La publication d'un rapport de la CIA le 3 décembre précisant le gel des activités nucléaires militaires iraniennes depuis 2003 (avec un niveau de certitude inédit sur ce sujet) a surpris bon nombre d'analystes et journalistes. La poursuite de l'enrichissement d'uranium pour la production d'énergie nucléaire civile n'est pas remise en cause - elle pourrait être transformée en programme nucléaire militaire à plus long terme (2010-1015) en cas de réorientation immédiate de ses objectifs mais cela n'est pas le cas actuellement. La surprise ne vient donc pas du contenu du rapport lui-même, mais plutôt de l'organisme émetteur du rapport: les 16 agences de renseignement américaines. En effet le contenu fait partie des hypothèses privilégiées par la plupart des analystes de bonne foi. Tout comme l'Irak en 2003, il ne semble y avoir aucune raison de douter des rapports successifs de l'AIEA qui ne jugent pas crédible les capacités nucléaires militaires de ces deux pays à court terme (l'Irak en 2003, l'Iran en 2007).
Le facteur X qui change la nature des choses est la CIA. Elle a du faire face à deux camouflets sur l'Irak en l'espace de 12 ans. En 1991, elle avait sous-estimé l'état d'avancement des programmes d'armes chimiques et biologiques irakien. La principale raison: sa préférence pour les analyses satellitaires plutôt que pour les renseignements de terrain. En 2003, en grande partie à cause de l'insistance de M. Cheney et M. Rumsfeld, elle publie des rapports menant à croire que Saddam Hussein poursuit activement des programmes d'armement nucléaire. La défense de cette stratégie par Colin Powell au Conseil de Sécurité des Nations Unies est la meilleure preuve de la méconnaissance du dossier par les principaux responsables américains. En 2007, M. Cheney et M. Bush recommencent comme en 2003 une escalade rhétorique guerrière pouvant laisser croire à un programme actif d'armement nucléaire iranien.
La différence c'est que cette fois-ci, la CIA et les 15 autres agences de renseignement américaines sont monté au créneau. Ayant renoué avec leur professionnalisme grâce en partie à une nouvelle direction, les agences de renseignement américaines cherchent à éviter une nouvelle manipulation politique de leurs informations. Le président Bush aurait été informé de l'état réel du programme nucléaire iranien à la mi-novembre (et on ne peut que supposer qu'il a du suivre l'élaboration de ce rapport au cours des dernières années). Par ailleurs, le timing de cette escalade laisse penser que cette crise, gérée par les politiciens néo-conservateurs restants aux Etats-Unis et leurs alliés européens, pourrait perdurer et devenir un élément nouveau incontournable pour le prochain président américain. Ainsi les néo-conservateurs, bien qu'ayant perdu le pouvoir, continueraient à fixer le calendrier et la stratégie de la prochaine administration en lui laissant 3 crises actives à gérer (la crise iranienne rendant le retrait irakien impossible).
L'analyse de la CIA permet donc aux réalistes et aux multilatéralistes de reprendre le dessus en réduisant le pouvoir de nuisance des néo-conservateurs. Les réalistes cherchant une gestion des relations avec l'Iran faite de négociations et de sanctions progressives; les multilatéralistes une gestion collective des relations avec l'Iran dans le cadre d'un système international plus performant (TNP, ONU, AIEA, G8, diplomaties américaine, européenne et russe en discussion avec les autres puissances régionales). Dans aucun cas ne s'agit-il d'ignorer le non-respect par l'Iran de ses obligations internationales, mais plutôt de ne pas exagérer la crise en accélérant une incursion militaire.
Le plus surprenant est la dernière tentative du président Bush hier soir de continuer sur sa ligne de va-t-en guerre (extraits de sa conférence de presse du 4 décembre): "l'Iran était dangereux, l'Iran est dangereux et sera dangereux" s'il a la capacité de fabriquer une arme nucléaire. La "meilleure diplomatie" est celle avec laquelle "toutes les options sont sur la table", a-t-il dit. La Maison Blanche appelle les grandes puissances à "accroître la pression" sur l'Iran.
Quindi... Compte tenu des conséquences humaines désastreuses de l'aventure irakienne de 2003-2007 (1,8 millions de déplacés selon le HCR, 80.000 morts irakiens selon Iraq Body Count, estimation parmi les plus basses), des conséquences stratégiques (déstabilisation du pays et des autres pays de la région, guerre civile, réfugiés, regain de force des terroristes et Al Qaeda, sortie de crise impossible à court terme), du précédent terrible pour la communauté internationale (guerre préventive non sanctionnée par l'ONU et non justifiée) et de la manipulation médiatique continue du public américain et occidental à travers de fausses informations en provenance de la Maison Blanche, il semble irresponsable de permettre aux même élus de mener une incursion militaire en Iran (même aérienne). Si une procédure "d'impeachment" a été menée pour Bill Clinton pour cause de parjure (sur des accusations sexuelles), alors ne semble-t-elle pas d'autant plus nécessaire pour un président et un vice-président élus relayant de fausses informations au public, poussant vers une politique qui va systématiquement à l'encontre des intérêts stratégiques des Etats-Unis en les plaçant dans des crises successives qui déstabilisent l'ensemble du système international? Ne serait-ce qu'à titre d'exemple pour leurs successeurs?












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