Synopsis: Au fur et à mesure que l’UE et la RPC deviennent des acteurs incontournables du système international, d’abord en matière économique, financière et monétaire, et progressivement en matière de politique étrangère et de défense dans leurs zones d’influence respectives, leurs intérêts convergent. Demeurent cependant des problématiques de réciprocité en matière d’échanges : le déséquilibre commercial, renforcé par les politiques monétaires respectives des deux blocs, doit s’autoréguler progressivement grâce aux IDE (investissement direct étranger) et aux politiques de développement mieux concertées. Ainsi, le potentiel de développement dans les provinces occidentales de la RPC, et celui des Etats-membres de l’est européen, représente une opportunité pour l’ouverture des deux espaces aux investissements croisés et joint ventures, en reprenant et dynamisant, par effet de levier international, les principes des fonds structurels européens, et celui d’harmonie sociale chinois. Il en va de même pour la participation des deux ensembles au système multipolaire naissant, une plus grande coopération internationale pouvant se transformer en facteur de puissance extérieure. Cela passera par une meilleure compréhension des systèmes gouvernementaux respectifs, et la recherche d’intérêts géoéconomiques et géopolitiques partagés.
Cet article a été rédigé à la demande du Centre de Recherche Sino-Francophone de l'Université Jilin Huaqiao - Huawai (Chine), il sera publié dans leur première revue annuelle.
La République Populaire de Chine (RPC) et l’Union Européenne (UE) font l’objet, l’une comme l’autre, d’une profonde mutation depuis vingt ans. La première est devenue une puissance économique mondiale, éliminant progressivement les éléments pouvant encore la classer en tant que pays en développement, et bientôt en tant que pays émergent. Elle s’inscrit dorénavant dans une logique de puissance incontournable cherchant à équilibrer sa puissance économique et monétaire, avec les autres éléments de puissance, diplomatique, commerciale, militaire. La deuxième a réussit à unifier deux sous-continents, créer une zone économique faite de 27 pays hétérogènes régie par les mêmes règles, et créer une zone monétaire unique et stable avec 16 pays, 25 potentiellement. Elle doit encore intégrer l’autre puissance économique, le Royaume-Uni, dans le système monétaire continental, et se doter des éléments de puissance non économiques communs, notamment diplomatiques et militaires, lui permettant d’agir en tant qu’acteur fort dans tous les domaines internationaux. Vu sous l’angle de la puissance, ces deux blocs évoluent donc dans un cadre similaire, participant de manière croissante dans un ensemble multipolaire, en devenir.
Bien que les Etats membres de l’UE soient encore les acteurs principaux des relations bilatérales avec la RPC, les relations directes entre la RPC et l’UE (Commission et Conseil Européen) se sont considérablement densifiées. Les premières formes d’institutionnalisation de ce débat avaient eu lieu dans le domaine économique en 1985, avec l’accord de coopération économique et commercial, puis dans le domaine politique à partir de 1991, cherchant à développer les domaines de coopération entre les deux blocs. Les négociations en cours pour la création d’un Accord Cadre de Partenariat et de Coopération (APC), remplaçant l’accord cadre de 1985, témoignent de la vitalité des échanges directs entre la RPC et l’UE au plus haut niveau. Ils reflètent la croissance des échanges, qui auront doublé entre 2004 et 2008, faisant de l’UE le premier partenaire commercial de la Chine depuis 2004, et de la RPC le deuxième partenaire commercial de l’UE (et sa première source d’importations).
A noter toutefois, que la structure de ces échanges bilatéraux est très déséquilibrée. Les échanges de services représentent uniquement 10,6% des échanges de marchandises, et les investissements directs ne représentent que 1,4% des échanges de marchandises. De même, les exportations de marchandises Européennes vers la RPC ne représentent que 31,7% des importations en provenance de la RPC, et inversement, les investissements directs Européens en RPC représentent la quasi-totalité des investissements entre les deux blocs. Du point de vue de la structure économique intra-européenne, le déficit commercial Européen à l’égard de la RPC provient principalement des pays de la Zone Euro, représentant en 2007, 68,8% du déficit total du bloc. Finalement, un des facteurs qui explique le bond des exportations chinoises vers l’Europe, +29% entre 2006 et 2007, est l’activité d’assemblage croissant des marchandises asiatiques en Chine pour réexportation vers l’UE. C’est ce qui explique que les exportations globales d’Asie vers l’UE n’aient augmenté que de 10% pendant la même période.
La relation bilatérale continuera à être fortement marquée par le développement économique et monétaire de la RPC. Les prévisions actuelles tablent sur un triplement du PIB chinois d’ici 2025, même si elles devront être réexaminées suite aux crises financières et économiques mondiales. Les réserves de change de la RPC se situent approximativement à US$ 2 000 milliards en 2008 , performance remarquable car elles se maintiennent en dépit de la crise financière. La montée du cours de l’Euro par rapport au Dollar se répercute aussi en grande partie sur le taux de change Euro / Renminbi, ce qui contribue au déséquilibre de la balance commerciale. Ces éléments justifient la création d’un Mécanisme de Dialogue Macro-économique entre l’UE et la RPC à partir de 2008, à la suite de ceux créés entre la RPC et le Japon en 2007, et avec les Etats-Unis en 2006. .
Du point de vue chinois, les européens n’ont pas une vision stratégique commune, surtout par rapport aux Etats-Unis, ce qui en font des acteurs secondaires de la scène internationale, et ce malgré une forte densité d’échanges économiques et monétaires. Et pourtant, dans la phase géopolitique intermédiaire dans laquelle elle se situe, celle d’une puissance émergente qui atteindra le statut d’hyper-puissance dans les deux prochaines décennies, il est dans l’intérêt de la Chine de multiplier les pôles de puissance internationaux, afin de créer un système international qui dépende moins des Etats-Unis. Pour cela, les chinois reconnaissent la pertinence de la Zone Euro, véritable outil de puissance européenne dans ses relations extérieures, et de la création d’un système multilatéral d’avenir en Europe, mais demeurent perplexes face au manque de pertinence de la puissance militaire européenne sur la scène internationale. Au niveau culturel, les chinois considèrent qu’ils partagent avec les européens une vision de l’histoire longue, celles de civilisations millénaires qui agissent dans la durée, en interne comme en externe. Les experts économiques de la RPC se réfèrent souvent aux équilibres commerciaux du XVIIIème siècle pour expliquer les tendances à venir, avec un rôle prépondérant pour la Chine, l’Inde, l’Europe et le reste de l’Asie (tout en intégrant le rôle des Amériques, fortement sous-représentée à cette période).
Plus concrètement, les chinois s’inspirent du modèle européen de création d’intérêts économiques communs permettant de réduire les autres facteurs de conflit dans la zone asiatique, notamment entre la RPC et le Japon, la Corée du Sud et les pays de l’ASEAN (comme c’est le cas autour de la structure ASEAN Plus Trois), mais aussi avec Taïwan. Très conscients du rôle économique majeur à venir du duo RPC-Japon pour le développement de l’Asie (la RPC est devenue en 2006 le premier partenaire commercial du Japon, devant les Etats-Unis), mais aussi interne aux deux pays, l’interdépendance économique européenne représente un exemple à suivre, surtout celle existant à l’ouest du continent, entre économies modernes spécialisées, système qui se démarque de celui de l’intégration nord-américaine (ALENA), entre partenaires inégaux. L’exemple européen pourrait même être émulé au niveau monétaire, avec des discussions qui s’accélèrent au sein de la Banque Asiatique de Développement sur la création d’une Unité Monétaire Asiatique. De plus, le principe de fonds structurels permettant un rattrapage des régions les moins avancées de l’UE, et la création de nouveaux axes géographiques de développement macro-économiques (Arcs régionaux, Réseaux transeuropéens, etc.), trouve aussi un écho dans le cadre de la recherche de méthodes de développement des provinces occidentales de la RPC (la dynamique de rattrapage entre l’Est et l’Ouest européen devenant symétrique à celle s’opérant entre les provinces occidentales et orientales chinoises).
Pour revenir dans la sphère économique, les européens sont des précurseurs en termes de standards économiques, ils fixent souvent l’agenda de l’OMC, rendant une présence chinoise sur ce marché obligatoire, et transformant les exportations vers cette zone en facteur de développement des standards nationaux de la RPC .Par ailleurs, les européens sont les principaux fournisseurs de biens d’équipements et technologiques de la RPC (40%), dédoublant ainsi les possibilités de développement à travers des transferts de technologie dans les outils et méthodes de production. Cependant, les européens ne profitent pas pleinement de ces avantages sur le marché chinois pour cause de concurrence intra-europénne, comme l’ont démontré les offres européennes concurrentes (allemande et française) pour le réseau ferroviaire à haute vitesse de l’aéroport de Shanghai. Le problème se pose aussi en termes d’accès aux principaux décideurs économiques chinois. Les représentants commerciaux des Etats membres de l’UE ne pèsent pas plus que ceux des autres Etats industrialisés ou émergents. Par contre en agissant de manière groupée, compte tenu du volume des échanges globaux entre les deux blocs, ils auraient un accès équivalent à l’accès obtenu par les américains en Chine, ou même les chinois en Europe. La RPC anticipe ainsi dans ses négociations globales avec l’UE, une plus grande cohésion entre pays européens, tablant sur une pertinence croissante de l’UE en tant qu’entité régionale, au fur et à mesure de son élargissement et son approfondissement, même si elle tarde à la voir arriver sur le terrain de la part des agents économiques européens présents en RPC. De même, le manque de cohérence entre les représentants économiques de l’UE (Eurogroupe, Commission, Conseil), rend difficile pour le moment la tenue de négociations bilatérales sur l’ensemble des sujets économiques, monétaires, financiers et politiques à cette échelle.
Dans sa vision des relations internationales, la crainte économique majeure de la RPC est un renouveau des guerres commerciales, notamment avec une administration démocrate américaine, plus à l’écoute des syndicats sur les politiques commerciales, monétaires et lors de délocalisations sectorielles. Même si le G20 de Londres d’avril 2009 semble avoir éloigné les possibilités d’un recours au protectionnisme, les effets durables de la crise économique pourraient créer des pressions croissantes pour ce recours. Dans ce scénario, il serait nécessaire d’empêcher les européens et japonais de suivre la même voie que les américains. Ces craintes ne sont pas forcément raisonnables dans le cadre d’un monde interdépendant, et s’appuient le plus souvent sur l’histoire chinoise du XIXème, avec une emprise des puissances occidentales et japonaise sur le nord et l’ouest de la Chine. Ceci explique peut-être aussi la volonté d’approfondir le partenariat stratégique entre la RPC et l’UE. Cette dernière est aujourd’hui plus favorable au libre-marché que les Etats-Unis, mais elle pourrait s’aligner sur la politique des Etats-Unis en cas de guerre commerciale. Cette crainte de guerre commerciale est aussi doublée d’une crainte de perte de valeur des réserves monétaires et investissements chinois pour cause de pressions inflationnistes mondiales liées à l’explosion des déficits budgétaires. Même si cette crainte est elle aussi grandement exagérée pendant une période quasi déflationniste, les crises asiatiques et latino-américaines multiples des années 90 auront mis en exergue l’instabilité des systèmes économiques et monétaires en période de crise. Finalement, la volatilité des prix du pétrole et la nécessaire transformation du tissu énergétique de la RPC, qui use à l’excès des technologies vétustes et polluantes, crée une pression forte sur le système économique. La crainte chinoise est de voir se recréer un déphasage économique entre économies occidentales - et notamment européennes qui ont une longueur d’avance dans ce domaine – et économies émergentes et en développement. Les premières rentreraient dans une phase de dépassement de leur dépendance à l’égard des hydrocarbures, et de création de richesses dans de nouveaux secteurs énergétiques, les deuxièmes demeureraient dans un cycle de pressions géoéconomiques croissantes pour assurer leur approvisionnement en hydrocarbures.
Du point de vue européen, il existe deux éléments créateurs de déséquilibres macro-économiques dans la relation bilatérale entre l’UE et la RPC. Les barrières d’accès au marché de la RPC, sous la forme de barrières non tarifaires et de politiques industrielles, pourraient limiter jusqu’à 30% les exportations Européennes en RPC. Il s’agit pour l’essentiel de politiques hétérogènes menées par les provinces chinoises, notamment en ce qui concerne les aides aux entreprises publiques, en parallèle de l’ouverture de l’Etat central selon les règles de l’OMC. Les secteurs affectés seraient particulièrement sensibles pour les européens, notamment en ce qui concerne les services comme les télécommunications, le secteur financier et celui de la construction, mais aussi les industries de l’énergie, de l’automobile et des machines-outils. Cette problématique minimise cependant l’effort considérable réalisé par les autorités chinoises pour baisser leurs barrières tarifaires ces vingt dernières années, de 60% en 1985 à 10% en 2006. La crainte réelle des européens est de voir les exportations chinoises, assistées par un Renminbi faible et un Euro fort, notamment dans certains secteurs industriels fragiles comme le textile, renforcer la crise économique mondiale, en fragilisant davantage le tissu économique européen et renforçant les besoins en politiques sociales et de cohésion. Même si ces craintes sont délimitées par le besoin de ne pas répéter les erreurs liées au protectionnisme d’antan, des mesures de soutien européennes (le plus souvent à l’initiative des Etats membres) rentrent inévitablement en conflit avec la promotion des exportations chinoises. C’est un argument fort pour la diplomatie économique européenne, qui voit son intérêt dans un processus d’investissements directs à l’étranger et de délocalisation de la RPC vers d’autres zones économiques, dont l’Europe, sans afflux de fonds spéculatifs vers ses banques, qui pourraient être tentées de créer de nouvelles bulles financières. La problématique de fond pour les européens demeure donc la mise en application du système réglementaire international, notamment pour les services et la fiscalité au niveau provincial chinois. Cependant, la contrepartie financière de cette ouverture du marché, celle par exemple des investissements chinois (commerciaux et financiers) aux Etats-Unis et américains en RPC, n’existe qu’à une échelle très inférieure entre la Chine et l’UE.
Les investissements directs Européens (IDE) en RPC, avec un stock estimé par Eurostat10 à €124 milliards, se situent principalement à Hong Kong (72%) et sont détenus pour l’essentiel par le Royaume-Uni (€ 40,1 milliards) et l’Allemagne (€17,7 milliards). Cela signifie, que par rapport aux autres pays émergents de l’ensemble « BRIC », la Chine hors Hong-Kong (€24,5 milliards), se situe troisième en termes de stock d’IDE européens, derrière le Brésil (€95,1 milliards), la Russie (€ 69,4milliards), et juste devant l’Inde (€ 24,4milliards). Les problématiques spécifiques de cet IDE concernent, selon la Chambre de Commerce Européenne11, les limitations aux participations étrangères, comme c’est le cas pour les services financiers (20% du capital), les traitements inégaux par les organismes règlementaires chinois, le manque de système indépendant de contrôle des règlementations, et les transferts de technologie obligatoires. En parallèle, le manque de respect des droits à la propriété intellectuelle freine aussi ces investissements, avec un nombre important de violations de ces droits et de contrefaçons, et ce malgré des efforts des autorités chinoises dans ce domaine. Il existe d’ailleurs un risque dans la recherche de réciprocité en ce qui concerne la propriété intellectuelle, celle d’une demande de respect des normes environnementales, sociales et droits fondamentaux de l’UE pour les importations de marchandises et IDE chinois. Cela pourrait entraîner une spirale de dégradation des échanges commerciaux et financiers, bien qu’il faille espérer à l’inverse qu’il s’agisse d’un des principaux éléments de soft power réciproque, permettant de densifier et apaiser les échanges commerciaux et financiers, les investissements, et par ricochet, les relations diplomatiques. Toutefois, il est possible que pendant les prochaines années, le développement économique du marché interne de la RPC entraîne de nouvelles frictions entre les deux blocs. Le différentiel de taux de croissance entre la RPC et les autres zones plus affectées par les crises financières et économiques, générera de nouvelles demandes d’ouvertures pour l’IDE et les exportations européennes. En parallèle, la multiplication des restrictions (limitation des importations pour une durée déterminée et mesures anti-dumping) à l’égard de la Chine aux Etats-Unis et au Japon, permises jusqu’en 2012 par l’accord signé avec l’OMC, risque de s’étendre à l’UE et envenimer les relations entre les deux blocs.
La question monétaire est aussi devenue un facteur d’instabilité dans la relation sino-européenne, de même que c’est le cas avec les Etats-Unis (avec une appréciation entre début 2007 et mi 2008, et une stabilisation depuis). Dans le cas de l’UE, la relative stabilité du taux de change (avec l’exception de la période allant d’août 2008 à mai 2009) ne joue pas en sa faveur, avec un intérêt clair pour l’appréciation du Renminbi. Cependant l’excessive concentration des réserves de change chinoises en Dollars et en bons du trésor américains (à hauteur de 70%) et des IDE aux Etats-Unis, favorisent une politique de change basée sur le cours du Dollar. Cette politique n’arrange cependant pas la RPC à moyen terme, au fur et à mesure que ses industries exportatrices manufacturières, base de son développement jusqu’à ce jour, perdent en compétitivité (phénomène inévitable lié au développement des conditions sociales et appréciation des coûts), mais surtout que ses investissements en Bons du Trésor et IDE perdent en valeur nominale. La même problématique se renforcera avec les pressions inflationnistes mondiales liées aux déficits budgétaires. Le rééquilibrage des IDE et des investissements en bons du trésor de la RPC vers l’Europe (estimées à 20% à l’heure actuelle), et la diversification des réserves de change en prenant pleinement en compte le poids de l’Euro dans le système monétaire international actuel, pourraient changer à terme cette tendance, de même que le flottement à terme du Renminbi. La crise financière a surtout mis en valeur la faiblesse du Dollar en tant que monnaie de réserve, d’autant plus pour la RPC depuis que ses échanges commerciaux avec les autres régions se sont démultipliés (même si ces échanges se réalisent encore de manière considérable en dollars). Ces facteurs, cumulés aux prix plus élevés des importations d’énergie et de matières premières pourraient accélérer la réévaluation du Renminbi, bien que des arbitrages doivent être réalisés par rapport aux pressions inflationnistes internes. Tout en étant partiellement protégés par des échanges internationaux utilisant l’Euro et la Livre Sterling, des voix s’élèvent en Europe, tout comme en Chine, pour la dynamisation d’une monnaie de réserve internationale (les SDR du FMI). Cette convergence éventuelle des propositions monétaires internationales pourrait créer les conditions d’une meilleure entente entre les deux blocs.
De manière plus globale, il existe un déphasage entre le niveau de compréhension du système gouvernemental et sécuritaire européen par les chinois, et la compréhension du système gouvernemental et industriel chinois par les européens. En témoignent les discussions autour de la levée de l’embargo des ventes d’armement de l’UE vers la RPC. La Chine considère que cette question devrait être du ressort de la Commission ou du Conseil Européen dans ses discussions bilatérales. Elle craint l’alignement de la politique européenne sur la politique américaine dans ce domaine. Et pourtant des projets de coopération existent en matière de défense et sécurité, que ce soit la lutte contre la prolifération nucléaire, la coopération en matière de sécurité frontalière, avec la formation par les européens des gardes-frontières chinois depuis 2006, ou même la vente d’armements non létaux (autorisés malgré l’embargo). De même, la RPC développe de manière exponentielle son soft power en relations internationales, sous la forme de partenariats privilégiés, accords de développement d’infrastructures, et accords commerciaux. Elle reste cependant perplexe sur les efforts limités des européens dans ce domaine, ces derniers se concentrant à l’excès sur un débat institutionnel interne et des problématiques de voisinage, et moins sur les éléments fédérateurs que représentent les relations commerciales externes avec les puissances émergentes, la réponse aux crises systémiques, les demandes de rééquilibrage nécessaire des systèmes économiques et financiers, les risques sécuritaires nouveaux. Cela démontre la non prise en compte du facteur sécuritaire que représente l’OTAN pour les européens. A l’inverse, les problématiques commerciales et d’investissement européennes en RPC, liées au manque de compréhension des structures institutionnelles divergentes entre l’Etat Central de la RPC, et celui des provinces, démontre la manque de compréhension européen d’une structure institutionnelle hétérogène et nécessairement complexe, celle qui correspond à la gestion du pays le plus peuplé de la planète, avec d’énormes écarts de développement d’une province à l’autre, oscillant entre zone en développement, zone émergente, et zone industrialisée. Le manque d’influence (soft power) des européens sur la règlementation interne à la RPC, et le manque d’influence de la RPC sur les politiques de défense, d’armement et de projection européennes, sont des exemples de ce déphasage (il en existe bien d’autres). Ils seront comblés au fur et à mesure que les échanges diplomatiques se développent et que les intérêts convergent, que ce soit au niveau intra-européen entre Etats-membres, ou entre les deux blocs.
La tendance à venir est celle d’une plus grande concertation entre Etats-membres de l’UE sur la gestion diplomatique à l’égard de la Chine. La mise en application du traité de Lisbonne, et notamment la création du Service diplomatique Européen, d’une présidence stable du Conseil Européen (avec une présidence de 2 ans et demi renouvelable, plutôt qu’une présidence tournante des Etats membres chaque semestre), et l’unification des responsabilités extérieures (HRPE), pourraient accélérer cette tendance. De même, l’évolution actuelle, avec le président de l’Eurogroupe dialoguant directement avec les autorités économiques chinoises, en tant que corolaire des discussions monétaires entre la BCE et la Banque de Chine, devrait s’approfondir, avec un mandat de représentation économique dans ce domaine. C’est un argument supplémentaire de poids pour le développement institutionnel de l’Eurogroupe, la RPC contribuant ainsi indirectement au renforcement institutionnel de l’UE. Par ailleurs, dans le domaine des relations diplomatiques, il y a une demande pour un engagement de la RPC aux côtés des européens pour la résolution de crises et les affaires de développement. Les exemples les plus marquants sont ceux du Myanmar, du Soudan et du Zimbabwe, mais cette demande s’étend bien au-delà, avec la stabilisation de l’Asie Centrale et de l’Asie du Sud, la sécurité des océans, Pacifique et Indien, les schémas sécuritaires régionaux en Afrique et au Moyen-Orient, la stabilisation des régimes en Afrique et en Amérique Latine, les questions environnementales et sociales, etc. Suite à la crise financière, la RPC aura ainsi augmenté sa contribution au FMI (de $40 milliards), mais aussi développé des « accords swap » avec les autorités monétaires indonésiennes et argentines.
Côté chinois, c’est le poids croissant des pays émergents qui est mis en avant, avec un dépassement en termes de PIB cumulé des Etats-Unis à partir de 2008 (32% du PIB mondial provenant des pays émergents, 25% des Etats-Unis, soit exactement l’inverse des chiffres de 2003). Leur espoir se situe autour de la remise en cause des valeurs occidentales dans les affaires internationales, ce qui limite la portée de la proposition de Zbigniew Brzezinski de créer un G2 entre les Etats-Unis et la RPC pour la future gestion des affaires internationales. Toutefois, lorsque l’on s’écarte de la rhétorique de la non ingérence de la part de la RPC, et celle des droits de l’homme de la part de l’UE, on s’aperçoit que leurs intérêts et pratiques convergent très fréquemment, notamment dans le cadre d’une approche technique du développement, en interne comme en externe, et d’une transformation progressive du système international vers un système multipolaire (du point de vue chinois, il s’agit du passage du système actuel « d’une superpuissance et plusieurs grandes puissances » vers un système multipolaire). Cette convergence des intérêts se renforcera au fur et à mesure que le poids économique relatif des Etats-Unis se banalisera suite à la crise de 2008, doublé d’une perte d’influence en soft power suite à la crise irakienne de 2003, que ce soit face aux autres pays émergents ou au développement de la diplomatie économique des groupements régionaux. Il est donc probable que la dynamique diplomatique des deux blocs, la RPC et l’UE, permettent dorénavant des prises de position communes, y compris dans le cas de divergences face aux Etats-Unis, notamment dans le cadre de la création d’une nouvelle architecture économique et sécuritaire mondiale.
Quindi... La recherche d’une plus grande réciprocité entre les deux blocs pionniers du nouveau système multipolaire s’effectuera sans aucun doute dans une multiplicité de domaines. Elle cherchera à palier les déphasages de compréhension des systèmes gouvernementaux par une plus grande participation des deux ensembles dans les investissements intérieurs respectifs, y compris par le biais des politiques de cohésion européennes et des politiques mettant en pratique l’ « harmonie sociale ». Il en va de même pour le rééquilibrage entre échanges commerciaux et investissements à long terme, ces derniers s’effectuant sur la base des grandes tendances du XXIème siècle : investissements en énergies non polluantes, développement de secteurs économiques à forte valeur ajoutée (technologies spatiales, biotechnologies, etc.), maximisation des fonds souverains, joint ventures et partenariats public-privés dans les zones stratégiques, coopération pour la sécurisation des passages stratégiques et des zones prônes à des conflits régionaux pouvant déborder, etc. Dans cette prise de position à long terme, les déficits commerciaux deviendront moins pertinents au fur et à mesure que la RPC se développe, notamment ses provinces occidentales, et que la pression concertée des partenaires commerciaux de la Chine au sein de l’OMC permette à cette dernière d’harmoniser les règles régissant le commerce et les investissements.
Dans le cadre d’une politique d’investissement plus conciliatrice à l’égard de la Chine, cherchant à rétablir une certaine réciprocité afin de favoriser les investissements industriels et financiers chinois en Europe, l’UE devra mener une politique active à l’égard du nouveau fonds souverain chinois, la China Investment Corporation. Il s’agira de favoriser des investissements qui ne concernent pas uniquement les acquisitions de PME et de technologies spécifiques, mais aussi la participation des fonds chinois aux projets d’infrastructure et aux projets industriels européens. Quelques projets isolés existent, comme celui de construction en Roumanie (China International Industry Commerce Co Ltd, CIIC), ou de modernisation des transports en Pologne. Ainsi, dans le cadre du rééquilibrage de la balance des paiements, et anticipant le passage de l’économie chinoise d’un bloc émergent vers un bloc industrialisé (avec le rééquilibrage naturel que cela impliquera en termes de balance commerciale), l’intérêt Européen à long terme n’est pas commercial ou monétaire, comme aux Etats-Unis, mais industriel, permettant de développer les infrastructures dans les nouveaux Etats-membres, voire faire participer la RPC aux projets d’infrastructures du voisinage, qui nécessitent des levées de fonds considérables (cf. les pipeline Nabucco passant par la Géorgie et la Turquie, avec un intérêt clair pour le contournement de la puissance russe ; le projet Desertec en Afrique du Nord et la Péninsule saoudienne, avec la possibilité de transferts de technologie vers la RPC et l’approfondissement des relations diplomatiques de la RPC dans ces pays). De plus, la transition de la RPC vers une économie moderne, moins centrée sur les exportations, à l’image du chemin parcouru par les Tigres asiatiques, ouvre la possibilité de délocalisations de la RPC vers les autres zones, notamment l’UE. Ces investissements se concentreront probablement vers les zones les plus favorables, notamment les nouveaux Etats membres et les futurs membres (Balkans Occidentaux, Europe de l’Est, Turquie). Un exemple à suivre sera celui des échanges et investissements chinois en Hongrie, avec US$4,6 milliards d’échanges bilatéraux en 2006 et des investissements dans les secteurs de pointe, notamment ceux du constructeur informatique Lenovo. Finalement, le développement des obligations d’Etat en Europe (des Etats membres ou, comme cela est parfois envisagé, à l’échelle de l’UE) afin de financer les plans de relance faisant suite à la crise financière et économique de 2008, pourrait aussi être l’occasion pour la RPC d’augmenter ses investissements à l’étranger, mais aussi de diversifier ses avoirs en Bons du Trésor américains. Une méthode possible pour accélérer ces investissements serait l’ouverture des fonds de cohésion européens (gérés par la Commission Européenne) aux investissements de la RPC, en échange d’une participation européenne au développement des régions occidentales de la RPC.
Parallèlement, la RPC, de par la crise économique et financière mondiale, change peu à peu sa dynamique commerciale qui mise sur l’exportation, pour se concentrer sur son marché intérieur, notamment dans les services sociaux, énergétiques et environnementaux, où l’Europe est particulièrement compétitive. Les déséquilibres entre provinces orientales et occidentales, ainsi que les tensions dans les provinces autonomes renforcent cette dynamique. Cette évolution de la politique économique et sociale chinoise doit s’accompagner d’une politique européenne prônant les investissements (sous la forme de Public Private Parterships – PPP et autres formes de Capital Risque) dans les services sociaux chinois et les initiatives énergétiques et environnementales. Le modèle social européen représente une forte opportunité pour le développement des investissements privés et semi-publics européens en RPC. De même, le modèle économique européen, qui s’appuie essentiellement sur les classes moyennes et le développement d’une croissance équilibrée avec un tissu urbain dense, est devenu un modèle pour la RPC, nettement plus que les modèles comparables aux Etats-Unis ou au Japon. Le modèle européen, qui doit aussi faire face à un vieillissement accéléré de la population, est celui qui est le plus en phase avec les cinq objectifs fixés dans le 11ème plan (2006-2010) et le concept d’ « Harmonie Sociale » présentés par Hu Jintao dès 2005. Ainsi, les fonds débloqués par la RPC dans son plan de relance intérieur (estimés à $586 milliards), pourraient faire l’objet d’un effet de levier via des investissements internationaux, notamment européens dans les domaines où son expertise est reconnue. Il s’agirait d’augmenter les investissements, surtout ceux à destination des entreprises privées et semi-publiques de la RPC, créant une dynamique de transfert de technologie (partie intégrante des PPP et projets de capital risque), ouverture et libéralisation bancaire partielle (nécessaire pour permettre ce genre d’investissements sans intervention des gouvernements provinciaux), et modernisation des provinces occidentales, avec accès des PME de ces régions aux marchés nationaux et internationaux, dynamisant la consommation interne, et apaisant ainsi les tensions commerciales par la création d’une toile d’investissements. Ce serait une adaptation internationale de la méthode des petits pas chère à Jean Monnet, intégrant le rôle des investissements para-publics des gouvernements provinciaux, le développement potentiel de PME chinoises, la prise de relais de la consommation intérieure comme nouveau moteur de l’économie chinoise suite aux exportations, ainsi que la nécessaire ouverture et dynamisation du secteur financier chinois. La croisée des soft power européen et chinois, aurait le potentiel pour permettre aux européens d’assister la RPC dans la gestion des affaires sociales et économiques dans ses provinces occidentales, et notamment les provinces autonomes, avec une gestion plus apaisée et technique des grands équilibres liés au développement accéléré, facilitant la mise en place de réseaux transfrontaliers créateurs de stabilité, et pour permettre aux chinois de participer activement, et de manière progressive, à la modernisation de l’UE, sans création de tensions liées à des déséquilibres commerciaux. Les deux ensembles contribueraient à leurs développements respectifs, et leurs échanges commerciaux augmenterait en volume, sans effets induits négatifs liés à des déséquilibres.
En matière d’industrialisation, la RPC mise aussi sur le développement des biotechnologies et recherches génétiques. Un axe possible pour la plus grande coopération économique serait la participation des européens aux investissements chinois dans ces domaines, via la création de joint ventures. Ces investissements privés seraient aussi un moyen de dynamiser les projets de recherche universitaires communs, domaine dans lequel les chinois considèrent que l’UE ne maximise pas son potentiel, notamment par rapport aux partenariats croissants entre universités et centre de recherche américains. Ces investissements européens dans les secteurs de pointe chinois seraient la contrepartie des participations chinoises aux secteurs de pointe européen et internationaux, comme c’est le cas depuis 2006 pour le projet satellitaire Galileo (investissement de la RPC à hauteur de €200 millions, contribution équivalente de celle des principaux Etats européens), les projets de recherche spatiaux, ainsi que l’investissement chinois dans le projet de fusion nucléaire ITER (approximativement 8% du budget global, par rapport à 50% pour les européens). Ils permettraient de développer les secteurs de pointe des deux ensembles, surtout dans des domaines où les investissements sont conséquents, tout comme les centres universitaires et de recherche, avec la création de structures permanentes d’échanges.
En ce qui concerne les investissements extérieurs de la RPC et de l’UE, le nombre de joint ventures entre les deux blocs est très limité (tout comme c’est le cas entre la RPC et les Etats-Unis). Pourtant quelques précédents existent d’investissements internationaux de la RPC en commun avec d’autres blocs, notamment avec l’Inde pour ce qui est des exploitations d’hydrocarbures en Afrique ou au Moyen-Orient. La Chine a par ailleurs développé un modèle économique intéressant dans ses relations avec les pays en développement, échangeant des contrats commerciaux et d’investissements industriels avec des investissements en infrastructures publiques, nécessaires pour la stabilisation politique et économique de ces pays. Mis à part le principe de non ingérence dans les affaires politiques des pays en question, avec un bilan discutable en matière de droits de l’homme, l’Europe pourrait non seulement s’inspirer de ce modèle, mais aussi chercher à développer des projets communs, surtout en ce qui concerne le financement de projets coûteux d’infrastructures et de développement. A l’inverse, la RPC pourrait recevoir une plus grande reconnaissance internationale dans ce domaine en calquant les positions de principe de l’UE vis-à-vis de certains régimes. Les pratiques de la RPC, privilégiant le développement dans des zones de tension, dont le Moyen-Orient, l’Afrique, la Corée du Nord et le Myanmar, crée un système de dialogue parallèle avec des régimes autrement renfermés sur eux-mêmes. Les européens et chinois partagent sur ce point une vision commune du soft power, qui met en avant les problématiques de développement, de commerce, et d’interdépendance géoéconomique, préalables pour toute réforme politique et pacification régionale. Il est fort probable qu’au fur et à mesure que le soft power économique chinois s’étendra en Afrique et en Amérique Latine, et que le soft power économique européen s’étendra en Asie, que les deux blocs renforceront leur coopération dans ce domaine. Les réceptacles naturels pour ce genre de coopération internationale seraient la Banque Mondiale et les banques régionales de développement, notamment la BERD, la Banque Asiatique de Développement, la Banque Africaine de Développement, voire le projet d’une banque de développement liée à l’Unasur sud-américain.
Finalement, dans le cadre du monde multipolaire en cours de construction, la Chine souhaite voir l’UE évoluer en tant qu’acteur indépendant des Etats-Unis. Elle espère voir ses relations avec l’UE évoluer de manière parallèle à celles qu’elle entretient avec le Japon, qui devient progressivement un acteur à part entière de la géopolitique asiatique, différenciant ses intérêts hérités de la Guerre Froide, et ceux correspondant à la géopolitique du XXIème siècle en Asie de l’Est. Ainsi, les différences d’analyse stratégique sur la problématique iraquienne entre les Etats-Unis et certains membres de l’UE en 2003 ont été bien perçues en RPC, signalant un début de réflexion sur les intérêts géostratégiques propres à l’UE. Même si ces divergences ne se reflètent pas dans le dialogue avec la Corée du Nord, avec une position européenne alignée sur celle des Etats-Unis, elles émergent parfois dans le cas iranien, et la RPC espère qu’ils pourraient aussi faire surface dans le cas de Taïwan, et ceux des provinces autonomes du Tibet et de Xinjiang. Bien que des avancés significatives dans ces domaines soient peu probables, et qu’il ne peut être question, à court terme, de voir l’émergence d’une réelle puissance diplomatique et militaire européenne, les réflexions chinoises démontrent l’existence d’un espace diplomatique pour l’UE dans les affaires asiatiques, avec une approche moins crispée que celle des Etats-Unis, qui privilégient encore le hard power, réflexe hérité de la Guerre Froide. La RPC pourrait ainsi regarder avec bienveillance, voire faciliter, le développement d’une doctrine indépendante de politique étrangère européenne. En parallèle, la participation accrue de la Chine au système multipolaire passera avant tout par des missions partagées de sécurisation des intérêts communs, comme cela se passe dans le Golfe d’Aden avec les missions navales européennes et chinoises, et pourrait se développer en Afrique et en Asie du Sud. C’est déjà le cas avec la participation des casques bleus chinois et européens dans les opérations de la FINUL au Liban, qui pourrait devenir un modèle pour les futures missions de l’ONU.
La mise en place de réciprocités entre l’UE et la RPC, dans un ensemble multipolaire émergent, permet de déceler la création par petits paliers d’un des grands axes en formation du monde du XXIème siècle. Bien qu’il concerne actuellement, pour l’essentiel, les domaines commerciaux et monétaires, dans l’ombre de relations diplomatiques plus importantes et plus tendues entre la RPC et les Etats-Unis, et d’accrochages diplomatiques à répétition entre Etats-membres de l’UE et la RPC, son potentiel ramené à l’échelle de l’UE, et non plus de ses Etats membres, est extraordinaire.
Quelques éléménts bibliographiques pour compléter ces analyses:
John Fox & François Godement, A Power Audit of EU-China Relations, publié par le European Council on Foreign Relations, 2009 et Karine Lisbonne-de Vergeron, Contemporary Chinese Views of Europe, publié conjointement par Chatham House et la Fondation Robert Schuman, 2007




































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