Le 10 décembre dernier,
Cristina Fernandez de Kirchner a remplacé son mari à la tête de l'Etat argentin. Elue avec 45% des voix dès le premier tour (selon les règles électorales argentines, cela est faisable en franchissant la barre des 40% avec plus de 10% d'écart avec le concurrent le plus proche), elle sera la première présidente élue à prendre le relai de son mari dans une démocratie.
Il s'agit donc d'une première à bien des niveaux: première femme élue au poste en Argentine (la précédente femme à la tête de l'Etat argentin, Isabel Perón, n'avait pas été élue); première femme à succéder à son mari; Nestor Kirchner est le premier président élu depuis la restauration de la démocratie arrivant au bout de son mandat et n'ayant pas cherché à le renouveler (son prédécesseur, Eduardo Duhalde, avait fait pareil avec un mandat raccourci mais il s'agissait d'un deal politique avec toutes les forces en présence et ce dernier avait été nommé par le parlement); première fois que les deux principaux candidats à une élection présidentielle sont des femmes (Elisa Carrio était la représentante de la droite aux élections, elle a obtenu 24% des voix). Deux facteurs ressortent de cette élection: la notion de couple politique défie d'une certaine manière l'alternance en démocratie et l'omniprésence du péronisme sur la scène politique nationale argentine.
Nestor Kirchner (surnommé le pingouin par ses compatriotes en raison de ses débuts politiques en Patagonie) a fait un choix politique personnel surprenant: ne pas se représenter alors qu'il n'avait pas de challenger sérieux et toutes les chances de rester en place (la constitution argentine lui permettait de gagner deux mandats consécutifs). Au lieu de cela, il a choisi de laisser sa femme, sénatrice et député depuis 1995, se présenter à l'élection à sa place. La première raison donnée par les commentateurs est la volonté affichée par le couple présidentiel de créer une dynastie politique (tout comme Juan Perón). L'objectif serait ainsi de permettre au couple de se succéder au pouvoir pendant 15 à 20 ans. Du point de vue stratégique, c'est une décision de joueur d'échec:
- Le parti péroniste ("justicialiste") auquel ils appartiennent tous les deux est tellement omniprésent qu'il ne peut (sur le moyen terme) que perdre de la vitesse; ainsi la création d'une nouvelle force politique nationale avec une ligne unique (avec deux candidats à la présidentielle qui ne sont pas en concurrence) pourrait à nouveau remporter une adhésion sur une période longue;
- En se maintenant à l'écart des responsabilités, Nestor Kirchner ne souffrira pas d'usure du pouvoir;
- Par ailleurs, l'image politique que donne Nestor Kirchner est celle de compétence sur le front économique (croissance de 50% pendant la durée de son mandat) et d'une forme de brutalité, voire de désintérêt, pour les relations internationales et la diplomatie économique. Exactement l'inverse de sa femme, créatrice de compromis au parlement et fine diplomate sur la scène internationale. Ainsi, la perception de leurs forces respectives permettrait de faire face à la conjoncture internationale changeante et de remporter l'adhésion de ceux qui souhaitent un changement de style à la tête de l'Etat tout en préservant l'adhésion à la politique menée depuis 2002.
D'un point vue international, ce renouveau dans la continuité est très intéressant à suivre car cela semble être une tendance en accélération. Au sein du monde démocratique, cette tendance me semble* avoir démarré en 1825 avec l'élection de John Quincy Adams à la présidence des Etats-Unis, le fils du premier vice-président et deuxième président, John Adams. Ce premier exemple est celui d'un père et d'un fils qui n'ont pas forcément suivi les mêmes politiques mais qui souhaitaient fonder une dynastie politique. D'autres exemples sont ceux de l'Inde avec Indira Ghandi, fille de Jawaharlal Nehru, élue en 1966 qui sera succédée (suite à son décès) par son fils Rajiv Ghandi en 1984 (il suivra la même politique que sa mère). Ou encore chez John F. Kennedy, fils d'ambassadeur devenu président en 1961, assassiné en 1963 et auquel le frère, Robert Kennedy tente de succéder lors des élections de 1968 sur un programme similaire (avant d'être lui même assassiné). Le premier exemple de femme arrivant au pouvoir (qui plus est, dans un pays musulman) grâce à son nom de famille est celui de Benazir Bhutto en 1988, fille de l'ancien président pakistanais Zulfikar Ali Bhutto. Plus récemment, le fils de George Bush a réussi son pari de permettre le retour de sa famille à la présidence suite à l'alternance de Bill Clinton avant d'être lui même potentiellement succédé par la femme de ce dernier... (pour éventuellement voir une candidature du frère Jeb Bush succéder à cette dernière!). La France a aussi été initiatrice du "couple politique" avec la partenaire du premier secrétaire du PS devenant candidate à la présidence de la république en 2007.
Pour en revenir au péronisme. La création d'une "dynastie politique" a aussi été rendue possible par le pouvoir hégémonique du parti péroniste sur la politique argentine depuis le départ de l'ex-président Fernando De la Rua dans des circonstances catastrophiques. Suite à une période de séisme économique et politique (crise économique de 2001, succession de cinq présidents en un mois entre décembre 2001 et janvier 2002), le parti péroniste a gouverné sous deux, maintenant trois présidents de manière ininterrompue. En son sein, il doit faire face à plusieurs tendances allant du centre droit de Roberto Lavagna (aussi candidat aux dernières présidentielles, arrivant troisième) du centre (Eduardo Duhalde...) et du centre gauche (les Kirchner). Les candidatures multiples de péronistes aux présidentielles et les divergences idéologiques croissantes rendent difficile le maintien à long terme d'une ligne cohérente. Ainsi, en prévision de cet éclatement, Nestor Kirchner a clairement stipulé son intention de fonder un nouveau parti (social démocrate?, de centre?) suite à son départ de la présidence. Il se retrouverait ainsi dans une position similaire à celle de Romano Prodi en Italie, qui tout en ayant une majorité au pouvoir, n'hésite pas à créer un nouveau parti (Partito Democratico) afin de stabiliser sa base lors des prochaines échéances.
Quindi... Cette façon de voir des familles devenir des dynasties politiques me semble malsaine. N'est-ce pas un frein à la véritable alternance politique et donc à la mise en place de politiques nouvelles? Est-ce une nouvelle forme de conservatisme?
Pour ce qui est de la politique argentine, après avoir favorisé la croissance économique sur la base de l'augmentation des prix internationaux de matières premières (soja, pétrole...), le création d'intérêts économiques régionaux (Mercosur, Banque du Sud, rachat de la dette par le Venezuela) et le refus de suivre les recommandations issues du FMI et du Club de Paris, Cristina Kirchner a décidé de réconcilier l'Argentine avec les grands intérêts économiques internationaux.... serait-ce enfin le début d'une gestion économique plus stable qui permettra de dépasser les cycles extrêmes qu'à dû subir ce pays ces dernières décennies? à suivre...
* prière de m'excuser d'avance si j'ai oublié des exemples importants - c'est difficile d'être exhaustif en traitant de l'histoire politique mondiale
Photo issue de Wikipedia sous C.C.2.5 (présidence argentine)












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