Les assassinats politiques récents de Benazir Bhutto, de personnalités proches de Pervez Musharraf et de militants politiques et personnel juridique ont mis en évidence les problématiques politiques complexes du Pakistan. L'assassinat de Mme. Bhutto fait l'objet d'accusations multiples ciblées d'une part sur Al Qaïda et les Talibans et d'autre part sur l'Inter-Services Intelligence (ISI) et le gouvernement Musharraf. Une enquête internationale sous l'égide de l'ONU a été demandée par les partisans de Benazir Bhutto. En l'état, il semble possible, mais peu probable, que Pervez Musharraf ait pu participer à la planification de cet attentat car l'effet principal de ce dernier est une déstabilisation du pouvoir politique en place au Pakistan; cela n'aura pas empêché Pervez Musharraf de perturber, autant que possible, la campagne de Benazir Bhutto en déclarant l'état d'urgence et l'assignant à résidence à deux reprises. L'effet principal de cette déstabilisation politique est la disparition de la seule figure de l'échiquier politique pakistanais pouvant re-stabiliser à moyen terme les institutions de l'Etat. L'effet secondaire est le probable report du scrutin législatif qui devait se tenir le 9 janvier prochain compte tenu du boycott annoncé, mais réversible, du PML-N de Nawaz Sharif, de la désorganisation inévitable du PPP suite à l'assassinat de Benazir Bhutto (seul son mari, Asif Ali Zardari, pourrait reprendre suffisamment rapidement les rennes du parti) et de l'impossible victoire (légitime) du PML-Q de Pervez Musharraf. Pour ce qui est de la participation d'Al Qaïda, le Ministère de l'Intérieur Pakistanais accuse directement Baitullah Mehsud, commandant dans la province tribale pakistanaise du Waziristan-Sud, d'avoir préparé l'attentat mais un démenti formel a été adressé par ce dernier (ce qui n'est pas dans les habitudes d'Al Qaïda). Par contre, éliminer l'ISI de tout soupçon serait déraisonnable compte tenu de:
- l'historique de liens avec les Talibans: financement et entraînement des Talibans et leurs madrasas dans les zones tribales du Nord -Ouest du Pakistan pendant les années 90, facilitation de leur prise de contrôle de l'Afghanistan à partir de 1994 avant un retournement de stratégie officialisé à partir de 2001 mais qui demeure douteux;
- l'historique d'entraide avec les mouvements islamistes pakistanais au Cachemire et en Afghanistan démarré sous le mandat du Général Muhammad Zia-ul-Haq, celui-là même qui avait fait pendre le Président Zulfikar Ali Bhutto en 1979, le père de Benazir Bhutto;
- les accusations faites directement par Benazir Bhutto dans son e-mail envoyé à son ami Marc Siegel et qui devaient être rendues publiques en cas d'assassinat; ces accusations sont faites directement contre Pervez Musharraf et les services de l'ISI;
- la bulle de protection compromise à répétition autour de la candidate aux législatives et ce, malgré les demandes de renforcement de sa sécurité effectuées à maintes reprises;
- de l'engagement de campagne effectué par Benazir Bhutto de laisser les militaires américains intervenir directement dans la lutte contre Al Qaïda et les Talibans sur le territoire pakistanais;
- de la proposition de Benazir Bhutto de contribuer à la lutte contre la prolifération nucléaire en laissant les américains rechercher les liens entre les scientifiques spécialistes du nucléaire pakistanais (dont Abdul Qadeer Khan) et Al Qaïda (et ce, malgré l'enterrement de l'affaire par Musharraf).
Toutes ces interprétations ne sont en fait que le résultat de stratégies de conflits menées par le Pakistan et sa classe dirigeante politique, judiciaire, militaire et dans les services de renseignement depuis la création de l'Etat en 1947. Ainsi, les tensions géopolitiques actuelles, dans un pays pourtant homogène du point de vue religieux, sont dues à des rivalités entre familles, tribus et ethnies (avec des degrés variables d'ouverture au monde extérieur) et l'impossible contrôle d'un territoire aussi divers, étendu et fragmenté par un pouvoir uniforme. Voici quelques éléments sur cette déstructuration géopolitique historique:
- Peshawar ("le fort élevé" en persan), la ville du nord-ouest, point de passage obligé pour les échanges avec l'Afghanistan via le passage de Khyber, a été à l'époque de la colonisation britannique, la frontière entre les terres colonisées et les tribus incontrôlables de l'ouest. Aujourd'hui, elle est un des principaux lieux de formation des Talibans dans les madrasas de la ville que le gouvernement pakistanais ne peut contrôler et la base arrière du mouvement. Cette domination idéologique et politique locale est en passe de s'étendre à l'ensemble du Nord-Pakistan. Elle a été brusquement accélérée suite au siège de la Mosquée Rouge (Islamabad) en juillet 2007 (dû aux nombreuses actions de terreur menées par Al Qaïda depuis la mosquée) suivi de l'appel d'Al Qaïda (Ayman al Zawahiri) à déstabiliser le gouvernement pakistanais.
- La région du Cachemire, divisée entre trois puissances nucléaires suite à la partition de 1947 entre l'Inde et le Pakistan a déjà fait l'objet de trois guerres entre les deux pays en 1948, 1965 et 1971 et d'une guerre entre la Chine et l'Inde en 1962. La reprise du conflit semble improbable. La situation actuelle ressemble à celle d'une guerre froide avec une dissuasion nucléaire et des disputes par le biais d'actes de terrorisme avec l'aide de services secrets nationaux.
- Les zones tribales pachtounes de l'ouest du Pakistan (Federally administered tribal areas) et notamment le Waziristan (elles représentent 2% du territoire pakistanais avec 3,3 millions d'habitants). Ces zones ont toujours fait l'objet d'un traitement spécial de par leur positionnement stratégique entre les colonies britanniques et les zones tribales afghanes (parfois soutenues par les russes puis les soviétiques) et le terrain montagneux hostile à toute armée conventionnelle sur lequel se trouve la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan, la "ligne Durand". Devenues le refuge privilégié des Talibans, ces zones font l'objet de toutes les convoitises et accords locaux parfois contradictoires entre les Pachtounes, les Talibans, Al Qaïda, les partis regroupés au sein du MMA (voir plus bas), le gouvernement fédéral pakistanais, l'armée pakistanaise, l'ISI, les Américains et les forces de l'OTAN.
- Le Bangladesh, l'ancien Pakistan Oriental issu de la partition avec l'Inde en 1947 prend son indépendance du Pakistan en 1971 (suite au mouvement de résistance de la Ligue Awami). Cette séparation logique du point de vue géopolitique (séparation des deux territoires, enjeux géo-politiques et géo-économiques divergents, populations ethniquement hétérogènes) permet toutefois la remise en cause de l'identité religieuse du Pakistan. Si des territoires religieusement unis mais ethniquement différents ne sont pas voués à vivre ensemble, alors l'union du Pakistan actuel (Occidental) peut aussi être remise en cause. Cet aspect de désunion apparaît de nouveau au grand jour avec l'assassinat de Benazir Bhutto et la demande par les partisans les plus fanatisés d'une séparation de sa région natale du Sindh du reste du Pakistan (même si le Sindh n'est pas lui-même ethniquement homogène non plus, les sindhis représentant seulement 60% de la population).
- La partition souhaitée par la Ligue Musulmane, la PML originelle dirigée par Muhammad Ali Jinnah, n'a jamais réussi a asseoir son pouvoir au même titre que le Parti du Congrès en Inde. Cela explique en partie l'utilisation comme force motrice de l'union pakistanaise du conflit lattent avec le voisin du sud et tous les comportements anti-démocratiques que se sont permis tous les dirigeants pakistanais. Au delà du conflit au Cachemire, la défense du territoire sert d'excuse pour maintenir le haut niveau d'investissements militaires nécessaires pour atteindre le statut de puissance nucléaire; au détriment des investissements possibles pour lutter efficacement contre les terroristes et promouvoir le développement des zones périphériques du pays. La deuxième arme utilisée par la PML originelle, puis de façon plus officielle par le dictateur Muhammad Zia-ul-Haq, et une partie des PML actuels, est l'alliance tacite avec les forces islamistes historiques du pays. Pendant les années 80, cette alliance a pris la forme d'un appui à tous les islamistes luttant en Afghanistan contre les soviétiques (avec l'appui des américains via l'ISI). Aujourd'hui cela prend la forme d'une coexistence entre le PML-Q de Musharraf et le MMA (bien que ce dernier souhaite voir la disparition du gouvernement Musharraf et la fin de l'alliance avec les américains), un groupement parlementaire des cinq partis islamistes (ce groupement est au pouvoir dans les zones tribales de l'ouest et le Balochistan). La seule force politique au Pakistan a s'être systématiquement opposée à cette alliance / coexistence a été le PPP du clan Bhutto (même s'il n'a jamais réussi à purger les éléments pro-alliance de l'armée ou de l'ISI).
- L'influence que se permettent d'exercer les occidentaux et la Chine dans les affaires intérieures du Pakistan et en premier lieu les Etats-Unis ne fait qu'aggraver les problèmes politiques du pays. Ainsi, l'alliance souhaitée par l'administration de George Bush entre Musharraf et Bhutto a discrédité les revendications démocratiques du PPP et attisé le conflit entre l'ISI et le PPP. De même le soutien de Bush à Musharraf pour cause de Guerre contre le Terrorisme ne permet pas une résolution naturelle des conflits qui minent le Pakistan. Sans cette intervention américaine, qui a radicalisé les positions des forces en présence (notamment sur la guerre contre les Talibans), les islamistes au Pakistan, fortement minoritaires, auraient probablement du suivre le même chemin qu'en Algérie avec une ré-intégration progressive dans la société et les institutions pakistanaises. La guerre contre les Etats-Unis et tous ses alliés, directs ou indirects, ne fait qu'alimenter la crise politique pakistanaise.
- La seule institution pouvant servir de caution démocratique au régime suite au coup d'état de Musharraf en 1999 demeurait la branche judiciaire. Celle-ci, à travers sa cour constitutionnelle, a été attaquée à répétition par Musharraf afin d'avoir les mains libres pour se perpétuer au pouvoir. Ainsi, l'impunité des dirigeants (maintien au pouvoir de Musharraf en dehors de toute légalité, accusations de corruption et blanchiment des principaux dirigeants des partis d'opposition), les manquements démocratiques lors des élections législatives et le maintien au pouvoir de l'armée pakistanaise de manière officieuse se sont institutionnalisés. Les bilans démocratiques de l'Inde et du Pakistan, pays démarrant avec le même bagage institutionnel, sont totalement asymétriques.
Quindi... Le niveau de violence politique et civil atteint au Pakistan est impressionnant compte tenu de la structure et de l'historique de l'Etat dans ce pays. Soyons clairs, il ne s'agit ni de la Somalie ni de l'Afghanistan mais bien d'un Etat avec tous ses attributs qui est en train d'exploser sous nos yeux. Aucune solution à court terme ne semble permettre de résoudre la panoplie de problèmes auxquels est confronté ce pays. Le Pakistan rentre donc dans une période où le risque est systémique avec une instabilité constante, un autoritarisme croissant et l'élimination de tout espoir de renouveau démocratique.
Une option qu'il nous faut contempler suite au démenti public d'Al Qaïda d'avoir commandité cet attentat est la possibilité d'un changement de stratégie de l'organisation terroriste: non satisfaite d'avoir déstabilisé le processus politique pakistanais suite à l'attentat réussi - de même que cela avait été le cas pour les forces de l'armée du nord en Afghanistan le 9 septembre 2001 avec l'assassinat politique de Massoud et le changement probable du résultat électoral en Espagne suite à l'attentat, trois jours avant le scrutin, du 11 mars 2004 - Al Qaïda chercherait à approfondir encore plus la déstabilisation du pays et la décrédibilisation de Musharraf en ne prenant pas la responsabilité de l'attentat et laissant le doute planer sur les véritables commanditaires. Les seules institutions en état de fonctionnement restant au Pakistan, la présidence, l'armée et les services de renseignement seraient donc directement visées.
Des demandes de démission du président Musharraf pleuvent déjà: que ce soit de la part de Nawaz Sharif et le PML-N (deuxième parti d'opposition) ou d'Imran Khan, président du Mouvement pour la Justice (Tehreek-i-Insaf). Le PPP n'est plus en état de gouverner de manière sereine: la nomination à la tête du parti du fils de 19 ans de Benazir Bhutto, Bilawal Bhutto, et pire encore, d'une co-présidence avec le mari de Benazir Bhutto, Asif Ali Zardari, déjà accusé à de maintes reprises de corruption, surnommé "monsieur 10%" (pour la part qui lui reviendrait des contrats gouvernementaux) et pardonné par Musharraf (compromis réalisé avec Benazir Bhutto pour sa participation au futur scrutin), montrent le manque de solution réelle de remplacement. Les élections seront probablement reportées par M. Musharraf pour une durée de trois à quatre mois afin d'éviter l'implosion du pays... pour la suite, il nous faut contempler trois mauvaises options: la ré-instauration de l'état d'urgence décrédibilisant encore plus Musharraf et l'armée, un compromis politique plaçant les partis "démocratiques" dans une situation de partage des risques avec la présidence (notamment entre le PPP et le PML-Q, éliminant ainsi l'option d'une alternance démocratique) ou un coup d'état de l'armée appuyée par les américains (le nouveau chef d'état major du pays, Ashfaq Parvez Kayani, a été formé aux Etats-Unis) . A l'heure actuelle, le partage programmé du pouvoir, entre Musharraf et le clan Bhutto, après des élections législatives reportées mais dont l'issue est prévisible, semble être l'option vers laquelle s'achemine le pays. La seule bonne option, le départ de Musharraf et la tenue d'élections véritablement démocratiques (restaurant ainsi les divisions réelles entre les forces conservatrices du PML et les progressistes du PPP) suite à une période d'accalmie politique (mais probablement pas sécuritaire) et le retour d'un dialogue plus serein entre le gouvernement (fort d'une légitimité démocratique incontestable) et les islamistes semble s'éloigner de plus en plus.







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Un véritable coup de tonnerre sur le pakistan cette affaire...
Merci pour cet article éclairant.
Rédigé par: Antonin | 30 décembre 2007 à 20:57