment d'une politique plus exigeante de l'occident sur le respect des Droits de l'Homme et la déstabilisation nationale ou régionale. Le Zimbabwe et le Soudan sont les deux pays qui profitent le plus de cette nouvelle situation.
- l'Inde établit peu à peu un véritable réseau commercial couvrant tout l'Océan Indien. Il en va de même pour les pays d'Asie du Sud Est. L'Afrique du Sud-Est (Madagascar, Comores, Tanzanie, Kenya, Mozambique) précédemment ignorée des analystes de relations internationales devient de plus en plus un espace en profonde mutation où d'anciennes relations historiques se renouent (par exemple, les malgaches du centre de l'île sont des descendants des malaysiens, mais cette relation avec été coupée pendant des siècles, elle se renoue économiquement peu à peu).
- l'Afrique du Sud, le Nigéria, l'Egypte, le Soudan et l'Algérie sont devenus de véritables pouvoirs économiques en Afrique. Ils sont suivis par le Maroc, la Tunisie, le Sénégal, l'Ethiopie, la Tanzanie, le Kenya et potentiellement l'Ouganda et le Congo. La démultiplication de leurs clients internationaux et la maturité économique qui s'aperçoit chez certains de ces pays avec le développement de secteurs de services performants (tourisme, banques, assurances) permet d'espérer un rythme de développement plus rapide que par le passé.
Pour ce qui est du développement démocratique, ce rééquilibrage des échanges économiques change un peu la situation mais pas de manière aussi négative que certains le laissent présager:
- l'impact économique de la Chine et de l'Inde permettent à certains pays de ne pas être bannis de tous les cercles internationaux (Zimbabwe et Soudan). Tout d'abord parce qu'ils aident à maintenir ces dictateurs au pouvoir par un flux de trésorerie mais aussi parce que la mise en concurrence économique de l'UE en Afrique ne lui permet plus d'ignorer ces pays politiquement. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils étaient à Lisbonne malgré le refus du gouvernement du Royaume-Uni de s'entretenir avec le président zimbabwéen Mugabe.
- par contre l'impact réel de l'UE sur la démocratisation de ces pays était devenu une farce: les régimes les plus odieux se sont maintenus au pouvoir malgré l'UE même avant l'arrivée des autres puissances économiques. Les pays membres de l'UE n'ont pas les moyens d'intervenir militairement ou diplomatiquement dans tous les conflits de la région. Les pays très contestables du point de vue démocratique se maintiennent avec l'aide économique et diplomatique de l'Europe (Gabon, Congo, Cameroun, Angola, Algérie, Djibouti, ...). Ainsi notre impact réel sur la démocratisation du continent est contestable (une fois passée la phase prônée par François Mitterrand à La Baule en 1990 de démocratisation des régimes - réalisée dans la forme).
- lors de ces dernières 15 années, plusieurs développements heureux ont eu lieu du point de vue démocratisation sur le continent africain. Quelques exemples: des pays comme le Sénégal ont effectué des alternances démocratiques, d'autres comme le Mali ou la Mauritanie ont réussi des transitions vers des régimes démocratiques. Ce sont des pas dans le bon sens que l'UE a accompagné mais qu'on ne peut lui attribuer directement. Ces pays effectuent tous des échanges économiques avec des partenaires commerciaux non européens.
- il semblerait donc qu'une chance s'offre à l'Afrique mais aussi à l'Europe. En augmentant les échanges commerciaux et permettant l'apparition progressive d'une société de consommation dans un nombre croissant de pays de l'UA, il se pourrait que les échanges culturels et la perméabilité aux idées démocratiques augmentent aussi. L'UE serait un des principaux fournisseurs de biens culturels compte tenu des affinités mais aussi des langues parlées par la majorité des africains (les Etats-Unis et le Canada ont aussi leur rôle à jouer su ce dernier point). Ainsi, l'UE, par le biais de son "soft power" serait plus efficace dans son action en Afrique que ce qu'elle n'a pu l'être en tant que client de matières premières.
Reste la question environnementale. L'Afrique sera un des continents les plus touchés par le réchauffement climatique et les actions en cours de déforestation. Les nouveaux partenaires commerciaux de l'UA ne considèrent pas encore l'environnement comme un enjeu majeur (ce qui ne signifie pas que l'UE l'ai placé cela au centre de ses priorités ces dernières années non plus). L'environnement est devenu un enjeu planétaire, dont l'UE est un des premiers espaces à en prendre pleinement conscience. Il se pourrait que l'Afrique soit un des premiers bénéficiaires du nouveau rôle de catalyseur environnemental que l'UE s'est fixé (cf. voir mon billet sur la conférence de Bali). Les possibilités de développement grâce aux marchés mis en place dans le protocole de Kyoto mais aussi par le biais de la bio-diversité mieux préservée sur le continent africain permettraient une coopération très positive sur ce sujet (apport technologique - apport biologique). Tous ces aspects ont d'ailleurs fait l'objet de discussions approfondies lors du sommet de Lisbonne.
Quindi... La relation entre l'UE et l'UA a muri. Ce sommet, deuxième du genre qui aurait du avoir lieu beaucoup plus tôt (le précédent sommet UA-UE date de 2000, au Caire) est une conséquence directe du premier sommet UA-Chine de l'année dernière. Ces sommets participent de l'intégration grandissante de l'Afrique dans l'économie mondiale mais aussi du développement de ses échanges culturels et environnementaux. Il est bon de rappeler de temps en temps que la relation avec l'Afrique n'est pas exclusivement faite de flux migratoires (qui ont aussi fait partie des sujets abordés lors du sommet de Lisbonne, mais à leur juste place - en tant qu'élément d'une discussion beaucoup plus large).







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